Chapitre 33 : I kiss you. (Iran)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Je suis arrivée à Téhéran en me couvant d’un voile de chasteté. J’en repartirai avec une dizaine de demandes en mariage (dont certaines prononcées par des mollahs), une vingtaine de mains aux fesses et une multitude de propositons malhonnêtes avec lesquelles les pervers du centre-ville ne cessent de polluer les oreilles des passantes. Delphine Minoui.

Nous croisons deux militaires dans le bazar de Kerman où nous nous promenons tranquillement. Sourires aux lèvres et regards lubriques, ils lancent à Marion :
« I kiss you. »

Surpris, nous les regardons s’éloigner et se perdre dans la foule, apparemment amusés de leur remarque. Quotidiennement, des hommes interpellent grossièrement Marion, en nous doublant ou nous croisant, à pied ou en voiture. Même si je suis à côté d’elle, ils ne se gênent pas pour la siffler, la regarder de façon provocante et tenter de la toucher. Ces comportements masculins incorrects et malvenus me rendent nerveux. Jamais je ne m’autoriserais de tels agissements avec leurs femmes, jamais je ne me permettrais de siffler une Iranienne cachée derrière son tchador et marchant aux côtés de son mari. Eux ne se gênent pas. Ce genre de comportement fréquent m’irrite et je suis aux aguets, prêt à lancer mon poing à chaque instant pour calmer ma colère. Chaque regard devient louche, chaque homme devient suspect et notre confiance envers eux finit par disparaître.

Pourtant, Marion est couverte de la tête aux pieds comme l’oblige leur code vestimentaire. Un foulard rouge cache ses cheveux et son cou, une tunique noire cache sa poitrine et ses fesses, un pantalon de la même couleur lui descend jusqu’aux chevilles sans lui coller à la peau. Elle n’a rien de provocant et elle évite de regarder les hommes dans les yeux depuis son expérience avec le trafiquant d’alcool. Bref, Marion se comporte en respectant la coutume iranienne et nous ne pensons pas que le problème vienne de son attitude. Nous en avons la confirmation par d’autres voyageurs occidentaux rencontrés à Ispahan, qui sont dans les mêmes mésaventures que nous, exaspérés comme nous le sommes par les Iraniens. Et que dire des voyageuses solitaires ! Julia est elle aussi venue à vélo depuis la France. Le fait d’être seule lui a valu des problèmes en Turquie, un pays où elle a quotidiennement subi des attouchements. Elle a ensuite rencontré un cyclovoyageur irlandais qui a accepté de faire équipe avec elle et c’est en couple qu’elle arrive à Ispahan. Le fait d’avoir un compagnon n’a pas résolu le problème. Elle gifle un homme qui lui touche le sexe et la poitrine mais doit s’enfuir à toutes jambes sans qu’il semble autrement découragé.

Nous en parlons à un Iranien rencontré un peu plus loin. Surpris et gêné par notre point de vue, il tente de justifier le comportement de ses concitoyens. Il nous explique que la seule image que les Iraniens ont des Occidentales est véhiculée par les films pornographiques qu’ils télé-chargent sur internet. Par déduction, ils en concluent qu’elles sont toutes des prostituées ou de femmes faciles qu’il suffit de siffler pour les emme-ner dans leur lit. Loin de nous l’idée de généraliser, mais la fréquence de ces mésaventures nous donne à croire qu’une majorité d’hommes pense ainsi, surtout les jeunes. Ce serait sans doute une erreur d’incriminer les seuls films pornographiques. Les codes sociaux islamiques peut-être plus que le gouvernement ont transformé une génération de jeunes gens probablement sympathiques et bien élevés en personnages sexuellement frustrés. Pour s’en convaincre il suffit de voir comment fonctionne le pays. L’apartheid sexuel en place est officiellement mis en vigueur pour « assurer les droits de la femme à tous égards, conformément aux critères islamiques » (article 21 de la Constitution). En effet, comme la mixité est une coutume de l’Occident qui entraîne la corruption des mœurs selon les chefs religieux, il convient de séparer les deux sexes en tous lieux et en tous temps. Pour acheter du pain, je dois me mettre dans la file réservée aux hommes ; dans le bus, Marion doit rester à l’arrière avec ses semblables. Il existe des taxis réservés aux femmes, une banque pour femmes a ouvert à Machhad en juin et un ministre a demandé la séparation des sexes à l’université.
En parallèle, les Iraniens ont accès à des films occidentaux où la ségrégation sexuelle n’est pas vraiment de rigueur, encore moins le tchador, si ce n’est porté en cache-sexe… Leurs désirs sont ainsi exacerbés et leur frustration grandit, générée et alimentée par les interdits. Comme les risques d’attouchements que courent les femmes sont de plus en plus fréquents, il faut les « protéger » en les séparant des hommes. Bref, c’est un peu le serpent qui se mord la queue.

Par bonheur, ces messieurs ont pensé à tout ! Dans le but de respecter l’ordre moral et de faire en sorte que les femmes ne soient pas importunées en tous lieux, le gouvernement encourage les mariages provisoires, dits de plaisir. Selon Mostafa Pourmohammadi, ministre de l’Intérieur entre 2005 et 2008, ces mariages sont « une solution pour répondre au désir sexuel des jeunes qui ne peuvent pas se marier. (1)»  Les « jeunes » sont évidemment les « hommes ». Selon l’article 1075 du Code civil, « le mariage temporaire est légal pour une durée variant d’une heure à quatre-vingt-dix-neuf ans. L’homme peut contracter autant de mariages temporaires et simultanés qu’il le désire. Il peut cesser le contrat quand il le veut. La femme ne le peut pas. » C’est en quelque sorte une manière de légaliser la prostitution (la femme doit percevoir une compensation financière) et de donner aux hommes un moyen d’assouvir les désirs que leur société réfrène. Une fois de plus la femme est perdante puisqu’elle n’a pas son mot à dire. Elle peut de surcroît en perdre sa virginité (dans le cas d’un premier mariage) ce qui sera ensuite un inconvénient majeur pour trouver un mari « permanent ».

Avant de venir en Iran, nous pensions que le peuple subissait les idées d’un autre âge imposées par un gouvernement autoritaire, des lois qui font « revenir quatorze siècles en arrière, aux premiers jours de l’expansion de l’Islam, une époque où lapider une femme coupable d’adultère ou couper les mains d’un voleur étaient des sanctions justes (2) » . Sur place nous nous sommes aperçus que les théories des dirigeants sont partagées par beaucoup et qu’il ne sont pas les seuls responsables. Certes, ils imposent le port du voile et restreignent la liberté d’agir et de penser. Est-ce suffisant pour les accuser de tout ? Un homme rencontré à Kerman nous disait que le plus gros problème de l’Iran, c’est la culture, trop profondément ancrée dans les mentalités, qui est très difficile à faire évoluer. Le poids de l’héritage culturel et religieux est tel que, selon lui, on ne peut espérer une évolution rapide. En cinquante jours, nous n’avons vu que trois femmes non voilées dans leur maison. Les autres n’ont jamais découvert leurs cheveux en notre présence. Dans un bus urbain à Kermanshah, ce n’est pas la police des mœurs qui a demandé à Marion de couvrir son poignet légèrement découvert mais une vieille femme. Dans la famille kurde qui nous a gratifiés d’un simulacre de mariage, ce n’est pas le gouvernement qui demandait de séparer hommes et femmes lors du dîner mais bien leur héritage culturel très fort. À Bandar Abbas, ce n’est pas le gouvernement qui incite des milliers d’hommes à se flageller pour célébrer la mort de l’Imam Hussein, le roi des martyrs, mais bien leurs croyances et leur culture.

Certes, le peuple est majoritairement opposé à l’idéologie qui freine le développement du pays, pend les homosexuels, lapide les femmes dites adultères ou emprisonne les journalistes. Mais il ne nous donne pas l’impression de vouloir changer en profondeur. Beaucoup d’hommes semblent satisfaits des lois islamiques. Je me rappelle un Argentin qui me disait, en parlant de la corruption de son gouvernement, que les dirigeants sont à l’image du peuple qu’ils gouvernent. Qu’en est-il des Iraniens ? Ne se comportent-ils pas en voiture comme le font leurs chefs ? La loi du plus fort règne sans aucun doute. Les hommes qui sifflent Marion ne sont-ils pas satisfaits d’obliger leurs femmes à se voiler ? D’ailleurs la burqa (très peu portée) et les masques des femmes de Bandar Abbas ne sont pas des obligations légales. On est porté à croire que beaucoup d’hommes tiennent trop à leur situation de mâles dominants pour accepter que les femmes s’émancipent. Pourquoi changer un code civil misogyne qui oblige une femme à remplir ses devoirs conjugaux sous peine de n’être plus ni nourrie, ni logée, ni habillée (article 1108 du Code civil), où la femme compte pour moitié (article 911 par exemple) et où l’homme peut décider de la profession de son épouse (article 1117) pour ne pas perdre la face devant ses amis au cas où elle gagnerait plus d’argent que lui ?
De ce fait, dès la première moitié de notre voyage en Iran, le cœur n’y était plus et nous traversons maintenant le pays sans vraiment essayer de communiquer avec les habitants, rebutés par leurs conduites irrespectueuses. Dommage ! C’est un grand regret de cette traversée. Nous avons le sentiment de seulement effleurer les ressorts de la culture iranienne si difficile à saisir. Il faudrait plusieurs années avant de la comprendre et ces cinquante jours ne sont qu’une approche frustrante et décevante.

Nous ne sommes pas seuls à avoir du mal à nous accoutumer à ces lois et cette culture. Comme le démontre le taux de suicide en constante hausse (3) , les jeunes dans leur ensemble ne sont pas à l’aise. Chaque année, trois mille d’entre eux mettent un terme à leur vie. De plus, ils seraient près de cinq millions à avoir quitté le pays depuis 1979. Bien sûr, la frustration sexuelle n’est pas la seule cause d’une telle hécatombe ; un taux de chômage important s’ajoute à la perte de leurs libertés. Il est difficile de les condamner car nous n’aimerions en aucun cas être à leur place. Nous n’aurions pourtant pas soupçonné, avant de les côtoyer, qu’ils soient à ce point mal élevés et si peu respectueux.
D’autres voyageurs, ont vécu des expériences différentes, parfois positives, d’autres négatives. Plus tard, lorsque nous arriverons au port de Bandar Abbas, prêts à embarquer pour Dubaï, nous rencontrerons Gosha et Lucas, deux cyclotouristes polonais. Ils sont partis d’Istanbul en direction de l’Inde. Lorsqu’ils nous parleront de l’Iran, nous nous reconnaissons dans leurs propos. Ils l’ont trouvé incroyablement beau mais très éprouvant pour les Occidentaux que nous sommes.
L’attitude des Iraniens vis-à-vis des étrangers en général n’est pas plus civilisé. Si le « Johnny » qu’ils nous lancent nous amuse plus qu’il ne nous offense, les touristes japonais rencontrés à Ispahan pensent différemment.
« Chaque fois que nous croisons des Iraniens, ils nous provoquent en lançant tching-thang-tchoung » nous dit l’un d’entre eux excédé. « Pourtant nous ne sommes pas chinois, mais japonais ! »

Il n’y a pas besoin d’être une femme ni d’être à vélo pour être agacé par les Iraniens.

(1)  AP (juin 2007), « Iran : le mariage temporaire et le double apartheid sexuel »,  extrait de http://www.iran-resist.org

(2) Shirin Ebadi, Iranienne et libre, La découverte, 2006.

(3) Avi Retschild (août 2011), « Depuis la révolution verte avortée, le taux de suicide a gagné 17 % en Iran« , extrait de http://jssnews.com/

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