Chapitre 34 : À celui qui nous kidnappera le premier. (Iran)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

On peut imaginer facilement notre plaisir de nous trouver sains et saufs, après avoir traversé un désert qui n’est surpassé en aridité par aucun autre de l’Asie ; comparés au Lut, le Gobi et le Kizil-Koum sont, en effet, de fertiles prairies. M. Khemikoff.

Située aux abords du désert de Lut, Shahdad est une paisible oasis. Elle doit son existence à l’eau de la montagne de Paveh qui vient s’écraser contre une plaine désertique en formant des cônes de déjection creusés de profondes ravines par les rares pluies. L’artère principale descend paisiblement le long de la bourgade, longée de boutiques et de parcs d’où jaillissent quelques palmiers. En allant d’échoppe en échoppe, nous nous faisons offrir pain chaud et dattes fraîches par des habitants souriants. Ces fruits dont l’Iran s’est fait une spécialité sont délicieusement nappés de leur propre jus et fondent au contact du palais. On dit aussi que l’on trouve dans cette bourgade les meilleures oranges du pays, voire du monde.

Quelques kilomètres plus loin, Shafi Abad offre la même tranquillité. Les palmiers fleurissent et ombragent les carrés de prairies verdoyantes situés autour de l’imposant caravansérail. Des vaches attendent leur fourrage derrière des barrières en bois alors que deux ânes profitent de plus de liberté en paissant dans le périmètre délimité par la longueur de leur longe. De là nous bifurquons à l’est en direction du « desert camp ». Jamais un tel endroit n’a si bien porté son nom : les trente huttes sont toutes vides. Construites en 2003 en feuilles de palmiers, elles ont de la peine à lutter contre les assauts du vent à en croire leur inclinaison. À moins que ce soit la solitude qui les fait se rapprocher dangereusement de la poussière du sol où elles tomberont un jour pour ne plus se relever. Patient, le vent poursuit son œuvre pour effacer toute trace humaine. Pour l’heure, il fait danser des sacs et gobelets en plastique laissés là par des visiteurs, preuve que ce lieu accueille parfois un peu de vie.

Nous n’avions encore jamais entendu aboyer un chacal. Il est trois heures du matin lorsque notre curiosité est satisfaite. Comment un si petit animal peut-il émettre un hurlement si terrifiant ? Posté à quelques mètres de nous, notre compagnon nocturne hurle à la mort et perce le silence de cette nuit lugubre. Le vent, la solitude, l’isolement et maintenant un chacal ; rien n’est fait pour nous rassurer et nous nous maudissons d’être venus jusqu’ici. Nous n’avions pourtant pas le choix. Aussi souriants soient-ils, les policiers nous ont interdit de camper ailleurs prétextant que les alentours ne sont pas sûrs. Cette région proche du Pakistan et de l’Afghanistan voit transiter beaucoup de gens peu fréquentables s’adonnant au trafic de drogues. Certains touristes ont déjà servi de monnaie d’échange contre une rançon ou la libération d’un trafiquant : trois Espagnols et un Italien enlevés en août 1999, un groupe de trois cyclotouristes (deux Allemands et un Irlandais) en décembre 2003, deux Belges en août 2007, un Japonais en octobre 2007, etc. Certes, aucun n’a été tué et tous ont affirmé avoir été bien traités par leurs ravisseurs. Mais l’idée de passer dix mois en compagnie d’inconnus, comme ce fut le cas du Japonais, ne séduit personne. C’est donc pour éviter que ces mésaventures ne se produisent trop souvent, que seule la zone placée sous surveillance policière est accessible aux touristes. En théorie du moins. Sur le terrain, ce camping soi-disant sécurisé ne reçoit la visite d’aucun policier. Ouvert aux quatre vents, il semble au contraire être un lieu de capture idéal pour n’importe quel bandit de grand chemin. Espérons que les trafiquants de drogue n’aient pas besoin de faire leur course aujourd’hui pour compenser la prise d’un des leurs ou une saisie d’opium par la police locale. Avec notre machette uniquement bonne à couper des cagettes et une bombe à poivre chatouillant à peine le museau des chiens errants, nous ne donnons pas l’impression de pouvoir contrarier les plans d’une kalachnikov fraîchement graissée.

Le chacal déserte les lieux en même temps que les étoiles. Nous nous levons en nous promettant de ne pas revenir dans ce lieu inhospitalier, au diable la police. Si nous n’avons reçu aucune visite de la part de trafiquants, nous n’en sommes pas moins convaincus que cet endroit est le moins sûr de toute la région pour bivouaquer. Nous rechargeons les bagages sur les vélos et quittons les lieux avec soulagement.
Après Shafi Abad, la végétation se réduit à des arbrisseaux aux épines acérées. Ils semblent vivre pour la plupart en symbiose avec un tas de sable que les racines maintiennent en l’état ; la mort de l’un entraînera irrémédiablement la dislocation de l’autre. Quelques puits sont également visibles depuis la surface et forment sous terre des galeries à la fraîcheur agréable. Tout cela disparaît peu à peu jusqu’à ce que nous devenions les seuls organismes vivants des environs. Sur le plateau qui se déploie devant nous, aucun microorganisme n’est décelable, il n’y a aucun signe de vie. Un panneau renversé par le vent donne une explication à ce phénomène : « Welcome to Gandom Beryan, the hotest area in the world. » (Bienvenue à Gandom Beryan, la région la plus chaude au monde). En 2004 et 2005, la Nasa y a enregistré des températures atteignant 72°C en été. Par chance, nous sommes en hiver et le thermomètre affiche seulement 30°C. D’im-posants édifices sableux émergent du sol en guise d’arbres. Sculptés par le vent et les grains de sable qu’il transporte, ils offrent au regard des formes étonnantes. Pendant plusieurs heures nous évoluons sur ce plateau basal-tique et naviguons entre des tours rougeâtres dignes du parc national du Monument Valley aux États-Unis. Figés pour l’éternité, ces géants veillent sur l’immensité déployée à leurs pieds et donnent toute la magie à cet endroit lunaire. Du haut d’une tour, les yeux tournés vers l’horizon, nous sourions à l’idée qu’aucun être vivant ne se trouve à des kilomètres à la ronde. Nous apprécions d’autant plus cette solitude que dans une dizaine de jours nous arriverons dans l’effervescence et les bruits de l’Inde en contraste saisissant avec aujourd’hui.

La nuit arrive et nous sommes toujours seuls. Ce qui nous réjouissait il y a quelques heures commence à nous inquiéter quelque peu. On nous avait interdit de dormir ici. Or, nous avons rencontré ce matin Hussein, guide de son état. Il avait à son bord deux touristes qu’il raccompagnait à Kerman et nous avait promis de revenir ce soir avec trois autres voyageurs. Séduits par sa proposition et soulagés à l’idée de ne pas retourner au « desert camp », nous avons accepté son invitation à les rejoindre pour la nuit. Nous sommes au lieu de rendez-vous, un petit replat au pied d’une des plus imposantes tours du complexe sableux. Le soleil a disparu et notre guide devrait être arrivé depuis longtemps. Nous en venons à penser au ta’ârof. Nous suivrait-il jusque dans ce désert pour nous jouer un des mauvais tours dont il a le secret ? À mesure que les étoiles mouchettent le ciel, nous nous préparons à l’idée d’être abandonnés à notre sort. Le plus inquiétant est de savoir que certains touristes ont passé quelques jours en prison à Shahdad pour ne pas avoir respecté les consignes des policiers. Et la perspective d’être enlevée par des trafiquants attirés jusqu’ici par d’autre chose que la beauté intrinsèque du lieu préoccupe davantage Marion. Entre un séjour dans une prison iranienne, aussi court soit-il, et une captivité chez des hommes d’affaires afghans aussi longue soit-elle, nous n’arrivons pas à déterminer laquelle des situations serait la meilleure.
Bref, je tente de rassurer Marion en la convainquant de ne pas croire les touristes, policiers, guides ou habitants (c’est vrai que ça commence à faire du monde). Comme cela ne suffit pas à l’apaiser, nous nous camouflons à l’abri des regards. Allongés entre deux dunes de terre, nous admirons le firmament qui n’est ici voilé d’aucune particule de vapeur d’eau ni de pollution et commençons à compter les étoiles filantes pour oublier notre malaise. Nous en sommes à quatre contre deux pour Marion lorsqu’un bruit inquiétant vient briser le silence de la nuit. Un vacarme de tôle rouillée et de moteur pétaradant nous distrait des météoroïdes frôlant notre atmosphère et nous ramène à la réalité. Des lumières lèchent les parois sableuses environnantes et se rapprochent de nous. Quel monstre peut faire autant de bruit ? Les phares de l’engin métallique longent maintenant notre dune et éclairent l’endroit même où nous cuisinions il y a quelques minutes. Par précaution nous avons grossièrement effacé les traces de notre passage mais si nos visiteurs aperçoivent les braises encore rougeoyantes de notre feu de camp, ils se douteront de notre présence et se mettront bientôt à notre recherche. Nous retenons notre souffle et réfléchissons à des plans de fuite. Nous pourrions filer à travers le désert, parcourir à pied, sans eau ni nourriture, les cinquante kilomètres nous séparant de Shahdad et retrouver les policiers, vautrés dans leurs fauteuils en attendant l’annonce d’enlèvements de nouveaux touristes trop aventureux. Nous n’en faisons rien. Il n’y a pas deux bruits semblables dans tout le désert : ce véhicule est sans aucun doute la paycan d’Hussein. Lorsqu’il ne propose pas à ses clients des voyages en autostop, ce guide fantaisiste propose des circuits touristiques inédits à bord de la voiture nationale. Par sa portière entrouverte il crie « Marion, Julien ». À son appel, nous bondissons hors de notre cachette vers les retardataires. Ce n’est pas encore ce soir que nous connaîtrons les affres de la séquestration.

Nous passons le début de la journée suivante avec Hussein et ses trois clients. Avant de nous quitter, il nous assure qu’il trouvera un véhicule pour nous ramener dans le monde civilisé. Un camionneur nous fait signe à Shafi Abad. Ali a accepté de nous prendre en charge et il nous aide à attacher les deux vélos sur son chargement de paille déjà imposant. Nous discutons avec notre chauffeur le temps de grimper, yavash yavash, les deux mille trois cents mètres de dénivelé que nous avions descendus deux jours auparavant. La cinquantaine, Ali nous explique qu’il a huit enfants (cinq garçons et trois filles) et deux femmes. La première a soixante ans mais elle est « défraîchie », nous dit-il en nous montrant ses cheveux blancs. Par contre sa deuxième épouse est parfaite. Âgée de vingt-quatre ans, soit l’âge de Marion, elle lui a déjà fait deux enfants et elle est encore suffisamment jeune pour en avoir d’autres. Il ne se soucie pas de savoir si ses cheveux gris ne font pas de lui un homme trop vieux pour cette demoiselle. Nous lui expliquons nos coutumes. Il est surpris et déçu d’apprendre que la polygamie ne s’est pas étendue jusque chez nous. Il en conclut qu’il n’est pas si mal en Iran et que la France n’est pas le paradis qu’il croyait. Nous échangeons ainsi des banalités jusqu’au col perché à 2 700 mètres d’altitude. Là, nous déchargeons les vélos, remercions Ali pour sa compagnie et dévalons l’autre versant de la montagne, poursuivis par le spectre de la nuit prêt à s’abattre sur ces contrées sauvages.

Il fait noir lorsque nous arrivons à Mahan, un village au sud de Kerman réputé pour sa tranquillité. Désireux de suivre les conseils aux voyageurs pour éviter d’être enlevés, nous arpentons la ville à la recherche d’une bonne âme pour nous héberger. Un homme nous assure que la mosquée n’ouvrira pas ses portes à des non-musulmans. Surpris, nous voulons tout de même tenter notre chance. En route, nous nous arrêtons près d’une maison entrouverte pour demander notre chemin. Samira habite ici avec ses parents et ses deux frères. Âgée de vingt-quatre ans, elle parle un excellent anglais pour avoir vécu cinq ans en Inde. Souriante et volubile, elle nous accueille avec enthousiasme et sans ta’ârof. Nous acceptons son offre avec soulagement. Il faut dire que nous n’avions pas vraiment envie d’avoir affaire à des barbus ; nous préférons la sympathie de Samira et le calme de sa maison. Après nous être confortablement installés dans une chambre, prêts à goûter un repos bien mérité, nous la rejoignons dans le salon où elle prépare la pipe à opium de sa maman, qui, opérée d’un cancer du sein, fume désormais, nous dit-elle, sur prescription médicale. Son neveu n’a pas de maladie particulière mais semble apprécier lui aussi cette drogue. Quant à Samira, elle en préfère une plus douce :
« Je suis allée en Inde, alors forcément je fume de la marijuana maintenant ! » nous dit-elle comme si c’était normal.
Elle nous parle de l’Inde qu’elle aime, de l’Iran qu’elle déteste. Elle nous explique qu’elle est divorcée d’un premier mariage avec son cousin à qui elle a été donnée à seize ans alors que lui en avait quarante-deux. Elle s’est remariée depuis mais son nouveau mari s’est subitement endetté et a décidé de ne plus travailler. Alors elle est sagement revenue chez elle en attendant qu’il change de conduite pour le retrouver, Inch’Allah. Elle a également vécu à Téhéran pendant quelque temps. À l’agitation de la capitale, elle préfère la tranquillité de Mahan, un endroit où tout le monde se connaît, où les relations avec le voisinage sont plus agréables et la vie plus calme que dans le brouhaha et l’agitation de la capitale.

C’est à ce moment-là qu’un de ses frères traverse le salon à toute vitesse et se précipite dans la rue, en short… Un policier fait irruption dans notre chambre quelques minutes plus tard. Il ne peut cacher sa surprise de voir deux étrangers. Après de brèves mais hargneuses explications avec notre hôtesse, il repart sans être satisfait. Samira nous explique que la police recherche un ami de son père probablement impliqué dans un trafic quelconque et qu’ils le soupçonnent d’être caché dans la maison. Nous nous demandons si l’ami en question ne va pas rappliquer pour nous prendre en otage selon la coutume de la région. Cinq minutes plus tard nous sommes entourés de dix kalachnikovs. Les policiers venus en renfort nous demandent de les suivre au commissariat. Au passage l’opium est confisqué, tout comme le décodeur satellite et une bouteille d’alcool, ces trois objets étant strictement interdits en Iran. Des policiers nous avaient conseillé de ne pas dormir seuls dans la nature, d’autres nous arrêtent dans le refuge que nous avons trouvé, c’est à n’y rien comprendre ! Marion a le temps de cacher le peu d’argent qui nous reste dans sa culotte et nous les suivons bien malgré nous. La maison est encerclée de bassidjis. Nous qui ne voulions pas voir de barbus ce soir, nous voilà servis ! Nous quittons les lieux escortés de deux voitures sans savoir ce qui nous attend. Une chose est sûre, nous baignons dans une histoire délicate et la situation est loin de nous amuser. Cette balade nous permet de découvrir Mahan de nuit, un village visiblement calme le jour mais qui connaît une vie nocturne fort agitée. En guise de commissariat, nos guides nous conduisent dans un hôtel où ils nous demandent de passer la nuit. La tournure prise par les évènements nous soulage. Ces policiers souhaitent simplement nous éloigner de la zone rouge où nous étions pour pouvoir régler leurs histoires entre eux, sans nous impliquer. Nous reprenons courage et leur expliquons qu’il nous est impossible de dormir ici. En effet, nous achevons notre séjour en Iran. Or, l’embargo international sur les banques nous oblige à rentrer dans le pays avec l’argent nécessaire à l’ensemble du séjour. Nous avons fait quelques folies et nous n’avons plus assez de devises pour payer l’hôtel. Nous interrogeons nos gardiens pour savoir où planter notre tente dans cette charmante bourgade. Compréhensif, un policier bouffi réfléchit jusqu’à ce qu’une idée de génie l’illumine : à la gendarmerie ! Nous nous apprêtons à le suivre pour nous installer sur la pelouse du commissariat quand son supérieur intervient. Surpris de nous voir quitter l’hôtel, il trouve l’idée de son lieutenant de très mauvais goût et règle l’affaire à sa manière. Il réquisitionne une chambre sans que le réceptionniste ait son mot à dire et nous oblige à y rester jusqu’au lever du jour. Nous nous installons dans l’hôtel sans poser plus de questions.
En partant, le seul policier connaissant quelques mots d’anglais me lance d’un air jovial :
« Iran, good !
– Yes, yes, Iran good ! » Je lui adresse mon plus beau sourire, incapable de le contredire compte tenu de la situation.
Le point de vue de Samira est radicalement différent. Dans un mélange de fureur et de détresse elle nous a lancé :
« Je vous l’avais dit, l’Iran est un putain de pays de merde. »

Notre opinion est plus nuancée. En cinquante jours de voyage nous avons vu des choses magnifiques, d’autres nous ont fortement déplu. Nous avons beaucoup appris sur les autres et sur nous durant notre séjour en Iran. Nous quittons donc le pays en nous disant que l’expérience valait la peine d’être vécue et que les paysages étaient, quoiqu’il en soit, merveilleux. Nous encourageons d’autres voyageurs à s’y rendre, mais nous les prévenons qu’ils devront avoir de l’énergie et faire preuve d’ouverture d’esprit pour ne pas se laisser envahir par la protestation, la désapprobation et la crainte. L’Iran est un pays difficile à comprendre et il nous aurait fallut plus d’énergie pour pouvoir l’apprécier pleinement. Cependant, cela n’enlève rien à la beauté de ses paysages et de son architecture millénaire. Mis à part certains aspects négatifs, comme le manque de respect des hommes envers Marion, ce pays nous a enchantés et les régions traversées nous ont apporté beaucoup de joie. Il mérite d’être visité et nous sommes heureux de l’avoir parcouru, en étant conscients que le statut de touriste offre des privilèges auxquels n’ont pas accès les citoyens.

Nous avons laissé nos coordonnées à Samira, mais nous n’aurons jamais de nouvelles, ni d’elle ni de sa famille…

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