Chapitre 3 : Le jardin de roses (Italie)

Une rose au jardin c’est un cadeau du ciel. Plusieurs roses sont une bénédiction. Céline Blondeau.

Les montagnes situées entre Bolzano et Dobbiaco étaient appelées Monti pallidi, les montagnes pâles, jusqu’à ce que le Français Déodat Gratet de Dolomieu analyse la composition chimique de leurs roches. Mélange de carbonate de calcium et de magnésium, elles ont la particularité de s’empourprer au crépuscule. Ce phénomène appelé Enrosadira peut durer plusieurs dizaines de minutes durant lesquelles la roche dolomitique (du nom du scientifique français) se colore d’une teinte rose pourpre, rouge ou orangée. L’embrasement de la montagne ajoute de la magnificence au massif des Dolomites dont la verticalité est déjà à elle seule un spectacle. Depuis Bolzano, nous ne nous lassons pas d’admirer l’Enrosadira, que ce soit au moment où nous plantons notre tente près de ruisseaux bucoliques ou lorsque nous serpentons entre les mastodontes rocheux. Ici, peu nous importe la longueur et la difficulté des ascensions, les montagnes sont telles qu’elles nous font oublier toutes nos peines.

Les Allemands sont plus romantiques et leur donnent le nom de Rosengarten, le jardin de roses. En effet, même si la dolomite a été dénommée ainsi en 1789, de nombreuses légendes planent encore sur le massif. L’une d’entre elles évoque le roi Laurin.

Laurin, le roi des nains, enleva la princesse Simhild dont il était tombé amoureux et la conduisit dans son château où il l’épousa. Là, il possédait une roseraie qui n’avait d’équivalent nulle part au monde : des roses rouges y fleurissaient à longueur d’année. Il put ainsi profiter de son épouse, fleur parmi les fleurs, jusqu’au jour où le prince Latemar le débusqua. Intrigué par le spectacle des roses, ce dernier se rendit jusqu’au château du roi et y découvrit sa sœur Simhild. Il la délivra et Laurin, furieux de s’être fait démasquer à cause de ses fleurs, les transforma en un amoncellement de roches invisibles de jour comme de nuit. Il oublia le crépuscule et c’est pourquoi aujourd’hui encore nous pouvons contempler leur flamboiement au coucher du soleil ou lorsque paraît la brillante Aurore aux doigts de rose qui naît de grand matin. Pour pouvoir admirer ce phénomène il faut évidemment que le soleil brille, car aucune rose ne déploie ses pétales sous un ciel nuageux. La légende ne le dit pas mais nous aimons à penser que Laurin s’était d’abord installé en Suisse. La météo n’étant pas propice à l’épanouissement de sa roseraie, nous imaginons qu’il se déplaça plus à l’est et trouva dans le massif des Dolomites le climat idéal pour faire éclore les plus beaux boutons.

Il est neuf heures du matin lorsque nous atteignons le col de Pordoi. Comme à notre habitude, nous contemplons la teinte rosée que prennent les parois vertigineuses à cette heure matinale, lorsque la magie des premiers rayons du soleil ne s’est pas encore évanouie. Assis face à elles, nous les contemplons tout en appréciant le silence du lieu, avant que les touristes ne débarquent par centaines. Ils arrivent justement en grand nombre et nous nous apprêtons à partir lorsqu’un Italien septuagénaire nous interpelle avec enthousiasme :

« Bravo, bravo ! »
Il s’adresse maintenant à Marion.
« Quel âge as-tu ?
– 24 ans.
– 24 ans ? C’est merveilleux ! » ajoute-t-il en lui tapant amicalement sur le casque.

Il nous explique qu’étant jeune, il voyageait aussi beaucoup à vélo. Les routes d’Europe n’ont aucun secret pour lui, ni celles d’Amérique. Sa santé étant moins bonne, il voyage maintenant en bus. Son sourire montre qu’il s’est très bien adapté à son nouveau mode de transport. Avant de nous quitter par un dernier bravo, il nous prend en photo.

« Souvenir ! »

Ainsi serons-nous peut-être dans cinquante ans, voyageant en bus pour combler nos désirs d’évasion sans oublier de prendre en sympathie d’autres jeunes cyclonomades qui nous rappelleront l’époque de nos vingt ans. Souvenirs du temps qui passe…

À l’image de ce vieil Italien, nous sommes désormais loin de l’indifférence suisse. Même s’il est encore difficile de se sentir à l’aise en raison de la pression touristique, les gens s’arrêtent auprès de nos bicyclettes et prennent le temps de nous glisser des encouragements et des gentillesses. Ils nous demandent parfois notre pays d’origine et semblent surpris de savoir que nous venons de si loin. La France, pensez-vous, le bout du monde ! Qu’en sera-t-il lorsque nous arriverons en Nouvelle-Zélande ? Nous apprécions chaque rencontre, aussi brève soit-elle. Un geste de la main ou un simple hochement de tête, tout est prétexte à sourire, à nous mettre du baume au cœur. Le froid, la pluie, l’indifférence des gens ; tout cela nous paraît bien loin maintenant. Alors nous enchaî-nons les cols et accumulons les dénivelés journaliers avec plus de facilité.

Falzarego est notre septième et dernier col à plus de 2 000 mètres d’altitude. Au dernier virage un marchand de fromage stationnant sur le bord de la route me demande si la femme qui me suit est bien mon amoureuse.

« Oui, bien sûr.

– Pour la vie ?

– Évidemment !

– … »

À en croire sa moue dubitative, il semble en douter. Certes, après avoir grimpé deux cols et près de 1 500 mètres de dénivelé dans la même journée, Marion n’exprime pas ses sentiments avec beaucoup d’ardeur. Il est alors difficile de lire sur son visage son amour pour moi. Pourtant, il est bien là, caché derrière le masque de l’effort. Malheureusement pour notre fromager il n’en verra rien étant donné qu’elle est allergique aux laitages. Il lui faudrait être marchand de sorbets ou de chocolat noir pour constater les effets bienfaisants de ces produits sur le visage de Marion.

Nous avons grimpé près de 10 000 mètres de dénivelé depuis Lausanne. La satisfaction est à la hauteur de nos efforts, lorsqu’enfin nous abordons la descente à venir, la dernière d’une longue série. Comme bouquet final, le jardin des roses nous offre une vue sur le Settrass, le Klein Lagazuol et le Tofanas di Rozea. Ces trois mastodontes rivalisent de splendeur. Beauté vertigineuse, titanesque, effrayante, propre aux grandes montagnes du vieux continent. Nous quittons les lieux avec une pensée pour le roi des nains. Ce devait être un grand homme pour cultiver si belle roseraie.

Une dernière montée nous permet de basculer en Autriche. Comparé à ses semblables, le col de Kartitscher n’en est pas vraiment un. Une ligne de chemin de fer désaffectée fait office de voie cyclable. Nous l’empruntons accompagnés par deux familles suisses rencontrées au camping de Cortina. Rassurez-vous, la pente est bien moins raide que celles que l’on trouve en suivant le Glacier express. Détrompez-vous aussi, les Suisses qui nous accompagnent aujourd’hui sont souriants et avenants. Nous passons avec eux une matinée pleine de rires et d’attentions délicates qui permet d’effacer toutes les froideurs de leurs compatriotes rencontrés jusque-là. Comme quoi, l’Italie diffère de la Suisse en bien des points. Les quatre jours passés dans ce pays ont été globalement ensoleillés, les Italiens étaient chaleureux, les voies de chemin de fer ont des pentes raisonnables. Et on y trouve même des Helvètes sympathiques !

Marion est une rose. Rendue si terne par la Suisse, elle rayonne à présent comme les dolomites au crépuscule. Elle se délecte alors des framboises sauvages cueillies sur les bas-côtés. Ce jardin de roses était une bénédiction.

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