Chapitre 57 : Ennui au Laos (Laos)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

« Les voyages, ça sert surtout à embêter les autres une fois qu’on est revenu. » Sacha Guitry.

Le voyage est le plus souvent riche de rencontres (comme on a pu le voir en Inde) et de découvertes. Il remplit de joie et de satisfaction celui qui le vit. Quand l’objectif est d’en écrire l’histoire, puis de la publier et de la diffuser, il doit être rendu attractif et intéressant. Certains ont plus de succès que d’autres en la matière. Je me souviens avoir dévoré certains récits de voyage en quelques heures alors que d’autres ont heurté le sol avec fracas, tombés de ma main ramollie par le sommeil. J’ai jusque-là tenté de rendre l’aventure aussi captivante que possible. Mes premiers essais n’ont pas été des plus convaincants mais le temps a fait son œuvre et je me dis que, si le lecteur est arrivé jusqu’ici, l’entreprise a finalement réussi. Mais si par malheur ce livre a lui aussi été abîmé par une chute de hauteur de lit, je peux certes m’excuser d’avoir manqué de talent, mais je dois aussi prévenir d’une chose : le pire est à venir.

Peu de voyageurs semblent s’ennuyer en parcourant le monde. De la première à la dernière page de leurs récits, une suite d’évènements passionnants sont décrits, excluant l’ennui. Moi-même, je n’en ai jamais vraiment parlé. À peine l’avais-je abordé en nommant « monotonie » le chapitre dédié à mes aventures entre Salta et Mendoza en Argentine. Or, nous ne sommes pas en Amérique du Sud ni en Iran où la magnificence des paysages comble le voyageur. Nous ne sommes pas non plus dans les Balkans ni en Turquie où l’accueil est à la hauteur de toute attente, ni en Inde où on trouve toujours quelqu’un avec qui discuter, ni même en France où, quoi qu’il arrive, on peut se rabattre sur un morceau de fromage ou un verre de vin pour se réconforter. Non, nous sommes maintenant au Laos, et contre toute attente, ce pays est un terrain idéal pour aborder le thème de l’ennui.
Nous sommes arrivés ici avec des idées d’aventure. Pendant les deux jours où nous nous sommes laissés glisser sur les eaux du Mékong pour rejoindre Luang Prabang, nous avons élaboré nos plans. Tout d’abord, nous souhaitions donner notre sang à notre descente de bateau à l’hôpital de la Croix-Rouge. Ensuite, nous aurions aimé pédaler à la rencontre de tribus situées aux confins du Viêt Nam, au nord du pays, puis descendre sur le plateau des Jarres. Quelques centaines de kilomètres plus au sud, le plateau des Boloven nous promettait de nouvelles aventures d’autant plus si la pluie transforme les pistes en chemins boueux, les rivières en torrents impétueux.

Comme dans toute belle histoire qui commence, il y a un « mais ». Plusieurs en fait. La première contrariété vient de la structure chargée de la collecte des dons de sang. Comme nous fêtons le nouvel an, le pays tout entier est inondé d’alcool. Il n’est donc pas question de se faire piquer par une infirmière trop imbibée. Pour éviter tout risque, l’hôpital où nous pensions nous arrêter est fermé pour cinq jours. Nous pourrions nous y rendre une fois le taux d’alcoolémie des Laotiens revenu à la normale. Mais voilà, nous découvrons lors de notre première connexion internet à Luang Prabang que nous n’avons pas le temps de nous attarder ici comme prévu. Un confrère de Marion lui a envoyé un courriel précisant la date de sa venue au Cambodge :
« Je serai à Phnom Penh du 27 avril au 3 mai. »

Or, nos deux corps endoloris par les douze mille premiers kilomètres réclament ses talents de microkinésithérapeute. Nous sommes le 15 avril lorsque nous lisons ce mail ; nous avons donc moins de trois semaines pour parcourir les mille cinq cents kilomètres qui séparent Luang Prabang de la capitale cambodgienne par la route la plus courte. Il n’est donc plus question de s’attarder dans le nord du pays. À peine sommes-nous arrivés au Laos que nous devons le quitter.

Les premiers jours, nous roulons au cœur des montagnes. Très belles, elles n’en sont pas moins saccagées par les paysans qui les déboisent en y mettant le feu, les laissant désormais sans protection contre les pluies torrentielles. Quelle tristesse ! Combien de temps faudra-t-il au Laos (et à la Thaïlande voisine) pour détruire sa forêt comme l’Inde l’a fait avant lui ?

Des reliefs en pain de sucre se dessinent ensuite autour de nous alors que nous nous approchons de Vang Vieng. La beauté des lieux est la dernière satisfaction que nous aurons jusqu’à la frontière. Il nous reste pourtant encore mille kilomètres à parcourir, mais à partir de maintenant le Laos déploie son côté ennuyeux. Le relief s’adoucit peu à peu sans pour autant devenir plat. Après cinquante kilomètres de piste qui nous permettent d’éviter la capitale Vientiane, nous évoluons sur une route qui peut paraître plate mais qui en réalité n’est qu’une succession de courtes montées et descentes. Le vent de face et la forte chaleur rendent notre progression difficile et le parcours est inintéressant. Les paysages d’alentour sont monotones. Aucun élément n’attire l’œil. La route n’est qu’un long ruban de bitume sans aucun autre rôle ni intérêt que celui de relier la capitale Vientiane à la frontière cambodgienne. Les journées deviennent longues et ennuyeuses ; nous pédalons pour avancer sans en tirer une quelconque satisfaction. Nous finissons par lorgner les bus avec envie. Ils semblent être bien mieux adaptés que le vélo pour traverser cette partie-là du pays.

Déçus par les paysages, nos espoirs de réconfort reposent sur le peuple laotien. Dans de nombreux pays, les enfants sont source de bonheur et nous comptons donc sur leur présence pour nous revigorer. Notre espoir est d’autant plus légitime qu’ils sont nombreux. Ceux de moins de quinze ans représentent près de la moitié de la population laotienne, plus que dans n’importe quel pays. Ils se font remarquer en nous saluant bruyamment, tout au long de la journée, par des sabaidi (bonjour en lao). En fait, ils ne nous disent pas bonjour, mais ils nous le crient : sabaidiiiii !

On pourrait croire que l’engouement qu’ils mettent à nous saluer montre une volonté de faire connaissance. Erreur. Il suffit de s’arrêter pour leur parler et ils s’enfuient en courant. S’il nous arrive de nous baigner pour nous rafraîchir, aucun d’eux ne vient barboter dans l’eau avec nous. Juste avant notre arrivée ils y étaient pourtant, nus comme des vers et riant aux éclats. Leur comportement peut s’expliquer par une crainte excessive (la même qu’en Thaïlande avant le Songkran) ou plus encore par leur peur des Blancs, ces hommes qui avaient occupé brutalement le pays il n’y a pas si longtemps. En effet, le Laos n’a pas été épargné durant la guerre du Viêt Nam. Pour exemple, la plaine des Jarres située au nord du pays aurait subi plus de cinq cents attaques aériennes par l’armée américaine dans les années 1960. « De nombreuses grands-mères avaient été brûlées vives par le napalm, (…) des enfants avaient été enterrés vivants sous des bombes de deux cent cinquante kilos, (…) des parents avaient été déchiquetés par des bombes antipersonnel. (…) Les bombardements états-uniens sur la Plaine des Jarres avaient dévasté une civilisation vieille de sept cents ans (représentée par quelque deux cent mille habitants), et (…) les victimes principales étaient les personnes âgées, les parents et les enfants qui devaient rester à proximité des villages (1). » En lisant ces quelques lignes du journaliste Fred Branfman, on peut alors comprendre que ces enfants laotiens puissent nous en vouloir, nous qui avons la même couleur de peau que les assassins de leurs aïeux, parents, frères, sœurs ou amis. Nous sommes également de la même nationalité que leurs agresseurs ; la France a une part de responsabilité majeure dans la guerre d’Indochine.

Ne pouvant, d’une manière générale, espérer parler avec les enfants, nous essayons de nous tourner vers les adultes. Ce n’est pas la bonne solution non plus ! Ils ne viennent nous parler que lorsqu’ils sont saouls, ce qui rend les conversations difficiles et peu intéressantes. Nous avons souvent pensé que les Laotiens avaient un petit côté indien dans leur comportement. Comme eux ils mâchent des feuilles de bétel qu’ils recrachent sans souci d’élégance. Eux aussi viennent parfois se coller à nous en conduisant leur moto et certains nous suivent à vélo (ceux-là sont rares car ils ont compris depuis longtemps qu’il était inutile de dépenser de l’énergie dans un tel effort). Eux aussi détruisent la forêt qui les entoure. Pourtant, s’ils subissent aussi la pauvreté, les Laotiens laissent voir une tristesse bien plus grande. On ne peut déceler dans leurs regards aucune lueur de bonheur à l’inverse des Indiens nettement plus expressifs. La dictature doit en être la cause, l’ennui aussi, peut-être. Nous avons remarqué une autre différence. Durant nos quatre mois de séjour dans leur pays, les Indiens tentaient de nous aider, assez maladroitement certes, chaque fois que nous en avions besoin. Dans les villages, les habitants s’inquiétaient de savoir si nous avions mangé. Lorsque nous perdions quelque chose, quelqu’un nous le rapportait. Bref, ils faisaient en sorte de nous être agréables. Ici, personne ne s’occupe de nous. Lorsque nous devons charger les vélos sur un bateau ou un bus, il faut que nous demandions au chauffeur de nous aider pour qu’il daigne le faire sans omettre de nous montrer son mécontentement. À Luang Prabang, cela n’aurait dérangé personne de nous laisser dormir dans la rue, pas même les moines bouddhistes qui nous ont refusé l’hospitalité. Et puis il y a le falang, ce terme qu’ils utilisent pour désigner l’étranger, comme le font les peuples andins avec le gringo. Ce terme n’a en soi rien de gênant, c’est un mot usuel pour nous désigner, nous les Blancs. Le problème est qu’un falang est souvent accompagné d’autres mots insaisissables et d’un éclat de rire général. Nous nous demandons si cela correspond au Bosharivâlâ indien. Nous devenons méfiants et comme toute discussion s’avère impossible, nous repartons sans savoir si nous avions affaire à de braves gens ou à des imbéciles malheureux.
Nous avons eu le tort de rester sur la route principale, la numéro 13, et nous passons à côté de ce pays qui s’annonçait si beau. Nous ne pouvons pas changer d’itinéraire pour croiser des villageois curieux des falangs que nous sommes. Rester sur cette route, c’est également aller de point touristique en point touristique. Luang Prabang, Vang Vieng, Paksé, les quatre mille îles. Or, le Laos s’ouvre depuis peu au tourisme et il le fait selon nous plutôt mal. La prostitution, l’alcool et les drogues ont envahi les centres touristiques et même si les restaurateurs écrivent sur leurs menus « nos serveurs auront plaisir à vous servir avec le sourire », de sourires nous n’en voyons point.

La chaleur ambiante (48°C) ne facilite pas le contact avec la population. Nous avons fait deux tentatives de camping. L’une d’elle a été plutôt réussie, dans un village de montagne à 1 000 mètres d’altitude. Sous le regard d’un petit groupe d’enfants, nous avons planté notre tente entre deux maisons de bambous, pris quelques photos sous les rires de nos modèles d’un soir, tenté de discuter avec un adulte, peut-être bien le seul qui n’était pas saoul en cette période de nouvel an. Nous avons cuisiné notre repas, puis la nuit est tombée et chacun a regagné sa maison. Celles des moins pauvres étaient faciles à remarquer : elles avaient l’électricité et donc, la télévision. Comme tant d’autres en Inde, la soirée a été agréable et nous en aurions aimé de plus nombreuses au Laos. Mais voilà, dans la plaine du Mékong, la chaleur et l’humidité ont rendu notre deuxième tentative de camping insupportable. Il nous avait fallu attendre minuit passé avant de réussir à dormir tant nous transpirions à grosses gouttes sous notre tente transformée en étuve. Ensuite nous avons choisi le confort des chambres ventilées des guest houses, à l’écart des gens, sans contact avec la population.

Parler quelques mots de lao relève de l’exploit. Les six tonalités de la langue, contre sept pour le thaï, rendent notre prononciation incertaine. Prenons les adverbes « proche » et « loin ». Les deux se prononcent « yu kai », le premier étant légèrement plus tonifié que le second… Demander son chemin et comprendre la réponse est une véritable prouesse. De même, en prononçant « sao », le ton utilisé (grave, médian, aigu, aigu descendant, ascendant, grave descendant) déterminera une fille, le matin, un pilier ou le nombre vingt. Nous n’avons jamais réussi à expliquer qu’un matin nous avions vu vingt filles près d’un pilier… Autant dire qu’il est très facile de créer des malentendus.
Quant à l’anglais, il est très peu pratiqué dans cette région d’Asie et nous constatons que les Laotiens sont aussi doués dans l’apprentissage de cette langue que nous le sommes dans celui du lao. En dehors du Hellooo ! Hiiiiii ! (car ils utilisent le même procédé que pour sabaidiii !) I love you, Thank you et Fuck you (que nous considérons comme un Thank you mal prononcé avec quand même quelques sérieux doutes), leur vocabulaire anglais est très limité. Pour preuve ce jour où nous chargeons les vélos dans une camionnette. Alors que je reste à l’arrière à réparer une crevaison, Marion s’assied dans l’habitacle et tente de discuter avec nos convoyeurs. Le chauffeur commence la discussion :
« My name ? » lui demande-t-il en la montrant du doigt.
« My name is Marion », répond-elle, heureuse de pouvoir discuter avec ce jeune homme.
Silence inquisiteur.
« My name Viêt Nam », renchérit-il en se montrant du doigt. « My name Viêt Nam » dit-il encore en désignant son collègue. « My name ? » demande-t-il en montrant Marion.
« Ah ! My name France.
– France ?
– Yes, France.
– … (Nouveau silence)
– Paris.
– … (Même réaction)
– Zinédine Zidane.
– Ah, France ! My name France !
– Yes, my name France… »

Les Laotiens rencontrés ont à peu près le même niveau d’anglais que ces deux charmants Vietnamiens…

Les difficultés de communication avec des habitants revêches et la monotonie des paysages nous font sombrer dans l’ennui. L’enthousiasme nous abandonne. Nous sommes sur la route numéro 13 du Laos et nous pédalons à défaut de trouver d’autres occupations pour égayer nos journées. Nous nous demandons alors si le détour en valait finalement la peine. A priori non. Mais nous n’avons pas d’autre choix. Nous tentons de nous ressaisir pour que le voyage ne prenne pas une triste tournure et n’entraîne notre lecteur dans notre morosité. Il est pour l’instant notre seul soutien. Pourvu qu’il reste encore un peu avec nous…

Nous réfléchissons et pensons aux remèdes conseillés par des médecins pour lutter contre la dépression qui semble nous gagner. Le meilleur antidote est bien connu des gourmands : manger. Quoi de mieux pour remonter le moral des troupes qu’une bonne truffade, un bon plat de légumes ou du chocolat ? Il est 8h00 lorsque nous nous arrêtons pour commander notre petit déjeuner. C’est l’heure de notre première noodle soup, une soupe aux nouilles. Les tripes caoutchouteuses qui baignent au fond du bol ont bien du mal à nous mettre en appétit. Noodle soup le matin, noodle soup à midi, noodle soup le soir. Ce régime n’est pas fait pour nous plaire mais il est bien rare de trouver autre chose. C’est indéniable, la délicieuse nourriture de la Thaïlande nous manque. Si le bonheur n’est pas dans les restaurants, il n’est pas non plus dans les boutiques. Les fruits sont absents des étals et la quantité de matière plastique emballant chaque biscuit nous rebute. Au Laos, le moral sombre sous l’assiette…
L’exercice physique est un antidépresseur bien connu qui évite à l’organisme de s’abandonner à la langueur et nous décidons de réagir en accélérant la cadence. Il est 5h00 du matin lorsque nous quittons Thabok. Notre objectif de la journée est de parcourir deux cents kilomètres avant la nuit. Si j’ai déjà connu de telles épopées en Europe ou en Amérique du Sud, ce pourrait être une première pour Marion. Rentrer dans le « club des deux cents », voilà de quoi animer une longue journée ! Le calcul est simple. En roulant à 20 km/h et en s’octroyant quelques savoureuses pauses noodle soup, nous avons tout juste le temps de parcourir cette distance avant la nuit. Crevaisons, vent de face, montées incessantes ; au lieu de nous revigorer, cette journée nous désespère davantage. Après cent soixante-dix kilomètres, nous tendons le pouce et chargeons les vélos dans une camionnette-taxi pour en redescendre quatre-vingts kilomètres plus loin à Thakheb.

Comme le problème ne semble pas avoir de solution, nous pourrions noyer notre désespoir dans l’alcool. Vang Vieng, haut lieu du tourisme laotien, est réputé pour ses beuveries qui attirent les consommateurs frénétiques de bière, fumeurs de cannabis et amateurs éhontés de prostituées. Située au pied des montagnes karstiques, entre Luang Prabang et Vientiane, cette localité est devenue le lieu de débauche incontournable de la région. On y croise de nombreux touristes faisant honneur à leur pays d’origine ; ils se promènent fièrement avec une bière à la main, cause de leur embonpoint prématuré. En arrivant à Vang Vieng, nous aurions dû nous aussi louer une bouée et naviguer de bar en bar au fil de la rivière Nam Song. On appelle cela le tubing, une activité incontournable qui fait chaque année quelques morts. Elle est suivie de près par un autre loisir palpitant : regarder bêtement à la télévision des épisodes de la série Friends ou du dessin animé Good morning USA. D’ailleurs, tous les bars ont leurs chaises tournées vers le petit écran. Parcourir tant de kilomètres pour regarder la télévision en consommant du cannabis, voilà un concept auquel nous n’avions pas pensé au début de ce voyage. Notre esprit d’aventure a des limites et nous nous sommes contentés de consommer un jus d’orange en compagnie de Ron, un Hollandais venu dans la région pour travailler dans un orphelinat au Cambodge. Lui aussi est atterré par des endroits comme celui-ci. Nous n’avons pas dormi à Vang Vieng. Nous avons préféré nous échouer vingt kilomètres plus loin sur les berges du lac de barrage de Nam Ngum.

En période de déprime, vous pouvez heureusement compter sur vos amis ou sur la famille. Parler de ses problèmes permet de se libérer d’un poids puis de repartir sur de nouvelles bases. Le mieux, pour nous, est d’en parler d’abord aux cyclovoyageurs connaissant la région, pour leur demander avis et conseils. Cécile était venue ici en 2007 et sa réponse est sans appel :
« Moi aussi, je me suis mortellement ennuyée au Laos de la frontière cambodgienne à Vientiane.  »
Nathalie et Lambert pédalent eux aussi dans les parages et nous leur demandons comment se déroule leur voyage :
« Vous êtes bien courageux de continuer avec cette chaleur. Nous, on a renoncé ! Les températures dans la région sont élevées et combinées à l’atmosphère humide, elles rendent le voyage à vélo insupportable.  »
Gaël, notre ami auvergnat, n’est pas venu dans les parages mais il nous fait part des témoignages de cyclonomades qui ont traîné leurs guêtres jusqu’au Laos. Il nous parle de Damien et Sandrine qui ont trouvé cette région bien plus fade que le Tibet, de Gaëtan et Nadine qui en avaient marre du climat, de l’humidité et des rizières, de Sylvain qui ne supportait plus les touristes débauchés.
Fred est canadien. Nous le rencontrons alors que nous arrivons dans la région des quatre mille îles. Lui aussi en a marre des noodle soup, des sabaidiii et des Laotiens rébarbatifs.
Nicolas vient tout juste de quitter le Laos. Il pédale maintenant en Chine avec Arnaud, le Suisse qui nous avait accompagnés en Turquie (car la famille des cyclovoyageurs est grande et le monde petit). En réponse à nos questions il nous donne son point de vue :
« Comme vous, je n’ai vraiment pas aimé le sud du Laos. J’étais allé trois jours dans le nord-ouest et je l’avais adoré. Du coup j’étais très heureux d’y retourner après être allé en Thaïlande. Mais grosse déception, surtout au niveau des Laotiens (les commerçants qui essaient de t’arnaquer) et la route 13, si ennuyeuse. Heureusement, j’ai pris pas mal de pistes qui ont cassé cet ennui. »
Là où nous cherchions un peu d’espoir nous ne trouvons que des témoignages décourageants.
L’ennui va nous accompagner malgré nous jusqu’à la frontière. Là, les contrariétés continuent. Le Laos fait décidément tout pour nous déplaire. Les douaniers escroquent deux dollars à chaque touriste pour apposer un tampon de sortie sur leur passeport. Stupéfaits, nous regardons le spectacle avant de manifester notre mécontentement à ceux qui le tendent avec leurs billets soigneusement placés à l’intérieur. La situation ainsi banalisée pourrait paraître normale. Or elle est nouvelle, illégale et immorale. Injuste aussi. En agissant ainsi, les officiers récoltent en une journée ce qu’un paysan gagnera en un mois de travail dans les rizières. Mais pourquoi s’en priver puisque tant de voyageurs se soumettent à ce genre de racket sans rechigner ? Des touristes responsables pourraient sûrement éviter ce genre de choses. Mais voilà, on vient au Laos pour faire la fête. Alors un dollar de plus ou de moins, peu importe. Les Occidentaux que nous voyons ici sont les mêmes que ceux que l’on voyait jeter des chocolats par la fenêtre d’un 4×4 à des enfants miséreux, au risque que l’un d’eux se fasse écraser par une voiture arrivant en sens inverse. Est-ce aider les enfants que d’en faire des mendiants ?

Nous refusons de payer ce qui n’est pas un dû. Le douanier se fâche ; nous aussi. On lui demande de faire honnêtement son travail ; il s’entête à vouloir nous voler. Les autres touristes tendent lâchement leur passeport avec leurs deux billets. Le ton monte. Têtu, notre adversaire du jour ne cède pas. Nous découvrons qu’il n’y a pas pire espèce qu’un officier dont la corruption a gonflé d’embonpoint le ventre et les joues, et effacé toute trace de civilité. Après de longues minutes de pourparlers rendus stériles par son obstination, notre interlocuteur s’énerve franchement et me pousse violemment à terre. Ce sera notre dernière image du Laos. Nous quittons le pays sans notre tampon de sortie et passons sous la barrière pour pénétrer au Cambodge. Deux Français nous accompagnent dans ces tumultueuses péripéties. Dépouillés et écœurés par les Laotiens, ils quittent le pays après seulement deux semaines alors qu’ils pensaient y rester un mois. Comme eux, nous nous promettons de ne plus y mettre les pieds ; jamais nous n’avons quitté un pays aussi déçus que furieux. Le tourisme pourrait être un support intelligent pour préserver les traditions et le savoir-faire de ce pays aux confins de la Chine, mais la débauche comme attraction principale ne promet rien de bon. Espérons que le nombre des intéressés lui fasse de plus en plus défaut. Alors il pourra repenser sa manière d’accueillir les étrangers…
Sitôt la frontière passée, nous redécouvrons avec soulagement des sourires sur les visages. Nous nous sentons immédiatement plus à notre aise au Cambodge et négocions avec plus de facilité les deux dollars que les officiers tentent là encore de nous escroquer pour apposer le tampon d’entrée sur notre visa. Nous n’avons pas besoin de nous battre pour poursuivre notre route ; une simple discussion suffit. À Stung Treng, nous nous arrêtons dans une maison où dix-huit élèves sont hébergés grâce à l’association Tourism for help. Nous y buvons une bière à la santé des douaniers corrompus. Les élèves nous accueillent avec un sourire qui nous réconforte. Espérons que ce soit à l’image de ce nouveau pays.

Nous sommes donc passés à côté du Laos en le traversant trop rapidement. Un si long voyage ne comporte pas que des expériences positives. On nous avait dit qu’après l’Inde, l’Asie du Sud-Est serait plus tranquille. Nous n’avions pas envisagé que cela irait jusqu’à l’ennui.

J’espère seulement que cette description n’aura pas eu le même effet soporifique sur le lecteur, que celui du Laos sur nous. Cependant, si cela a été le cas, alors il a pu ressentir au plus profond de son âme ce que nous avons vécu. L’objectif n’est-il pas de partager nos émotions ? Si j’ai réussi j’en serais finalement très touché.

Reste à savoir si l’ennui se transmet à la description qu’un récit en fait.

(1) Fred Branfman (28 juin 2012), « Lorsque Chomsky pleura », extrait de http://www.legrandsoir.info.

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