Chapitre 61 : Kaléidoscope en Malaisie (Malaisie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Une foule les encadrait, aussi bariolée de peau que de costume : bruns Malais, noirs Tamils, Chinois dont, sous l’équateur, la face jaune mûrit soudain comme une orange. Henri Fauconnier.

Si le sud de la Thaïlande laissait entrevoir ici ou là l’influence grandissante de la religion musulmane, cette dernière est nettement plus marquée dès la frontière malaisienne franchie. Depuis le drapeau national (avec les symboles de l’étoile et du croissant) jusqu’aux femmes voilées, en passant par la difficulté à trouver des boissons alcoolisées, tout est là pour nous rappeler que nous arrivons en terre d’Islam.

Nous faisons un premier arrêt sur l’île de Langkawi, au nord-ouest du pays. Nous sommes en période de vacances scolaires et nombreux sont les Malaisiens venus ici passer quelques jours de repos. Nous voyons surtout des Malais, le groupe ethnique majoritaire. Ils affichent leur religion d’une façon bien différente de ce que nous avons pu voir ailleurs. Même si le voile porté d’une façon stricte ne laisse découverts que les yeux, le menton et les joues, nous sommes loin du gouvernement iranien ultra-conservateur et des magasins-burqa de l’Inde. Ici les femmes osent (oui, osent !) montrer leurs avant-bras ou regarder les hommes dans les yeux (dont moi). Les couples eux-mêmes sont plus détendus, comme ceux qui batifolent dans les vagues ou se promènent main dans la main dans un centre commercial. Personne ne manifeste d’animosité contre les touristes (comme nous) qui se baignent en shorts de bain et bikinis, alors que les autochtones se gardent bien de se dévêtir. Il est amusant et non pas choquant de voir une femme couverte de la tête aux pieds se baigner à côté d’une Occidentale simplement vêtue de deux bouts de tissu. Marion savoure sa liberté, elle n’est pas ici importunée par des gestes ou des regards déplacés. Les Malais ont l’habitude de voir des cuisses et des bras nus. Et pour cause, ils ne représentent que 60 à 65 % de la population.

Deux jours de vélos plus loin, l’ambiance est bien différente lorsque nous arrivons sur l’île de Penang. Après une courte traversée du détroit la séparant de la péninsule malaise, nous avons l’impression d’avoir changé de pays. En nous baladant dans les rues de Georgetown, l’ambiance est réellement différente de ce que nous avons pu voir à Langkawi. Les voiles ont disparu et les jambes sont nues. Les gens ne mangent plus avec leurs doigts mais avec des baguettes. Les Chinois sont arrivés ici au XVIe siècle pour travailler principalement dans le commerce. Aujourd’hui, les Sino-Malaisiens (Chinois de Malaisie) sont majoritaires sur l’île et représentent 43 % de la population contre 25 % sur le reste du territoire. Les Chinoises raffolent des shorts ultra-courts, contraste saisissant avec leurs compatriotes malaises. En traversant les rues bordées d’échoppes aux enseignes en mandarin éclairées de lampions, on se croirait dans l’empire du Milieu (ou du moins dans une région correspondant à l’image que nous en avons).

Accueillis par le Rotary Club au 1926 Heritage Hotel, nous sommes propulsés dans une autre époque, quand les Britanniques dominaient la région et bâtissaient des villes coloniales. Avec ses murs épais et ses hauts plafonds, notre hôtel fait partie des imposantes demeures qui sont les témoins de cette époque où les voyages entre les continents se faisaient en bateau. Il existait notamment une connexion entre Penang et l’Inde, dont il reste aujourd’hui un petit quartier, little india. À l’exception de l’odeur nauséabonde et de la crasse, tout y est : la musique bolywoodienne, le teint foncé de la peau, la cuisine épicée, le capharnaüm dans les magasins, les crachats de bétel sur le sol, les saris colorés, les marchands qui vous alpaguent jusque dans la rue. D’un quartier à un autre, nous voyageons ainsi de la Chine à l’Angleterre en passant par l’Inde. Ce mélange culturel apparemment harmonieux nous séduit. Pourtant, dans les faits, ce melting pot occasionne ici de graves problèmes internes.

Brillants commerçants, les Chinois se sont vite enrichis, creusant une différence de niveau de vie entre leur minorité et les Bumiputras, les fils du sol, c’est à dire les Malais. Dans les années 1960, ces derniers ne contrôlaient que 4 % de l’économie de leur pays et des tensions sont alors apparues. Accablés par la pauvreté, ils ont commencé à s’en prendre à la population chinoise. Le 13 mai 1969, une manifestation a dégénéré et entraîné la mort de centaines de Sino-Malaisiens (de deux cents à deux mille selon les estimations). Pour éviter d’autres émeutes, le gouvernement a ensuite mis en place une « Nouvelle politique économique » et instauré une discrimination positive envers les Bumiputras pour rehausser leur niveau économique en réorientant les richesses. Les Malais ont alors bénéficié de mesures particulières dans les domaines de l’éducation (un nombre de places leur est réservé dans les universités), de l’emploi public (des postes leur sont réservés dans l’administration, l’éducation, etc.) et aussi en terme de crédits bancaires. Malgré tout, ils n’ont pas réussi à rattraper leur retard économique. Aujourd’hui, ils ne contrôleraient que 12 % de l’économie alors qu’ils représentent 60 % de la population. En revanche, cette discrimination, qui « a été instaurée pour favoriser la majorité, et non pas pour protéger une minorité » (1), est dénoncée par les Sino-Malaisiens qui ont le sentiment d’être rabaissés par le gouvernement, oubliés et laissés de côté.

Nous sentons ce malaise à Penang, où le Rotary Club local est constitué exclusivement de Sino-Malaisiens. Ils se plaignent de cette inégalité de traitement et de la ségrégation qui en découle. Ils critiquent fermement ces privilèges qu’ils estiment profondément racistes et injustes et qui ne favorisent pas la constitution d’une même identité pour tous. Ils sont Malaisiens depuis plus de quinze générations et ne comprennent pas pourquoi ils sont discriminés selon des principes exclusivement raciaux qui évoquent pour eux l’Apartheid de l’Afrique du Sud.

La juxtaposition de communautés différemment traitées par le gouvernement ne favorise pas une cohabitation harmonieuse. La rencontre avec la population de Penang nous a permis de prendre connaissance des données de ce problème. Vu de l’extérieur, ce patchwork est une chance formidable et rend le voyage plus facile, notamment pour ce qui a trait à la communication. En effet, les Malaisiens parlent relativement bien l’anglais. À vrai dire, depuis le début de notre voyage, ce doit être le pays où la population maîtrise le mieux cette langue, grâce à l’ancienne appartenance à la couronne, mais aussi à la cohabitation des communautés, elles-mêmes confrontées au choix du conservatisme (apprentissage de la langue maternelle à ses enfants) ou du modernisme (choix de la langue anglaise). « L’anglais parlé ici est extraordinaire » écrivait Nigel Barley à propos de Singapour, une cité-État culturellement très proche de la Malaisie puisque séparée de ce pays depuis seulement 1965. « Dans ce mélange polyglotte de Chinois, d’Indiens et de Malais, certaines personnes semblent ne pas avoir de langue maternelle.(2) »  Finalement, ne soyez pas étonnés d’entendre des parents Sino-Malaisiens parler en anglais à leurs enfants, des librairies vendre des livres anglophones comme s’ils s’agissait de la langue nationale et des films américains projetés en version originale sur des chaînes de télévision grand public. Pour ce qui concerne l’écrit, entre l’hindi que nous pouvons lire sur les enseignes dans les quartiers indiens et la calligraphie mandarine dessinée sur les panneaux de nombreuses échoppes, on peut y perdre son latin. Pourtant, c’est justement ici que nous retrouvons notre alphabet avec plaisir puisque tout est finalement traduit en malais. Nous pouvons enfin transformer ce que nous lisons en sons sortant de notre propre bouche, sans avoir à rester pantois devant le moindre mot, aussi anodin soit-il. Certes, nous ne comprenons toujours pas la langue mais le simple fait de pouvoir lire l’alphabet est déjà appréciable.

Finalement, c’est le seul pays où nous n’avons pas appris à dire merci ni bonjour dans la langue nationale sans que cela pose un problème, ni de communication ni de conscience. Peut-être que l’unification des communautés passera par le choix délibéré d’une langue autrefois imposée par les Anglais, lorsque la couronne dominait la région et imposait son idiome et sa culture aux populations locales, qu’elles soient malaises, chinoises ou indiennes.

(1) Arnaud Dubus (22 juillet 2009), « Les Malais s’accrochent à leur discrimination positive », extrait de http://www.liberation.fr/

(2) Nigel Barley, L’Anthropologie n’est pas un sport dangereux, Payot et Rivages, 1997.

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