Chapitre 62 : Pétrole et palmiers (Malaisie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson pêché, alors vous découvrirez que l’argent ne se mange pas. Proverbe amérindien.

En arrivant en Malaisie, nous rêvions de nous prélasser sur les longues plages de sable fin à l’ombre de palmiers. Force est de constater que nous sommes servis au-delà de toute espérance. Bien sûr, les palmiers nous offrent une fraîcheur appréciable le long des plages. Mais ceux que nous voyons en roulant n’ont rien de comparable avec leurs cousins cocotiers. Depuis l’île de Penang, nous traversons des milliers d’hectares de palmiers à huile et le paysage en devient ennuyeux. Nous progressons dans un couloir bordé de plantations impénétrables où le regard reste prisonnier. Lorsque la route s’élève sur un pont enjambant une rivière, nous en voyons encore qui ondoient à perte de vue au rythme des vallées. Ils forment un océan de verdure artificielle. Parfois, un bâtiment fumant sort du paysage. Ce sont les usines de transformation permettant d’extraire l’huile de la pulpe des fruits. Elles ressemblent à des paquebots échoués dans l’écume et n’arrangent en rien l’impression de gâchis que nous éprouvons. Nous ressemblons à deux rescapés arrivant ici après un massacre. Nous pouvons imaginer le bruit des tronçonneuses, des bulldozers et des camions qui ont peu à peu arraché la forêt primaire pour la remplacer par ces plantes pérennes.

En produisant treize millions de tonnes d’huile de palme par an, la Malaisie est le premier producteur au monde, talonné de près par son voisin indonésien. À eux deux, ces pays produisent 80 % de l’huile de palme mondiale. On ne peut pas, ailleurs qu’ici, imaginer l’ampleur du désastre. Car il s’agit bien d’une catastrophe écologique qui s’étend au-delà des simples frontières de la péninsule malaise. Personne ne semble vouloir stopper l’augmentation exponentielle des étendues consacrées à la culture des palmiers qui détruisent la forêt primaire. « Entre 1985 et 2000, le développement de la culture de palmiers à huile est responsable de 87 % de la déforestation en Malaisie. À Sumatra et Bornéo, quatre millions d’hectares de forêt ont été convertis en plantations de palmiers. De nouvelles coupes sont encore prévues : six millions d’hectares en Malaisie et dix-sept millions en Indonésie.  (1) » « Les surfaces des plantations ont doublé en Malaisie et quintuplé en Indonésie entre le début des années 90 et la fin 2010. Le principal impact de cette culture est que plus de la moitié des plantations se fait à la place des forêts. (2) » Certes, les Malaisiens et les Indonésiens ont arraché des arbres pour en planter d’autres (et encore, le palmier n’est pas un arbre, c’est une plante vivace), mais comme le précise très justement Théodore Monod, il ne faut pas confondre forêt et plantation. La forêt tropicale humide qui compte trois mille espèces d’arbres est criminellement remplacée par une monoculture avec ses quelques feuilles, ses troncs raides et quelques herbes sur les bordures. Là où la jungle abritait l’orang-outang et le rhinocéros blanc, aujourd’hui menacés, on ne voit maintenant que des chiens errants et quelques varans. La pollution massive engendrée par les insecticides et pesticides en tous genres est catastrophique. Les émissions de CO2 émises lors de la destruction par le feu des forêts ou tourbières pour permettre la culture des palmiers ajoutent au drame qui se joue. En déboisant près de deux millions d’hectares par an, l’Indonésie figure à la troisième place mondiale pour ses émissions de CO2, juste derrière les États-Unis et la Chine.

L’étendue des plantations nous invite à changer notre mode de consommation, parce qu’en fin de compte, nous sommes tous en partie responsables de cette situation. Toujours selon Boris Patentreger, « cette production record est portée par la demande des pays européens qui augmente de 13 % chaque année depuis 2000 mais aussi de la Chine et de l’Inde respectivement 1er et 2ème pays importateurs d’huile de palme ». Pour WWF, « l’huile de palme est présente dans un produit de grande consommation sur dix vendus en Europe (chips, gâteaux, pâte à tartiner, margarine, savon, cosmétique, etc.) et risque en plus de se développer massivement via les agrocarburants. Indirectement, nous sommes donc responsables de la déforestation en Indonésie et, fatalement, de la disparition de l’orang-outang. » (3) Enfin, selon Greenpeace, la Nouvelle-Zélande favorise également l’expansion des palmeraies en important chaque année 1,4 millions de tonnes de PKE (Palm Kernel Expeller, des déchets de pulpe de palme). Elle est le plus gros importateur des déchets issus des usines d’extraction de l’huile. En prenant le soin de ne pas mettre dans nos caddies des produits contenant de « l’huile végétale » ou des « graisses végétales », nous contribuons à notre échelle à réduire la déforestation tout en lançant un message clair aux multinationales de la consommation. Sous la pression des choix des consommateurs tout comme des groupes écologistes comme WWF ou Greenpeace, plusieurs multinationales tel que le Groupe Casino, Findus ou Nestlé cessent peu à peu d’en incorporer dans leurs produits. Notre santé s’en portera mieux ; très riche en cholestérol et en acides gras saturés, l’huile végétale est de plus en plus dénoncée comme étant la cause de maladies cardio-vasculaires, entraînant de fait une surmortalité en Occident.

À l’origine, des élus et des écologistes avaient pensé l’utiliser en remplacement du pétrole. Les politiciens hollandais, soutenus par les groupes écologistes, en avaient été les plus fervents promoteurs avant de faire machine arrière en constatant les dégâts occasionnés par la déforestation massive qui produit finalement beaucoup plus de dioxyde de carbone qu’elle ne permet d’en économiser. L’utilisation de cette huile en biocarburant n’a pas été abandonnée et aujourd’hui 1 % de la production sert à faire tourner les moteurs diesel.

À mesure que nous nous approchons de la capitale nous découvrons d’autres paysages. Les palmiers cèdent la place aux buildings, les routes deviennent des autoroutes. La fièvre de la ville va nous envahir. Du béton, de l’acier, du verre, des tours gigantesques, des autoroutes, des voitures. Kuala Lumpur.
Notre entrée dans la ville peut se comparer à ce que nous avons vécu à Dubaï et à Bangkok. Par bonheur, la dangerosité n’atteint pas celle de Dubaï, mais l’arrivée au centre-ville nous paraît bien plus longue qu’à Bangkok. Au cœur de la cité, trônent les tours jumelles Petronas, siège social de l’entreprise publique du même nom. Avec soixante-dix-sept millions de dollars de revenus en 2010, il s’agit de la seule entreprise malaise à figurer dans le classement des cinq cents premières entreprises mondiales (rang 86). Fier de ce succès, le gouvernement a mis un point d’honneur, ou d’arrogance, à ériger ces deux tours, symbole de sa force et de la toute-puissance pétrolière. Hautes de quatre cent cinquante-deux mètres et comportant quatre-vingt-huit étages, elles furent les plus hauts immeubles au monde depuis leur inauguration en 1998 jusqu’à la construction du gratte-ciel Taipei 101 à Taïwan en 2004. Elles sont peut-être aussi un pied de nez aux États-Unis ; construites selon des plans islamiques, elles ne risquent pas de subir un quelconque attentat d’Al-Qaïda. La vue qui s’étend depuis le pont les reliant au 41ème étage est spectaculaire. Nous dominons la ville et, par-delà l’horizon, le monde. Ce doit être le message que Petronas a voulu lancer en construisant ces gratte-ciels.

À l’image de ces deux tours, Kuala Lumpur fait dans la démesure. Notre première impression se confirme lorsque nous allons faire quelques courses au centre ville. Même si elle n’égale pas Dubaï, elle est plus développée que Bangkok. Jamais nous n’avions visité de centres commerciaux d’une telle ampleur (nous n’étions par rentrés dans ceux de Dubaï). À vrai dire, on se croirait parfois dans un aéroport et nous ne serions pas surpris d’entendre une hôtesse nous donner quelques ordres à l’aide d’un haut-parleur grésillant :
« Dernier avertissement à l’intention des deux clochards en maillots délavés et fatigués : veuillez vous présenter immédiatement dans le premier magasin de mode pour y faire quelques achats. »
Nous sommes lesdits clochards. Nous sommes pourtant exceptionnellement bien habillés pour des cyclovoyageurs. Mais dans un univers minéral et sophistiqué comme celui-ci, nous faisons tache. Peu soucieux du regard que peuvent porter sur nous les gens trop bien habillés qui nous entourent, nous profitons langoureusement de l’air conditionné. Si les montres de luxe, les parfums onéreux ou les sacs en peau de crocodile ornent des vitrines étincelantes, la part belle revient aux magasins de vêtements pour hommes, femmes et enfants. À croire que la vie des habitants de Kuala Lumpur se résume à leur façon de s’habiller. Pris au piège, nous succombons finalement à la tentation et décidons de dépenser quelques ringgits (monnaie de Malaisie). La brassière de Marion montre quelques signes de faiblesse. Après avoir arpenté plusieurs centres commerciaux, nous en trouvons finalement une à notre goût. L’avons-nous achetée dans un magasin de jogging ? Non. Dans un magasin de lingerie alors ? Diantre non, les dentelles sont ici trop fines pour résister au moindre coup de soleil ! Dans un magasin de vélo peut-être ? De vélo ? Nous ne sommes pas sûr que ces engins existent à Kuala Lumpur. Non, c’est dans un magasin de boxe que nous avons trouvé notre bonheur ! Autant vous dire que je ne me suis pas plaint de cet achat, soulagé que Marion n’ait pas acheté en sus tout l’armada de la parfaite boxeuse pour nos prochaines querelles ! Il est bien sûr rembourré comme tous les sous-vêtements vendus ici. Attention, publicité mensongère.

Nous quittons Kuala Lumpur comme nous y sommes entrés, sur des autoroutes, cherchant en vain de l’air non pollué. Happés par la circulation, nous respirons des bouffées de dioxyde de carbone, des odeurs d’essence, de pneus et d’huile. Nous nous en souviendrons longtemps quand nous évoquerons notre parcours dans le pays. Le trafic est dense, toujours le même depuis la frontière, que l’on soit sur des petites routes ou des autoroutes. Comme la Thaïlande, la Malaisie est une société du « tout-voiture ». C’est d’ailleurs ce que m’explique une automobiliste après m’avoir heurté :
« Vous ne pouvez pas rester sur la route. Vous devez rouler à côté, dans l’herbe. »
Surpris, je tente de lui expliquer que nous sommes autant à notre place avec nos vélos, qu’elle l’est avec sa voiture.
« Ailleurs dans le monde peut-être, mais pas en Malaisie », me répond-elle. « Alors faites attention ».
En y réfléchissant bien, nous étions parfois plus tranquilles sur les routes de l’Inde. Nous nous y sentions en tous les cas davantage en sécurité.
Nous retrouvons la verdure après Cyberaya. Appelons verdure les plantations qui reprennent le dessus dès que les forêts d’immeubles disparaissent. Nous passons ainsi d’un monde artificiel à un autre et poursuivons notre cheminement jusqu’à Port Dickson. Les seize kilomètres de plages de sable fin sont bordés de palmiers. Les habitants de Kuala Lumpur affluent ici pendant les week-end et les vacances. Les hôtels de luxe jalonnent la côte pour offrir à leurs clients la meilleure vue sur la mer. On y découvre, au large, les plateformes pétrolières de Shell ou de Petronas pompant les entrailles de la terre et rassurant les vacanciers : « ne vous inquiétez pas, vous pourrez faire le plein pour retourner au travail ».

Palmiers et pétrole, voilà les souvenirs les plus marquants que nous retiendrons de la Malaisie. L’époque d’Henri Fauconnier nous paraît bien loin, celle où les plantations n’étaient que des « petits déserts dans une oasis illimitée ». On se met parfois à espérer que la vraie nature de la Malaisie reprenne ses droits. Alors « il suffirait d’une courte inattention des hommes. La jungle confisquerait leur pacotille végétale, hévéas importés du Brésil, palmiers à huile d’Afrique ; elle ajouterait la vanille à sa collection d’orchidées, et à sa parure les bougainvilliers, les flamboyants… » (4).

Je doute que ce soit encore possible.

(1) Le palmier à huile ou la culture d’une huile meurtrière« , 30 juillet 2010, extrait de http://blog.humanityy.com

(2) Boris Patentreger, « Une consommation responsable d’huile de palme pour baisser notre impact sur les forêts », extrait de http://www.protegelaforet.com.

(3) WWF, « Sauver l’orang-outang et ses forêts », extrait de http://www.wwf.fr

(4) Henri Fauconnier, Malaisie, Le livre de demain, 1955.

 

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