Chapitre 7 : Niche-niche (Monténégro)

La pie niche haut, l’oie niche bas. Où niche l’hibou ? L’hibou ne niche ni haut ni bas : l’hibou niche au chaud ou niche pas. Virelangue français.

Il est plus rare de voir des Français dans l’arrière-pays monténégrin que sur la côte croate. Pourtant, alors que nous quittons Cetinje, Marion aperçoit un van immatriculé en France et lui fait un signe amical. Quelques instants plus tard, le même véhicule nous double avant de s’arrêter sur le bord de la route. Un homme plutôt petit et guilleret en sort. Lui aussi a repéré nos deux autocollants bleus marqués d’un F blanc signalant notre nationalité. Apposés sur les garde-boues arrières, ils sont le témoin discret de nos origines. Il nous interpelle d’un ton jovial :

« Vous êtes Français ? De quelle région venez-vous ? »

Commence alors une discussion où chacun raconte son histoire. Journaliste sportif, Jean-Marc est au Monténégro pour couvrir le championnat du monde de parachutisme qui s’y déroule. Une des organisatrices lui téléphone alors que nous sommes en train de faire connaissance. Elle semble exaspérée d’entendre notre ami maltraiter avec tant de talent les noms serbes, surtout celui de la ville où elle travaille, là où a lieu la compétition. Il est vrai qu’elle aurait pu se dérouler dans un lieu au nom plus facilement prononçable, comme Kotor, Budva ou Bar qui ont des consonances familières pour nous autres latins. Au lieu de cela, il s’agit de Nikšić (prononcer Nikchitche) et Jean-Marc a toutes les peines du monde à le dire correctement.

« Nique-niche, nishique, nichequique… Oui oui, niche-niche si vous voulez ! »

Dès qu’il raccroche, il nous annonce qu’il doit passer l’après-midi à Nik-nik mais qu’il pourra se libérer en soirée. Nous lui donnons rendez-vous dans le canyon de Morača entre Bioče et Podgorica. Il nous faudra le reste de la journée, entrecoupée de pauses, pour nous y rendre. À peine avons-nous le temps de débusquer un lieu de bivouac dans le lit de la rivière Morača que Jean-Marc est de retour. Ce soir, nous sommes ses invités. Il sort de son camion une saucisse de Morteau que nous dégustons avec une bouteille de vin. Enthousiaste, il nous parle de sa passion pour la vidéo et les sports extrêmes. Il a été aux quatre coins du monde avec ses caméras et a rapporté des quantités d’images. À mesure que nous l’écoutons, nous sommes transportés en Afrique, en Antarctique ou en Amérique. Raids en 4×4, ski extrême, body jumping, parapente : il s’est fait le spécialiste des films de sports extrêmes et nous découvrons, le temps d’une soirée, un monde très différent du nôtre. La nuit est tombée depuis longtemps lorsque nous nous glissons chacun dans nos tentes, des images et des rêves plein la tête. Alors que la rivière coule à nos pieds dans un silence apaisant, les braises rougissantes s’éteignent peu à peu, laissant aux ténèbres le loisir de nous bercer. La paix des lieux est vite perturbée par les dieux de l’Olympe. Ce soir, Zeus fait des siennes et vient frapper nos tentes en lançant foudre et pluie violente.

L’orage a balayé le beau temps qui régnait sur le Monténégro. Nous avons perdu trente degrés Celsius en une nuit et le thermomètre affiche moins de dix degrés au réveil. Par bonheur, Jean-Marc n’a rien prévu pour la journée et il a encore beaucoup d’histoires à nous raconter. Nous chargeons les vélos dans son camion et parcourons avec lui le canyon de Morača puis celui de Tara. Dans ces gorges calcaires, les replats sont occupés par des conifères ou des feuillus parés des premières couleurs automnales. Mais la plupart du temps les falaises sont trop abruptes et le calcaire s’offre nu à notre vue, valorisant ainsi toute leur verticalité. Ces canyons sont connus pour être les plus profonds d’Europe.

Marion affiche un sourire qui m’inquiète alors que nous sommes à bord du camion. Elle semble apprécier cette journée comme aucune autre depuis le départ. Préférerait-elle finalement voyager ainsi ? En réalité le temps n’est pas au beau fixe : il pleut, le ciel est bas et nous cache le sommet des montagnes. Le camion est réellement plus un abri qu’un moyen de locomotion. Enfin, je l’espère…

Après nous avoir préparé un cassoulet, Jean-Marc nous quitte pour retourner à Niche-niche.

« Nikchitche Jean-Marc, Nikchitche ! »

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