Chapitre 71 : France versus All Blacks : le mythe perdure (Nouvelle-Zélande)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

Disponible dans la boutique

Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Si la Nouvelle-Zélande ne gagne pas dimanche, demandez-vous simplement comment cette nation pourra se lever mardi pour aller travailler. Peter Bills, New Zealand Herald, vendredi 21 octobre 2011.

La coupe du monde de rugby est un évènement dont tous les Kiwis (habitants de Nouvelle-Zélande) parlent depuis qu’ils savent qu’ils l’accueilleront ; il y a plus de deux mille jours qu’ils attendent ce moment avec impatience. La Nouvelle-Zélande est en ébullition, à croire que tous les volcans qui parsèment le pays vont entrer en activité. En quittant Nadaillat le 4 juillet 2010, nous avions pour objectif d’arriver ici à temps pour y assister. En prévision de l’évènement, nous avons apporté avec nous un ballon de rugby de l’ASM Clermont-Auvergne (le club de rugby régional) signé par les récents champions de France. Soigneusement rangé dans une de mes sacoches arrières, entre les pièces de rechange des vélos et ma paire de chaussures de marche, il nous a servi de mascotte pendant quatorze mois. Nous espérions secrètement pouvoir le remettre aux joueurs de l’équipe de France en Nouvelle-Zélande, sans vraiment savoir comment nous y prendre. Finalement, Valéry Lefort, journaliste à la Montagne, organise une rencontre avec les joueurs auvergnats sélectionnés. C’est donc à leur hôtel de Takapuna que nous les rencontrons. Jo Maso, leur manager, en profite pour nous offrir deux tee-shirts dûment estampillés pour récompenser nos efforts.

C’est ainsi vêtus que nous nous baladons dans les rues d’Auckland le 24 septembre. Ce jour-là, la France va affronter l’équipe des All Blacks en match de poule. À vrai dire, il s’agit du match le plus attendu de la compétition, celui que tout le monde veut voir, celui qu’ils doivent absolument gagner pour atténuer la douleur de leurs dernières défaites. En effet, les matchs précédents ont laissé de profondes cicatrices dans le cœur des Kiwis et ont marqué à jamais l’histoire de cette compétition. Hormis le premier affrontement lors de la finale de 1987 qui a vu le sacre de leurs champions, ces rencontres ont été d’une très forte intensité et ont globalement traumatisé les Néo-Zélandais. Ils ne se sont en réalité jamais vraiment remis de leur défaite de 1999, en demi-finale, à Twickenham. Donnés grands favoris, ils pensaient ne faire qu’une bouchée des petits Bleus. Avant la rencontre, les journalistes du New Zealand Herald avaient donné la recette pour battre l’Australie en finale comme si le match contre la France était déjà gagné. Mal leur en a pris ; leur équipe s’est inclinée 43 à 31 face à des Français survoltés. Jamais les All Blacks n’avaient encaissé quarante points dans un match qui restera dans les annales comme « le match du siècle ». Ils avaient alors été hués par tout un peuple qui se voyait déjà champion du monde. Huit ans plus tard à Cardiff, ils affrontaient à nouveau les Bleus en quart de finale. J’étais au Pérou à cette époque, sur le chemin de Choquequiraw. J’avais rencontré un Kiwi deux jours avant le match et nous pensions l’un comme l’autre qu’ils domineraient les Bleus. Là encore, notre équipe a donné tort à ceux qui la voyait perdante et remporta le match 20 à 18.

Dans les deux cas, les Néo-Zélandais étaient certains de remporter la compétition. Sûrs de leur force, ils voyaient déjà leur équipe championne du monde. Aujourd’hui, ils restent marqués par ces défaites douloureuses. Certains préfèreraient vaincre l’équipe de France en match de poule quitte à ne pas remporter la coupe. D’autres ne veulent faire aucune concession : ils veulent gagner tous les matchs jusqu’au titre. Comme d’habitude, la Nouvelle-Zélande est favorite, à cause notamment des récentes contre-performances de nos joueurs. Marion et moi aimerions pourtant que les Français battent cette fois les Néo-Zélandais qui pourraient, eux, remporter la coupe du monde. Ainsi tout le monde serait satisfait, même si les Bleus devaient rester la bête noire des All Blacks.

Le match est sur toutes les lèvres. Les billets pour assister aux compé-titions avaient été mis en vente quand nous étions à Niš, en Serbie. À 9h00 du matin heure néo-zélandaise, soit 23h00 en Serbie, nous avions écourté notre présence au festival international de burek pour commander nos places sur internet. Nous avions également acheté des places pour les matchs France-Tonga, Fidji-Samoa, Fidji-Pays de Galles et pour la finale de bronze. Mais voilà, tout le monde s’était arraché les billets pour le match opposant la France à la Nouvelle-Zélande et la demande étant supérieure à l’offre, une deuxième vente avait été organisée, cette fois-ci sur le principe du premier arrivé, premier servi. Elle s’était déroulée quelques mois plus tard alors que nous étions à Ispahan, en Iran. Il avait fallu soudoyer le veilleur de l’hôtel où nous logions pour pouvoir utiliser sa connexion internet en pleine nuit, à cause du décalage horaire. Il était minuit lorsque nous nous sommes connectés sur le site officiel de la coupe du monde. Nous y avions choisi notre match, demandé deux places, entré le numéro de notre carte bleue, validé, patienté. Opération réussie ! Nous étions en possession du fameux sésame, pour la modique somme de quatre cent soixante-cinq dollars néo-zélandais par place, soit plus de deux cent cinquante euros. Nous voulions y être à tout prix, les organi-sateurs de la coupe du monde nous ont pris au mot.

Neuf mois plus tard, installés dans un coin du stade Eden Park, nous chantons la Marseillaise à tue-tête, portés par l’élan de plus de dix mille supporters français. Les bleu-blanc-rouge font autant de bruit que les supporters kiwis. Finalement les Blacks l’emportent haut la main sans que les Bleus n’aient réussi à les inquiéter. En sortant du stade, chacun garde dans un coin de sa tête une idée un peu folle : que les deux équipes s’affrontent à nouveau en finale.

Quelques semaines après, nous assistons à la demi-finale entre l’équipe de Nouvelle-Zélande et celle d’Australie dans la fanzone, un espace où il est possible de regarder les matchs sur des écrans géants. Nous voulions en effet participer à cette grande fête avec les Kiwis, pour partager avec eux la victoire tant annoncée de leur équipe. Assis au milieu de la foule, nous sommes choqués par leur comportement. Ils applaudissent les gestes d’antijeu de leur équipe et rient de voir couler le sang sur le visage des autres. Ils semblent vouer une haine plus particulière à Cooper, le numéro 15 australien dont la mère est néo-zélandaise et qui a fait le choix de jouer pour l’équipe adverse. Que dis-je, l’équipe ennemie ! Chaque fois que le malheureux prend le ballon, ils sont des millions à le huer ouvertement et à critiquer ses actions.
Nous sommes venus ici pour soutenir les Blacks ; nous avons très vite changé nos couleurs et encouragé les Australiens à cause de notre déception vis-à-vis des supporters néo-zélandais. Depuis le début de la compétition, ils se conduisent mal et ils hurlent contre l’équipe adverse lorsqu’elle botte une pénalité. Rien de comparable avec les ambiances de Twickenham ou du Stade de France où chaque pénalité est bottée dans un silence parfois religieux. Nous sommes ici en présence de sauvages (pour reprendre le terme employé par notre ami Brian) qui n’ont aucun respect pour le jeu et qui supportent leur équipe d’une bien étrange façon. Mis à part siffler, insulter l’adversaire et boire de la bière plus que de raison, ils ne savent pas encourager leur équipe avec cœur et passion. La rivalité et la compétition empêchent-t-elles d’être fair-play ? Le peuple kiwi prend sans doute le rugby trop au sérieux. On se plaisait à l’idée de parta-ger cette fête avec eux ; au lieu de cela nous sommes surpris et effrayés. Que se passerait-il si la France battait les Blacks en finale ? Qu’advien-drait-il des Français noyés au milieu de cette masse de Kiwis imbibés d’alcool ? On nous a prévenu le soir de la finale : « si votre équipe gagne le match, enlevez vos tee-shirts de supporters si vous voulez éviter les problèmes. Et de toute façon, dans le cas contraire, vous serez la cible de leurs sarcasmes. » Brian disait que les deux fléaux de la Nouvelle-Zélande sont le rugby et l’alcool. Les deux combinés aboutissent à un mélange explosif.

France versus All Blacks est une finale de rêve, pour les joueurs, pour l’entraîneur comme pour les supporters français. Pourtant, la semaine qui précède est entachée par la presse néo-zélandaise. Sûre de la victoire éclatante des Blacks, elle ironise sur la naïveté de Marc Lièvremont, le sélectionneur de l’équipe de France, qui croit en son équipe. La presse anglaise, relayée dans les journaux kiwis, va dans le même sens. Brian Moore écrivait avec arrogance qu’« une défaite de la France avec moins de dix points d’écart ne serait pas une victoire valable pour la plus haute distinction du rugby et donnerait le regret aux vainqueurs de ne pas avoir tout donné pour la Nouvelle-Zélande » (1). Dans The Guardian, Eddie Butler est formel : « La France ne peut pas battre la Nouvelle-Zélande » (2) . Cette même presse a aussi beaucoup insisté sur la violence de l’équipe de France, sur ses mauvais coups passés, allant jusqu’à les qualifier de « crimes ».C’est étonnant quand on connaît le dénouement de la finale, où Morgan Parra a subi l’agression du capitaine des Blacks, sous les applaudissements du public…

Bref, pendant une semaine les Français sont humiliés par les journalistes qui oublient que leur arrogance leur a déjà joué des mauvais tours. Le passé leur a montré qu’il ne faut jamais manger le coq avant de l’avoir plumé. En éliminant par deux fois les Blacks dans cette même compétition, la France a déjà montré qu’elle fait partie de ces équipes qui peuvent sortir le grand match quand personne ne l’espère. Martin Luther King écrivait que « la véritable grandeur d’un homme ne se mesure pas à des moments où il est à son aise, mais lorsqu’il traverse une période de controverses et de défis ». À ce moment-là de son histoire, l’équipe de France se trouve exactement dans cette situation. Nous sommes donc dans l’attente de « véritable grandeur ».

Après cette mauvaise soirée passée à la fanzone, nous avons changé nos plans et nous avons choisi de nous joindre à d’autres nombreux compatriotes qui ont fui comme nous les Kiwis et se sont installés dans un bar belge. Nous sommes déçus d’avoir parcouru la moitié de la terre avec nos vélos pour finalement devoir nous réfugier auprès d’autres Français… Nous voulions vivre une grande fête, mais les supporters néo-zélandais ne veulent pas la partager. Cette coupe est la leur, un point c’est tout. Quelques Kiwis sont tout de même présents dans « notre » bar et nous irons les féliciter après le match. Car on connaît l’histoire. Les Français se sont battus comme des lions contre tout un peuple et bien plus encore. Ils ont perdu d’un point. Si nous sommes déçus de les voir échouer si près du but, nous sommes aussi fiers d’eux, car ils ont donné tort à tous. Là où tout le monde prévoyait une démonstration des Blacks, nous n’avons vu que les Bleus sur le terrain. Les Kiwis criaient victoire avant le début du match et ils ont dû attendre la dernière minute avant de pouvoir respirer et se dire qu’ils avaient gagné la coupe. Chez eux, sur leur terrain, avec le soutien de tout un peuple, les Blacks ont été dominés durant toute la finale et ne l’ont remportée que d’un point, le minimum requis pour la victoire. Dans The Telegraph, un journaliste écrivait avec arrogance qu’« une victoire de moins dix points n’en est pas vraiment une ». Nous le prenons au mot. D’ailleurs, lorsque nous quittons le bar pour rentrer chez nous, nous croisons la vague des spectateurs revenant d’Eden Park. Tous regardent leurs chaussures, comme s’ils avaient honte d’avoir gagné cette finale. Peut-être ont-ils aussi du mal à réaliser qu’ils étaient passés à un cheveu de la défaite.

Certes, les Blacks ont gagné. Cependant, nous restons dubitatifs sur le comportement des Néo-Zélandais. Une telle équipe mérite certainement de meilleurs supporters. Quatre mois après cette finale, la saison de « Super 15 », le championnat de rugby national équivalent à notre « Top 14 », entame sa saison. Dans The New Zealand Herald, Dylan Cleaver écrit que « la Nouvelle-Zélande est le pays qui a le moins de spectateurs pour le Super 15 » (3) . Nous comprenons qu’en réalité, ce n’est pas vraiment une terre de rugby, mais plutôt celle des All Blacks. Les succès de l’équipe nationale leur permet d’exister à l’international, grâce à ses performances rugbystiques. Un ami habitant Wellington nous dira plus tard que si une équipe cumule des mauvais résultats deux ou trois années consécutivement, elle perd une grande partie de ses supporters. Seul le résultat compte, peu importe le reste. Pour preuve, Richie McCaw, qui a occasionné une double fracture du plancher orbital de Morgan Parra, a été élu « meilleur joueur de l’année » par ses compatriotes. Lors du match de football de la France contre l’Irlande le 18 novembre 2009, Thierry Henry contrôle le ballon de la main puis marque le but qualificatif pour le mondial. Il n’a jamais été honoré comme Richie McCaw l’a été. Son geste d’antijeu a été montré et analysé par tous les journaux nationaux et internationaux et la majorité des Français l’a conspué. À l’inverse, les comportements contestables du capitaine des All Blacks ont été montrés dans toutes les émissions de rugby au monde, sauf en Nouvelle-Zélande. C’est pourquoi lorsqu’on parle de la sortie de Morgan Parra suite à un coup de poing puis de genou de Richie McCaw, les Kiwis nous répondent :
« Ah oui, c’est dommage qu’il se soit fait mal votre numéro 10.
– Il ne s’est pas fait mal ! C’est votre capitaine qui l’a abattu en plein champ !
– Vraiment ? Non, Richie McCaw est un excellent joueur, il n’a pas dû le faire exprès. »

En Nouvelle-Zélande, terre des All Blacks, de nombreuses personnes semblent mettre leur vie entre les mains de leur équipe nationale et ne pardonnent pas leurs contre-performances. Lorsque les All Blacks sont éliminés de la coupe du monde de rugby (souvent par les Français), ils reviennent chez eux sous les sifflets. À l’inverse, cette année, nos joueurs sont accueillis comme des héros en revenant en France. Peut-être est-ce là l’illustration la plus marquante entre une terre où seul importe le score et où l’adversaire est un « ennemi » (4) , et une autre où importe le beau jeu et le fair-play. Car ce n’est qu’un jeu, et ça, beaucoup de Néo-Zélandais semblent l’oublier.

Dans le train qui nous ramène dans notre maison à Ranui, nous faisons le bilan des sept semaines passées ici. Vivre cette coupe du monde a été une très belle expérience. Nous ne sommes pas de supporters fanatiques (j’étais allé deux fois dans un stade de rugby, et Marion une seule fois) mais nous avons le sentiment d’être des privilégiés. Avoir pu suivre l’intégralité de la compétition, depuis le premier match jusqu’au dernier, a été une chance que peu de Français ont pu s’offrir. Voir les Bleus en finale a été une grande satisfaction malgré une défaite somme toute logique compte tenu du déroulement du tournoi. Le rugby n’est qu’un jeu, même s’il est le fait de professionnels. Nous sommes fiers de porter notre drapeau dont les couleurs ont vaillamment été défendues par nos joueurs.
Enfin, nous sourions en écoutant un Anglais nous dire :
« Pour la prochaine coupe du monde, vous n’aurez pas besoin de parcourir dix-huit mille kilomètres à vélo ! En 2015 ce sera chez nous ! »

Que pensez-vous d’une finale France-Angleterre dans quatre ans ?

(1) Brian Moore (20 octobre 2011), « Rugby World Cup 2011: Feeble France have little to worry the All Blacks in the final« , The Telegraph.

(2) Eddie Butler (17 octobre 2011), « Rugby World Cup 2011: five things we’ve learned about the finalists« , The Guardian.

(3) Dylan Cleaver (20 février 2012), « Big effort needed to get Super fans back », The New Zealand Herald.

(4) Colin Meads (21 octobre 2011), « Complacency the enemy« , The New Zealand Herald.

Chapitre précédent     Retour aux chapitres Chapitre suivant

Commandez le livre et le DVD de notre voyage dans la boutique

Good’aventure (le DVD) : 15 euros
Nouvelles vagabondes (le livre) : 20 euros