Chapitre 73 : Bugs Bunny au pays des Kiwis (Novuelle-Zélande)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Si une patte de lapin porte bonheur, qu’a-t-il bien pu arriver au lapin ? Jean-Loup Chiflet.

Nous buvons un thé chez Brian et Rachel quand soudain Marion aperçoit un lapin devant la maison.
« Eh, le beau lapin ! » fait-elle remarquer à nos hôtes.
« Un lapin ? » demande Brian
« Oui, là, dans la haie.
– Just two tics. » (une seconde)
Brian se lève de sa chaise, part dans sa chambre et en ressort avec un fusil.
Pan, pan
Il revient, pose le fusil à l’entrée, se rassied sur sa chaise et nous dit :
« Il n’y a plus de lapin. »

Interloqués, Marion et moi nous échangeons un regard. Brian vient de tuer un lapin et ne se préoccupe même pas de le récupérer pour le manger. Soit. Nous terminons notre tasse de thé en nous promettant de nous taire à la moindre nouvelle intrusion.

Quelques mois plus tard, nous pédalons sur l’Otago Central rail trail. Les cent cinquante kilomètres du chemin ont été aménagés en lieu et place d’une ancienne voie ferrée qui reliait Clyde aux mines d’or de Dunedin. Elle a été fermée en 1990 après avoir servi une dernière fois au transport des matériaux nécessaires à la construction du barrage de Clyde, le troisième plus important du pays. En 2000, les rails ont été enlevés pour le plus grand plaisir des cyclistes. Ils sont environ dix mille à venir pédaler ici chaque année, en famille, en couple ou entre amis.

L’itinéraire traverse la région du central Otago, une des plus arides de la Nouvelle-Zélande. Autour de nous, les plaines et vallées sont grillées par le soleil sans aucune ombre pour nous protéger. Juste avant d’arriver au village de Hyde, nous évoluons dans un petit canyon creusé pour le passage de l’ancienne voie ferrée. Là, des dizaines de lapins gisent sur le sol. Ils ont été tués depuis plusieurs jours ou seulement quelques heures à en croire les différents stades de décomposition. Après le coup de fusil de Brian qui était resté pour nous un mystère, nous nous demandons pourquoi une telle hécatombe. La réponse devient évidente quand nous dénombrons les terriers creusés par milliers de part et d’autre de la route. Ici, ces animaux sont classés parmi les nuisibles. Depuis leur introduction dans les années 1830, ils ont fait des dégâts chiffrés en millions de dollars. En 1999, les coûts liés au déficit de production agricole ont été estimés à cinquante millions de dollars. Les végétaux dont les racines ont été dévorées par les lapins n’ont jamais repoussés à cause de l’aridité du climat et les sols ont été largement érodés par le vent et la pluie. Beaucoup d’argent a été dépensé en pure perte pour tenter de maîtriser ce fléau qui s’étend sur tout le territoire.

Plusieurs méthodes ont été testées pour tenter de combattre les invasions de lapins. Des poisons ont été utilisés, tel que le Toxa, l’Arsenic, le Strychnine ou le très controversé 1080 (1). Des barrières ont également été érigées par le gouvernement. Ainsi, une clôture de cent trente-cinq kilomètres a été implantée en 1891 entre la rivière Waiau et la mer, au nord de Christchurch. Des propriétaires ont aussi voulu protéger leur exploitation. C’est ainsi que des fermes de plus de dix mille hectares ont été clôturées. Malheureusement ce n’était pas suffisant et le gouvernement a voulu introduire des prédateurs : le furet, la belette, la mangouste ou encore l’hermine. S’ils ont effectivement tué quelques lapins, ils ont aussi causé de graves dommages dans la population des oiseaux et ils sont aujourd’hui une autre menace pour l’écosystème.

La biologie a été mise à contribution. En 1952, la myxomatose a été introduite sans succès. Dans les années 1980, une autre maladie apparaît en Asie puis en Europe : la maladie hémorragique virale, provoquée par un virus de la famille des Calcivirus. Les Australiens (qui ont le même problème) ont fait des tests en laboratoire pour connaître l’efficacité de ce virus et, pourquoi pas, le rendre plus performant. Malheureusement, comme le gouvernement néo-zélandais a voulu attendre d’être sûr de son efficacité avant de le répandre sur son territoire, des agriculteurs s’en sont chargés et l’on introduit illégalement. S’il a eu des effets positifs la première année en tuant beaucoup de lapins, ces derniers se sont adaptés et ont développé une immunité en une dizaine d’années. Tout est donc à recommencer.

Restent les chasseurs. Au XIXe siècle, le gouvernement a voulu commercialiser les peaux de lapins. Cette pratique a perduré au début du XXe siècle. 1924 a été l’année où la Nouvelle-Zélande a exporté le plus grand nombre de peaux de lapins en Grande-Bretagne : près de vingt millions. C’était pourtant nettement insuffisant face à la prolifération de centaines de millions d’individus qui saccageaient le sud du pays. Aujourd’hui, ce n’est plus d’actualité mais les hommes continuent toujours à en tuer à chaque occasion. Que ce soit les particuliers, le DOC (Departement of Conservation, organisme d’État chargé de la conservation de l’héritage naturel et historique du pays) ou les agriculteurs, tous arpentent le pays un fusil à la main. Pour rendre cette activité plus ludique, un évènement très particulier est organisé dans la région de Central Otago. Depuis vingt ans au mois d’avril se déroule the great Alexandra Easter Bunny Hunt. Durant cette compétition, les participants ont pour mission de tuer un maximum de bêtes en vingt-quatre heures. Lors de la dernière édition, cinq cent soixante-quatre tireurs répartis en quarante-sept équipes de douze personnes en ont tué vingt-deux mille neuf cents. Le record n’a pas été battu puisqu’en 1997, vingt-trois mille neuf cent quarante-neuf lapins avaient été tués lors du même évènement.

Malgré tout, ils continuent à prospérer. La sécheresse que subit le sud du pays favorise leur propagation. Nous en voyons tous les jours par dizaines, du matin au soir. Il est bien difficile de savoir comment la Nouvelle-Zélande pourrait s’y prendre pour s’en débarrasser…

(1) cf chapitre numéro 75, « 100 % pure New Zealand »

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