Chapitre 76 : Dernière étape à Molesworth station (Nouvelle-Zélande)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Cet endroit englobe toute la beauté, la dramaturgie et le défi des hautes terres néo-zélandaises. Panneau d’information du DOC.

Deux choix s’offrent à nous lorsque nous arrivons à quelques encablures de Waipara. Soit nous partons à droite et continuons sur la route numéro 1 qui longe l’océan Pacifique, soit nous tournons à gauche en direction de Molesworth station où une piste nous permettra de rejoindre le nord de l’île du Sud. En réalité le choix se résume plutôt entre continuer à être harcelés par les voitures, ou s’évader sur une piste à travers la montagne.
Cela fait cinq mois que nous sommes en Nouvelle-Zélande et nous avons de plus en plus peur des automobilistes. Ce sentiment est conforté par une discussion avec une Québécoise rencontrée quelques jours plus tôt :
« C’est étonnant de voir que les Kiwis sont sympathiques lorsqu’on les croise dans la rue, mais comment ils deviennent à l’inverse très agressifs dans leur voiture ».
Nous appelons cela le paradoxe kiwi. Partout dans le monde les conducteurs sont agressifs, mais ici la différence semble décuplée. Leur comportement sur la route s’oppose à leur gentillesse toute particulière hors de l’habitacle. Malheureusement, comme les Kiwis y passent beaucoup de temps, ils sont de moins en moins sympathiques à nos yeux. Quoi que l’on fasse, il est difficile pour des cyclotouristes de se sentir en sécurité dans un pays où leur place est si réduite. Et la Nouvelle-Zélande doit être le seul pays au monde, à ma connaissance, à demander explicitement aux piétons de laisser la priorité aux voitures sur les passages cloutés…
De ce fait, nous choisissons naturellement la piste de Molesworth station.
Molesworth station est la plus grande ferme de Nouvelle-Zélande. S’étendant sur cent quatre-vingt mille hectares, elle a hébergé jusqu’à quatre-vingt-quinze mille moutons dans les années 1950. Mais la surpopulation ovine et lapine a fortement endommagé les terres. Suite à une reconversion et une remise en état, l’exploitation compte maintenant dix mille bovins. Deux routes ont été construites pour la mise en place de lignes électriques. La première, la Hanmer Rainbow Road, a été tracée en 1950 pour apporter l’électricité dans la région de Nelson située à l’extrémité nord-ouest de l’île du sud. La deuxième, la Acheron Road, a permis dès 1960 d’installer des lignes de haute tension pour relier le sud où l’électricité est produite, au nord où elle est consommée. C’est celle-ci que nous décidons d’emprunter.

En quittant Hanmer Springs, nous entamons une expédition qui durera quatre jours. Après avoir grimpé le col de Jack, nous sommes directement plongés dans un autre monde, dans un autre temps. À proximité de l’entrée de la ferme, nous avançons dans un paysage façonné par les glaciers et les mouvements tectoniques. La piste de graviers traverse des étendues inouïes. De vastes vallées glaciaires cheminent entre des pics acérés blanchis par la neige de la dernière nuit. Si cette région est belle, son climat est aussi très rude et nous avons le sentiment d’être des privilégiés. Ouverte simplement trois mois dans l’année, cette route ne se laisse découvrir qu’à ceux qui la désirent vraiment. Les véhicules sont rares ; nous pouvons enfin savourer la tranquillité et profiter des paysages à leur juste valeur.

Si la Nouvelle-Zélande n’est pas un paradis pour cyclistes, Molesworth station fait exception. Nous nous essayons par jeu à classer les plus belles routes de notre long voyage. Incontestablement, celle qui nous a permis de découvrir le désert de Lut en Iran était la plus belle. Dans le même pays, les kilomètres parcourus dans la vallée d’Howraman arrivent en second tant le sentiment de puissance opposé à celui de petitesse était des plus excitants. Ensuite, le choix est plus difficile mais nous sommes tentés de dire que la piste qui nous permet de suivre la rivière Awatere dans la plus grande ferme de Nouvelle-Zélande arrive bien placée. En pleine réflexion, de virage en virage, nous découvrons de nouveaux paysages, plus vastes et plus splendides les uns que les autres. Après l’Iran, c’est bien ici le plus beau pays. En effet, si le spectacle dans cette ferme est éblouissant, nous n’oublions pas la route que nous avons empruntée quelques jours plut tôt entre Twizel et Tekapo. Pendant de nombreux kilomètres, nos yeux éblouis découvraient le lac Pukaki dont les eaux d’un bleu inimaginable reflétaient le mont Cook tout de blanc vêtu. Cette route-là peut être classée en quatrième position dans notre palmarès. Reste la cinquième place. Nous hésitons entre les dolomites en Italie ou la route entre Luang Prabang et Vientiane au Laos. Finalement nous ne choisirons pas, les deux sites sont classés ex aequo.

Il est intéressant de constater que ce sont les routes les moins encombrées par les voitures que nous avons le plus apprécié. D’ailleurs, les plus belles pistes sont celles des pays où les chauffeurs nous ont fait le plus peur. Il y a certainement une relation de cause à effet entre les deux paramètres ! Si les Néo-Zélandais ou les Iraniens avaient été de meilleurs conducteurs, nous n’aurions pas cherché à leur échapper et nous ne serions certainement pas venus nous réfugier jusqu’ici. Car si la vallée d’Howraman tout comme la piste de Molesworth station nous ont attirés, c’est autant pour les paysages que pour la tranquillité des sites. Nous en arriverons presque à remercier les Kiwis d’être aussi agressifs sur la route. Ce sont eux qui nous ont fait fuir vers la montagne, c’est à eux que nous devons finalement ces moments d’intense bonheur.

Cette piste est le dernier évènement de ce voyage long de vingt mois. Nous arriverons à Auckland dans quelques jours et nous avons conscience que la traversée de Molesworth station restera comme le meilleur moment de notre séjour en Nouvelle-Zélande. Les kilomètres parcourus entre Hanmer Springs et Blenheim nous ont permis de constater qu’il existe encore dans ce pays des endroits en marge des circuits touristiques. Comme le laissait envisager le poème d’Ithaque, la Nouvelle-Zélande nous a déçus sur certains points. Mais cela pouvait-il en être autrement ? Fatigue aidant, lorsque l’heure du retour a sonné, après avoir vu tant de choses, peut-on vraiment regarder notre environnement avec un œil neuf ? Il y a dans notre analyse et notre regard beaucoup de souvenirs et aussi la perspective de retrouver notre pays, nos racines et nos familles. Cependant, il nous a été possible d’apprécier pleinement cette dernière étape de notre voyage, cette piste tantôt sinueuse, tantôt rectiligne qui se glisse dans une des plus belles régions traversées depuis vingt mois. Finalement, ces derniers jours de vélo sont à l’image des vingt-deux mille kilomètres effectués depuis notre départ. Ils ont été difficiles mais riches en enseignements. Et comme chacun des jours passés à pédaler, ils vont enrichir notre vie future de façon indélébile. La pluie suisse, les roses italiennes, l’accueil yougoslave et turc, les déserts iraniens, la curiosité des Indiens et la pollution de leur pays, la tranquillité thaïlandaise, l’ennui laotien, la pauvreté cambodgienne, la déforestation malaisienne, la surpopulation indonésienne, l’immensité australienne et la beauté néo-zélandaise font maintenant partie de notre vie. Si nous avons tenté de faire le classement de nos enchantements et de nos déceptions, tout ce que nous avons vécu a en réalité la même importance maintenant que le voyage est terminé. Que ce soit des bons ou des moins bons moments, tout est expérience, tout nous enrichi, tout participe à notre construction.

Quelque part en Nouvelle-Zélande, de majestueuses montagnes ouvrent leurs vallées à deux petits cyclistes terminant un voyage de vingt-deux mille kilomètres. L’île des antipodes ne pouvait finalement pas mieux honorer son statut de phare qui nous a attirés et guidés pendant de nombreux mois. Nous avons atteint notre but. Avoir un objectif en tête nous a permis d’avancer malgré les difficultés rencontrées et, pour finir, pédaler au milieu de si belles montagnes nous rassure : nous ne nous étions pas trompés. Nous voulions aller jusqu’ici et le jeu en valait la chandelle.
Merci

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