Préambule

Le soleil n’est jamais si beau qu’un jour où l’on se met en route. Jean Giono.

Lorsqu’on est entouré d’amis qui nous chérissent et d’une famille qui nous aime, lorsqu’on possède une maison avec le confort nécessaire pour vivre paisiblement à la campagne, pourquoi la volonté de partir est-elle si forte qu’un jour elle devient inévitable ?

Pourquoi partir ?

Pour voir le monde ? Pour découvrir in situ des morceaux de paysages maintes fois imaginés sur des cartes depuis chez soi ? Pour palper le pouls de notre terre, la sentir trembler, rire ou pleurer ? Pour vivre tel un oiseau migrateur dont la survie dépend de son perpétuel mouvement ?

J’avais vingt-trois ans la première fois que je suis parti à l’aventure hors de France. Depuis, des escapades toujours plus longues m’ont permis de découvrir l’Europe (et plus particulièrement les Balkans dont je suis un amoureux fidèle), la Nouvelle-Zélande et la cordillère des Andes.

Depuis toute petite, Marion rêvait de s’évader. Elle a été rattrapée in extremis par son père alors que, sac au dos, elle faisait du stop à la sortie de son village. Elle n’avait que six ans et déjà les vastes étendues ne l’effrayaient pas. Frustrée de n’avoir pas pu s’échapper si jeune, elle a toujours gardé en tête le rêve de parcourir le monde. Nos chemins se sont croisés en septembre 2008. Je venais de passer six mois sur les routes d’Amérique du Sud alors qu’elle réfléchissait à son premier long périple. Peut-être faisais-je partie de son rêve lorsque je l’ai rencontrée. À la fois timide et charmeuse, elle m’a séduit. Quelques semaines plus tard je m’installais chez elle et rapidement nous élaborions un plan d’évasion.

Perte de repères, difficultés de communication, hygiène rudimentaire, nourriture douteuse, confort sommaire sont autant de facteurs à prendre en considération lorsqu’on part pour longtemps. Selon l’expression d’un ami usselois, « voyager, c’est un métier » et l’aventure peut paraître d’autant plus problématique si on la fait à vélo. C’est pourtant devant un guidon qu’ensemble nous voulons repousser l’horizon. J’utiliserai ce moyen de locomotion à l’étranger pour la sixième fois. C’est devenu une telle habitude que je ne conçois plus de voyager autrement. Quant à Marion, même si elle a envisagé un instant de partir en autostop, elle a toujours imaginé faire un tour du monde à vélo.

Ce moyen de locomotion est aussi pour nous une excellente manière de nous découvrir et de construire notre relation sur une base solide. Nous tenons cependant à garder un peu de distance entre nous. C’est pourquoi nous avons préféré partir avec deux vélos plutôt qu’en tandem. Cela nous permettra de préserver notre espace de vie intime, une bulle dans laquelle chacun pourra se réfugier quand l’autre sera trop présent.

Ce n’est ni la distance ni l’éloignement qui font la réussite d’un voyage. L’aventure est possible près de chez soi, comme j’avais pu l’expérimenter au cours d’une semaine passée sur le plateau du Cézallier, à proximité de ma maison. Nous avons pourtant choisi la Nouvelle-Zélande comme destination finale. Les raisons de pédaler jusqu’au pays le plus éloigné de la France dépassent le simple défi physique. En 2007, je roulais alors au Chili et j’avais éprouvé tout au long d’une interminable journée de déprime un impérieux besoin de revoir mes amis néo-zélandais ; l’occasion ne s’est jamais présentée. De son côté, Marion désirait retourner en Inde où elle s’était rendue en 2005. Nous avons donc tout naturellement opté pour une route vers l’est, celle qui nous ferait traverser l’Europe, le Moyen-Orient, l’Inde, l’Asie du Sud-Est et l’Océanie.

Nous sommes tous les deux amateurs de rugby. Non pas des fanatiques, mais plutôt de doux supporters qui aimons soutenir notre équipe régionale de finale en finale. Nous avons eu le plaisir de célébrer son titre tant attendu de champion de France quelques jours avant notre départ. Alors que les joueurs de l’ASM Clermont Auvergne brandissaient le bouclier de Brennus le 29 mai 2010, nous nous réjouissions d’avoir dans nos bagages un ballon signé de leurs mains. Ce sera notre mascotte et le signe que la ténacité porte un jour ses fruits, que la volonté finit par l’emporter. Ce ballon nous accompagnera jusqu’en terre promise. La Nouvelle-Zélande, terre sainte du rugby, accueillera en septembre et octobre 2011 la coupe du monde. Nous avons quatorze mois pour y arriver avant le coup d’envoi. Nous y serons !

Selon l’écrivain Nicolas Bouvier, « un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même ». Nous aurions pu suivre cette idée et partir pour le simple plaisir de la découverte. Pourtant, après réflexion, le périple s’inscrira dans la lignée des précédents : tout au long du parcours nous tenterons de promouvoir le don du sang. En effet, nous avons finalement décidé de participer à l’aventure débutée en 2004 par l’association « Les voyageurs au grand cœur ». Depuis cette date, plus de trente-trois mille kilomètres sur trois continents ont été parcourus par trois cyclovoyageurs, pour parler et faire parler de ce geste. Transfusé moi-même à l’âge de seize ans, je ne suis pas autorisé à donner mon sang en France. Mes voyages sont une façon de remercier les personnes qui m’ont sauvé la vie et de participer à cet effort collectif. À vingt-cinq ans, Marion a déjà donné son sang presque trente fois. Ce geste fait partie de sa vie et de son emploi du temps. Pédaler pour cette cause ne lui déplaît pas et c’est tout naturellement qu’elle joint ses efforts aux miens et à ceux de notre association. Cette nouvelle aventure permettra sans aucun doute de trouver de nouveaux donneurs et d’observer de quelle manière la solidarité se déploie dans chacun des pays traversés.

La promotion ne se fait pas seulement pendant le voyage. Elle s’effectue aussi et surtout au retour en France, par l’intermédiaire des livres et conférences. C’est pourquoi nous avons écrit ces Nouvelles vagabondes et réalisé le film Good’Aventure. Notre but est de laisser une trace de notre passage, d’exprimer nos émotions et nos sentiments, d’exposer nos craintes et nos espoirs et aussi de témoigner qu’il existe, dans le monde, une solidarité forte qui se manifeste par un des gestes les plus simples que l’on puisse faire : donner son sang.

Retour aux chapitres