Préface (seule partie du livre écrite par Marion)



Alors que je m’apprête à écrire ces lignes, seule face à cette page blanche, je me souviens des premières semaines de cette épopée pendant lesquelles je pédalais en silence, cachant mes larmes derrière mes lunettes de soleil. Chacun des coups de pédale qui m’éloignait de la maison me plongeait dans l’incertitude. Chaque tour de roue rajoutait un peu plus de pression sur mes épaules. Le poids d’un rêve d’enfant ajouté à un projet de couple avait forgé des chaînes m’empêchant de pédaler librement et de vivre l’instant présent. Je savais ce que ce voyage représentait pour Julien comme pour nous deux, et je craignais qu’un abandon de ma part remettrait en cause bien plus de choses que ce projet en lui-même. Je ne voulais ni décevoir ni perdre mon compagnon et je devais rester fidèle à cette petite fille que j’avais été et qui du haut de ses six ans rêvait de parcourir le monde. Qu’y a-t-il de plus important que de réaliser ses rêves ? N’est-ce pas plus grave de se décevoir soi-même plutôt qu’un autre, quelque soit l’amour qu’on lui porte ?

« Il ne faut jamais rêver mesquin », disait une grand-mère auvergnate. Mais avoir de grands rêves n’empêche pas de se sentir bien petite et même incapable de réussir. J’en ai passé des jours à pédaler avec pour seuls compagnons le doute  et la crainte de l’échec ! Et puis au détour d’une larme, Julien a prononcé ces mots : « oublie ce voyage, on va jusqu’à Istanbul. Si ça ne va toujours pas, on rentre en train ! ». Ce jour-là, il m’a enlevé un énorme poids et en une fraction de seconde j’ai su qu’ensemble nous irions jusqu’au bout de nos projets, jusqu’au bout du monde.

Quelques jours plus tard nous avons été accueillis par Baba et sa famille en Serbie. J’ai vu dans les yeux de cette petite mamie la même malice que dans ceux de ma grand-mère. J’ai lu dans la douceur de son regard les encouragements dont j’avais besoin et j’ai alors su que le voyage mettrait toujours sur ma route les bonnes personnes. Nous avons quitté cette famille la gorge nouée par l’émotion mais j’ai repris la route avec l’envie de rencontrer d’autres Babas et cette phrase de Paul Éluard tournait en rond dans ma tête : « Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous ».

Je crois qu’en plus de toutes mes craintes, mon passé de sportive habituée à la compétition ne m’a en rien aidée au début de l’aventure. J’avais ancrée en moi l’idée qu’un col se gravit en pédalant et non pas en poussant son vélo et je ne supportais pas de voir Julien loin devant moi. Peu à peu, le voyage m’a aidée à perdre mon identité de cycliste et mon esprit de compétition trop envahissants durant les premières semaines. Accepter de pousser Maïdo (nom donné à mon vélo) lorsque les pentes étaient trop raides a été pour moi la première étape sur le chemin menant au cyclo-nomadisme.

Lorsqu’on est à vélo, le vent transforme n’importe quelle ligne droite en calvaire, la pluie use le moral, le soleil brûle la peau et les montées interminables découragent. Les belles lignes droites pourraient sembler idéales pour des Auvergnats mais lorsqu’on n’en voit pas le bout, lorsque l’horizon est sans cesse repoussé sans que rien ne vienne perturber cette monotonie, l’ennui nous gagne. Mais toutes ces heures passées sur le vélo m’ont appris à composer avec les éléments, à capter dans chacun des caprices de la nature ce qu’ils m’apportaient. Aussi, lorsqu’une légère brise venait m’effleurer, je sentais les mains de mes grand-mères me caresser les joues et m’encourager. Lorsque le ciel était gris je me réjouissais qu’il ne fasse pas trop chaud, lorsque le soleil brillait je savourais une belle journée sans pluie et lorsqu’il pleuvait je me disais que la Terre avait besoin d’eau pour nous dévoiler ses splendeurs…

En partant, il m’a aussi fallu oublier mes repères d’Occidentale sédentaire. Parfois j’y suis arrivée et j’ai pu entrevoir le monde à travers mes yeux d’enfant innocente, sans préjugé ni jugement, et avec émerveillement. À d’autres moments, ni Julien ni moi n’avons pu déconnecter vraiment nos cerveaux formatés. Ce fut le cas, je pense, en Inde où nous n’avons pu nous adapter et ce pays s’est rapidement transformé en enfer quotidien.

Je ne pensais pas qu’il serait aussi difficile de me défaire de mes habitudes et de mes repères si rassurants. J’ai finalement appris à vivre autrement, à partir le matin sans savoir où je dormirais le soir. Je me suis faite à cette idée d’être une « femme du voyage », une « sans domicile fixe ». Je suis partie chaque jour vers l’inconnu avec pour seul repère rassurant la présence de Julien. Bien plus qu’un simple couple nous sommes parfois devenus une équipe où chacun a rapidement pris sa place de sorte que le navire avance correctement. Mais bien plus qu’un simple équipage, nous sommes avant tout deux amoureux. C’est notre désir commun de découvrir le monde et de profiter un maximum de cette courte vie qui nous a construits et qui nous fait encore avancer dans la même direction.

Julien et moi avons fait le même itinéraire mais c’est bien deux voyages différents que nous avons vécus. Il était habitué aux voyages au long cours alors que je me lançais pour la première fois dans un périple à bicyclette. Nous n’avons bien évidemment pas ressenti les mêmes choses face à l’effort physique, aux chocs culturels, à la beauté du monde ou encore aux comportements des hommes à mon égard. Leur conduite est le seul véritable point négatif de ces deux ans. Ils ont rendu mon chemin difficile en raison de leurs gestes déplacés, leurs attitudes irrespectueuses ou les codes vestimentaires qui m’étaient imposés dans certains pays.

Après vingt-deux mille kilomètres et vingt-deux pays traversés, j’affirme que je suis heureuse d’être née en France. Je suis chanceuse d’avoir grandi dans un pays où la femme a toute sa place, où je peux sortir, me promener, m’habiller et m’exprimer en toute liberté. Notre nation offre, quoi qu’on en dise, une éducation de qualité, un système de santé et des droits sociaux rares. À tous ceux qui se plaignent du fonctionnement de notre pays, sans affirmer qu’il est le meilleur du monde, je leur dirai simplement de regarder un peu plus loin que nos frontières ; alors ils se rendront compte que nous ne sommes pas si mal lotis dans l’hexagone.

Nous sommes revenus en France il y a presque un an. Les lecteurs seront peut-être surpris d’apprendre qu’après avoir eu tant de mal à entrer dans cette aventure, j’ai aujourd’hui bien des difficultés à en sortir. Certes, le « train-train » quotidien est reposant et sécurisant. Mais il manque quelque chose à ma vie. J’ai parfois l’impression que ce voyage n’est qu’un vaste souvenir, un rêve lointain. La vie d’ici m’ennuie même si je n’ai pas une seconde à moi. J’ai soif de liberté retrouvée, d’ailleurs, d’inconnu, de rencontres et d’aventure. Je ne suis plus tout à fait la même, pourtant les gens d’ici veulent me retrouver telle que j’étais avant de partir. Docilement, je rentre dans le rang même si je ne me sens plus vraiment à ma place.

Tout ce qui s’est passé durant ces deux ans fait désormais partie intégrante de mon existence. Tous les kilomètres parcourus sont autant de témoins de notre amour indéfectible. Toutes les galères surmontées sont le gage de notre volonté et de notre force intérieure. Toutes les rencontres, les sourires et les mains tendues réchauffent mon cœur alors que l’hiver approche. Ils brillent en moi comme une petite flamme d’éternel espoir et de fraternité. Pourtant, contrairement à ce que beaucoup de gens s’imaginent, ces vingt mois n’ont pas été pour moi des vacances de tout repos. En plus de l’effort physique, Maïdo m’a entraînée sur un chemin éprouvant, me ramenant sans cesse à mes peurs, mes doutes ou mes certitudes.

Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour remercier mes parents, d’avoir fait de leur fille une femme capable de réaliser ses rêves d’enfant et Julien qui a rendu la réalité bien plus belle que tous les rêves. Merci d’avoir été à mes côtés tout au long de ce cheminement intérieur menant à ma propre vérité.

 

Cher lecteur, si j’ai pris la plume un instant, je vous laisse maintenant en compagnie de Julien. Vous vous demanderez peut-être pourquoi ce livre n’a pas été coécrit…Tout simplement parce qu’écrire est un métier à part entière. On ne s’improvise pas écrivain, cela nécessite de l’envie, de la passion et de la rigueur ; des qualités que possède Julien. Si je n’ai pas écrit les pages qui vont suivre, elles ont nourri toutes nos discussions de ces derniers mois et c’est à deux que nous avons choisi l’approche avec laquelle nous vous présentons cette odyssée. Nous ne vous vendrons pas que du rêve et nous ne ferons pas l’éloge de tous les pays visités. Que ce soit dans notre film « Good’Aventure » ou dans ce livre, notre récit vous paraîtra parfois émouvant ou amusant, mais aussi dur et non conventionnel. Nous avons décidé de vous montrer et de vous raconter les évènements tels que nous les avons vécus et ressentis ; cela n’engage que nous. Car tout comme la vie, un voyage n’est pas un long fleuve tranquille.

Bon voyage en notre compagnie.

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