Chapitre 9 : Rakija story (Serbie)

À la bouteille, on ne doit boire d’eau après personne, du vin après quelques-uns, de la rakija après n’importe qui. Proverbe serbo-croate.

Le sud de la Serbie n’est pas à compter parmi les endroits d’Europe les plus remarquables. Nous pourrions même dire qu’après les villages dévastés de Bosnie-Herzégovine, c’est la région la plus triste que nous ayons traversée jusque-là. Les maisons en briques donnent un aspect d’inachevé, les villages ne montrent pas leur âme, aucun panorama n’égaie la campagne et le temps hivernal n’arrange en rien la situation. Malgré tout, cette Serbie-là est chaleureuse ! Les habitants klaxonnent souvent, non pas pour protester contre notre présence sur la route mais simplement pour nous saluer. Ils agitent leurs mains, les pouces tendus vers le ciel avec de grands sourires sincères et enjoués. La Serbie tient une nouvelle fois ses promesses et la joie colore chaque rencontre. Nous avons l’embarras du choix lorsqu’il s’agit de trouver un endroit sûr où dormir. Selon notre humeur et notre position, nous utilisons différentes techniques pour choisir le lieu de bivouac idéal.

La première consiste à ne rien faire. Alors que nous quittons Nova Varoš, une Renault 5 nous double et son conducteur nous salue en français :

« Bon voyage ! »

Nous retrouvons la même voiture six kilomètres plus haut. Ses occupants s’arrêtent et nous interpellent, toujours en français :

« Nous pensions vous inviter chez nous, si cela ne vous dérange pas. »

Nous acceptons volontiers. Nenad est serbe, Julia argentine. Nous nous installons dans la chambre libre à l’étage puis déjeunons avec eux au bord d’un lac tout proche avant d’explorer en voiture les alentours. La soirée se termine arrosée de quelques verres de rakija, l’eau-de-vie locale. Nous sommes tout juste entrés en Serbie que déjà sa prune nous enivre.

La deuxième option est de demander à n’importe qui un endroit où planter sa tente. On peut alors tomber sur des personnes comme Vojo et sa famille à Prijepolje. Après nous avoir indiqué le terrain herbeux en face de leur maison, ils nous installent table et chaises dans leur jardin puis nous offrent le traditionnel verre de rakija. Puisque nous avons déjà installé toutes nos affaires à l’intérieur de la tente, nous refusons poliment leur invitation à dormir chez eux. Nous les quittons le lendemain avec une photo de Vojo et de sa fille Marija.

De la même manière nous pouvons héler un paysan comme ce fut le cas près de Novi Pazar. Notre interlocuteur ne parle pas un mot d’anglais mais nous conduit dans un pré qui domine la ville. Ses deux frères qui gardent les brebis non loin de là nous offrent une tasse de café et du fromage fait par leurs soins. Pas de rakija ce soir, car nous sommes en terre musulmane ; un peu de répit ne nous fait pas de mal. Il est 20h00 lorsque le muezzin annonce la fin du jeûne. Notre berger a disparu depuis quelques minutes et doit être attablé avec sa famille autour d’un repas réparateur. Cette nouvelle journée de ramadan a été éreintante et je n’entendrai pas l’appel à la prière de 21h30. Par contre au matin, celui de 4h30 est retentissant !

La troisième technique, plus risquée, consiste à s’arrêter dans un bar et à commander une pivo, une bière. C’est ce que nous faisons en arrivant à Kraljevo. Nous faisons très vite connaissance avec Dosan, notre voisin de table. Notre verre terminé, il nous en offre un deuxième avant de nous quitter. J’observe sur le visage de Marion les mêmes traits de fatigue qu’après une dure étape : ses paupières sont gonflées et ses joues joliment rosées. Certes nous avons parcouru plus de cent kilomètres dans la journée mais cela n’explique pas tout. Peu habituée à consommer de l’alcool malgré les trois premières journées passées en Serbie, ma vaillante cyclonomade peine à pédaler jusqu’au distributeur de billets le plus proche. Je ne suis pas mieux et j’éprouve beaucoup de difficulté à acheter des fruits. Nos courses effectuées, nous revenons nous asseoir et trois jeunes Serbes s’attablent à nos côtés. L’alcool aidant, la discussion va bon train et Sergian nous invite à dormir chez lui. Nous y retrouvons ses parents, sa femme et son fils. Après avoir bu une rakija de plus, nous allons en ville manger un ćevapi (pain rond fourré avec des rouleaux de viande hachée grillée). Au matin, son père nous offre un autre verre de gnole. Sergian nous affirme que des médecins réputés de Serbie conseillent à la population d’en boire un peu chaque jour.

« C’est pour vous donner de l’énergie » nous lance-t-il avec un sourire.

Nous pouvons aussi faire appel au Rotary Club. Depuis la France, notre ami rotarien Gilbert Serpin contacte ceux que nous sommes susceptibles de rencontrer sur notre route. Celui de Kruševac a répondu favorablement à notre demande et nous accueille pour deux nuits. Nous passons le premier après-midi dans les bains thermaux de Ribarska où nous comptons autant de béquilles que de personnes. L’eau qui sort de la terre entre 50 et 70 degrés (comme la rakija) est connue pour soigner les maux des sportifs. Le deuxième jour est consacré à la promotion du don du sang. Ljuba, le président du club, a tenu à organiser une collecte spécialement pour notre venue. Une vingtaine de donneurs est au rendez-vous et plusieurs journalistes nous interviewent. Finalement, nous quittons Kruševac et nos hôtes à midi. Bizarrement, nous n’avons pas bu de rakija ni de bière pendant ces deux journées. En manque d’énergie, nous nous arrêtons dans un village après seulement trente kilomètres. Nous y passons une soirée telle qu’elle mérite quelques pages à elle seule. Ce sera l’objet du prochain chapitre.

Les responsables du don du sang peuvent être aussi accueillants que les rotariens. Jelena travaille pour la Croix-Rouge et a organisé notre venue à Niš. Après de brèves présentations, nous nous installons dans un hôtel où elle nous a réservé une chambre. Le lendemain, nous passons une demi-heure à répondre aux journalistes regroupés sur la place centrale, puis nous suivons quatre cyclistes pour gagner les hauteurs de Niš. Nous voulons voir un monument érigé en l’honneur de la bataille de Čegar du 19 Mai 1809. Nous y arrivons avant midi, l’heure de notre première rakija offerte par un historien familier de l’endroit. De retour à Niš, nous nous rendons au centre de transfusion, rénové et modernisé avec l’aide de fonds européens. Jelena nous explique qu’environ vingt donneurs viennent ici chaque jour, ce qui représente un peu moins de 20 % des stocks journaliers. Le reste est fourni par des collectes mobiles. Il n’existe pas de système de dons compensés : ceux qui viennent ici sont tous volontaires et bénévoles même s’ils bénéficient de deux jours de congés.

Le soir, nous nous entretenons avec le réceptionniste de notre hôtel. Heureux de pouvoir discuter avec des étrangers, il sort une bouteille de deux litres de rakija et nous en sert un verre. Nous avons tout juste le temps de déguster cette gnole d’abricot avant le retour de Jelena. Après nous avoir offert un massage pour nous relaxer, elle nous invite dans son appartement et nous offre notre troisième rakija de la journée. Nous sommes armés pour nous rendre au festival du burek. Aujourd’hui des cuisiniers viennent de toute la Serbie mais également des pays limitrophes (Macédoine, Bulgarie, Croatie, Slovénie, Bosnie, Grèce…) pour vendre au cœur de la ville leurs pâtisseries fourrées avec du fromage ou de la viande, des épinards ou des pommes de terre.

En dernier recours, il est aussi possible de faire appel à notre réseau personnel. Le lycée Massillon, dont Marion était une élève, est jumelé avec son homologue Gymnasa à Pirot. Située aux confins de la Bulgarie, la ville est un lieu de passage presque obligatoire pour tout cyclotouriste allant de l’Orient à l’Occident ou vice-versa. Nous sommes accueillis par la directrice de l’établissement, où nous faisons une intervention devant des élèves dont certains étaient venus à Clermont-Ferrand dans le cadre d’un échange scolaire. Des professeurs nous invitent à passer la nuit dans le dortoir du lycée. Le lendemain, nous rencontrons un rotarien cyclotouriste. Pendant trente-huit ans, Bane a rêvé de parcourir à vélo la route reliant Pirot à Pékin. Il nous montre quelques photos de son rêve réalisé l’an passé. Il ajoute qu’en voyageant à vélo il se sentait l’homme le plus heureux du monde. Mais en voyant Marion qui m’accompagne, il se dit que je dois l’être bien davantage. Il ne croit pas si bien dire. En plus de partager des instants de vie précieux avec la personne aimée, voyager avec une femme en Serbie représente un avantage appréciable. Croyant que Marion est plus faible que moi, nos hôtes ne lui servent que des verres à demi pleins de rakija. Par solidarité, et uniquement par solidarité, elle m’a toujours aidé discrètement à vider mon verre souvent trop plein pour mon endurance.

J’approuve les propos de Bane : je ne peux être qu’ivre de bonheur en voyageant en Serbie avec Marion !

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