Chapitre 8 : Baba Zagorka (Serbie)

L’ivresse, c’est l’art d’être plein, comme la plénitude est l’art d’être ivre. Philippe Léotard.

La Serbie nous a permis de rencontrer une multitude de personnes de catégories sociales, d’âges et de religions différentes. Chacune de ces rencontres nous a enrichis et montré une fois de plus que ce pays est propice au voyage à vélo. De toutes les soirées passées avec les Serbes, l’une nous a marqués plus que les autres.

Nous sommes dans une campagne entre Kruševac et Niš. Des petites parcelles de maïs ou de luzerne donnent forme au paysage entre des villages peu distants. Marion n’aime pas dormir dans des endroits isolés ; elle demande à une jeune femme où il nous serait possible de bivouaquer dans cette bourgade. Après une brève discussion, Marija nous invite à rentrer dans sa cour pour nous rafraîchir et nous reposer, le temps pour elle de réfléchir à la question. Entre-temps toute la famille s’est regroupée autour de nous : quatre générations, du petit garçon Strainjia (quatre ans) à baba Zagorka, la pétillante arrière-grand-mère (baba voulant dire grand-mère). A priori nous avons des têtes sérieuses et la confiance s’installe. En réalité, baba est tombée sous le charme des yeux bleus de Marion et l’invitation à boire un café se transforme rapidement en une proposition à dormir. Il nous est maintenant impossible de partir avant le lendemain.

Nous passons le reste de l’après-midi à nettoyer et graisser les vélos, à faire connaissance avec notre charmante famille d’accueil et à chasser les poules de la cour, le passe-temps favori de baba. Comme Marija possède quelques notions d’anglais, elle s’improvise traductrice. D’abord timide, elle s’enhardit au fil du retour de ses souvenirs d’anglais. À l’aide de notre dictionnaire serbo-croate, nous parvenons à communiquer de mieux en mieux. Les yeux pétillent, les langues se délient, les cœurs s’ouvrent. Bref, la discussion va bon train et une amitié nait naturellement avec une rapidité qui n’étonne personne.

Le téléphone serbe étant aussi efficace que son homologue arabe, une voisine francophone fait son apparition. Zlata a habité de nombreuses années à Orléans et elle est aussi heureuse que surprise de voir des Français s’arrêter dans son village. Emportée par l’excitation, elle nous invite à passer la nuit chez elle. Cette proposition fait réagir nos hôtes car ils nous ont trouvés en premier et il n’est pas question de nous laisser aller dormir ailleurs. Tous discutent avec véhémence autour de notre destin. Après d’âpres négociations, un compromis est finalement trouvé : nous dînerons et dormirons chez baba alors que Zlata nous accueillera pour le petit déjeuner le lendemain matin. Tout le monde est satisfait ; la soirée peut se poursuivre en toute tranquillité.

Nous nous mettons à table pour déguster le dîner préparé par Dusica (la grand-mère, troisième génération). Le poivron est au menu. Ce légume est l’équivalent de la courgette chez nous : il en pousse en grande quantité dans tous les jardins. Des kilos de poivrons attendent des acheteurs sur le bord de la route alors que d’autres sont transportés par tonnes dans des remorques vers les villes. On s’en régale à toutes les sauces : cuit ou cru, en salade ou pané, en sauce ou en pâte à tartiner. Mais avant tout, il faut boire la rakija. Boris (le chef de maison, le mari de Marija) se charge de nous servir. Par bonheur les verres sont ici plus petits. Qu’à cela ne tienne, nous en avons deux chacun : un de šljivovica (rakija de prune) et un autre d’Orahovacu (un genre de vin de noix, mais avec de la rakija à la place du vin). Marion peine à terminer son verre, mais baba Zagorka veille au grain et lui montre d’un geste explicite qu’il faut le boire cul sec. Marion s’exécute mais, revancharde, elle sort sa topette d’alcool de verveine pour le digestif. Nous l’avions prise en cas de coups durs (longs cols ou journées froides) ; elle nous sert en réalité à comparer les spécialités de chaque pays en terme d’alcool fort. Nous la sortons à chaque bonne occasion, c’est-à-dire tous les jours depuis notre entrée en Serbie. Ce soir, dans une maison au cœur de la campagne serbe, la liqueur de verveine auvergnate fait couler des larmes de rires et de joie. Les fous rires ponctuent la soirée lorsque les mots se mélangent ou que Marija, ne se rendant plus compte qu’elle parle anglais, répond à baba dans la langue de Shakespeare. Repus et un peu saouls, nous nous dirigeons vers notre chambre pour une nuit de repos durement gagnée. Nous n’avons pédalé que trente kilomètres dans la journée et pourtant la fatigue nous assomme. Qu’il est difficile de pédaler en Serbie !

Comme convenu, baba nous accompagne chez Zlata pour le petit déjeuner du lendemain matin. En prenant la main de Marion dans la sienne, la vieille femme nous montre une affection très touchante. Zlata nous sert d’interprète et nous explique que baba Zagorka est heureuse de nous avoir hébergés cette nuit. Notre présence a changé un peu la routine dans un village où il ne se passe jamais rien.

« Et en plus Marion m’a embrassée hier soir avant d’aller dormir ! Ici jamais personne ne le fait ! » nous dit baba dans un éclat de rire.

Avant de nous séparer, elle court cueillir une rose pour l’offrir à Marion.

« Merci de vous être arrêté chez nous », peut-on lire dans ses yeux.

« Merci de nous avoir si chaleureusement accueillis chez vous », tentons-nous de lui répondre.

Le voyage est ainsi fait, nous devons reprendre la route. Celle-là même qui nous offre ces rencontres, nous les arrache dès que nous nous sentons à notre aise dans une nouvelle famille. C’est sûrement pour nous éviter de trop nous attacher, ou pour donner à ces moments-là une valeur inestimable.

Sur le bord de la route, baba nous fait signe de la main jusqu’à ce que le premier virage ne la fasse disparaître de notre rétroviseur. Grand-mère Zagorka nous manque déjà.

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