Chapitre 2 : Et le train passe (Suisse)

Elle est à toi cette chanson, toi l’Auvergnat qui sans façon, m’as donné quatre bouts de bois quand dans ma vie il faisait froid.

Toi qui m’as donné du feu quand, les croquantes et les croquants, tous les gens bien intentionnés, m’avaient fermé la porte au nez.

Ce n’était rien qu’un peu de bois, mais il m’avait chauffé le corps, et dans mon âme il brûle encore, à la manière d’un feu de joie.

Georges Brassens, chanson pour l’Auvergnat.

Quel enfant ne s’est pas précipité sur le bord de la route pour voir passer le train ? Qui ne l’a pas salué avec enthousiasme quand, imperturbable, il continuait son chemin dans la plus grande indifférence ?

Avec le temps, l’enfant finit par oublier ce tas de ferraille orgueilleux et vaque lui aussi à ses occupations. Nous sommes de ces enfants-là, jadis fascinés par le train, puis déçus de n’avoir jamais reçu d’écho en retour. Nous pédalons maintenant en Suisse, pays de la plus grande densité ferroviaire en Europe. Le train, nous le prenons dans un premier temps entre Genève et Lausanne pour ménager la cheville enflée de Marion. Nous longeons ensuite à vélo la ligne de chemin de fer dans la vallée du Rhône, puis à travers monts et merveilles jusqu’aux sources de l’Albula, quelques centaines de kilomètres plus à l’est. La balade dure une semaine durant laquelle nous escaladons des cols et descendons des vallées, ignorés du train et de la Suisse en général.

C’est au Bouveret que débute réellement notre exploration du pays, là où le Rhône se jette dans le lac Léman avant de poursuivre sa route jusqu’en Méditerranée. Nous traversons d’abord des vignobles accrochés sur les coteaux bordant le lac. À Martigny, nous nous laissons pousser dans le Valais par un vent favorable. Dans une plaine relativement étroite, des vergers occupent l’espace en rangs serrés. C’est actuellement la saison des abricots ; ce sera bientôt celle des prunes, puis des poires et enfin des pommes. Les vignes, elles, s’élancent sur les pentes de la montagne et rougiront à l’automne pour signaler l’arrivée de l’hiver. Les sommets rocheux, aujourd’hui cachés par les nuages, blanchiront. Ainsi la vallée se colore au gré des fruitiers et se teinte au fil des saisons.

À Sierre, les panneaux s’affichent en français et en suisse allemand. Nous sommes dans le röstigraben, le « fossé du rösti » qui délimite la Suisse romande de celle alémanique. À partir de là, c’en est fini de notre langue. Nous lisons des indications incompréhensibles et entendons des mots inconnus. Cela est d’autant plus déconcertant que nous n’avons traversé aucune frontière ni aucune limite visible. Avant d’avoir eu le temps de nous y habituer, nous ne pouvons plus communiquer avec les habitants. Là commence notre voyage à l’étranger, là débutent les difficultés à nous faire comprendre, soit pour chercher notre chemin soit pour acheter notre nourriture.

La route que nous suivons dans la vallée du Rhône peut être considérée comme un paradis pour cyclistes, tant le relief est plat et les aménagements cyclables nombreux. Parents et bambins, frères et sœurs, amis ou amants, ils sont des milliers à suivre les digues du Rhône entre Brig et Martigny. Nous sommes dans un premier temps heureux de voir tant de monde à vélo et nous en saluons autant que nous pouvons. Mais ces cyclistes sont comme le train. Imperturbables, ils passent devant nous sans répondre à nos salutations. Chacun fait sa promenade dominicale et, noyé dans la masse, le nomade est rapidement renvoyé à sa solitude. Nous sommes deux étrangers avides de rencontres, mais les gens que nous croisons sont inaccessibles. Or, si nous voyageons c’est aussi pour exister, pour sentir que nous faisons partie d’un monde où chacun joue son rôle. Ici, nous avons le sentiment d’être transparents. Nous nous glissons dans la vallée sans laisser de trace et sans que personne tienne compte de notre présence. Alors nous nous enfermons dans notre bulle, ne saluons plus personne, ne sourions pas et adoptons l’indifférence mécanique du train.

Suivre le chemin de fer offre une sécurité : on est certain de progresser en terrain plat. Ce qui est vrai dans la plupart des cas ne l’est pas en Suisse. À Brig, nous rencontrons la ligne du Glacier Express, un des trains les plus lents au monde ; il lui faut plus de sept heures pour parcourir la distance qui sépare Zermatt de Tirano. C’est aussi à partir de là que le Rhône perd de sa largeur et gagne en vigueur. Les cyclistes disparaissent comme par enchantement alors que nous commençons l’ascension du col de Furka. La pente abrupte nous oblige à pousser les vélos dès les premiers lacets alors que le train s’engouffre dans un des quatre-vingt-onze tunnels de son parcours. Les villages ternes de la plaine laissent peu à peu place à des hameaux plus typiques. L’église, édifice blanc et massif, contraste avec les chalets bruns qui évoquent une époque plus lointaine. Malheureusement, les autorités locales ne semblent pas faire grand cas des aberrations architecturales, véritables plaies dans cette montagne naissante. Que font ces gros blocs de béton au milieu des fustes ou des chalets ?

Entourés de Ferrari, d’Audi, de Porches et de Mercedes, nous suivons les rails par intermittence, tantôt au-dessus, tantôt en contrebas. Nous passons le col de Furka où le Rhône naît du glacier portant son nom, puis celui de l’Oberalp, le point culminant de la ligne avec ses 2 033 mètres d’altitude. La pluie et le froid nous y assaillent. Chaque fois que nous apercevons le train, nous regrettons de ne pas être à son bord. Aucune chaleur humaine ne vient nous réconforter, pas même un sourire. Durant nos pauses, pour déjeuner ou pour dormir, aucune âme compatissante ne nous offre un abri, ne serait-ce qu’un toit en tôle au fond d’un jardin.

Marion n’aime pas la pluie. Je m’en rends compte à Mustér lorsqu’elle boude les framboises que je lui ai cueillies sur le bord de route. L’heure est grave : le désagrément inhibe sa gourmandise. Pourtant, malgré l’humidité qui s’insère partout sous ses vêtements, elle m’offre un sourire aussi souvent qu’elle le peut. D’ailleurs, avec ses yeux, sa bouche est la seule partie de son corps encore visible. Le reste est caché par les vêtements de pluie, le cache-col, le cache-oreilles, les gants, le casque et la capuche. Ne dit-on pas que les femmes sont d’autant plus séduisantes qu’elles dissimulent leurs charmes ? Aujourd’hui, Marion est irrésistible.

Les nuages ne sont pas là pour la rassurer alors que la nuit s’annonce froide. Timidement, Marion demande à un homme s’il nous serait possible de passer la nuit au fond de son jardin, sous son abri de tôle.

« Il y a un camping à trois kilomètres d’ici. Suivez les panneaux, vous le trouverez facilement. » Il se détourne sur ces mots et laisse Marion à sa déception.

Cette anecdote nous rappelle la soirée passée à Genève chez Claude Marthaler. Ce cyclonomade devenu célèbre nous avait prévenus : s’il vous arrive de demander l’autorisation à un Suisse de planter votre tente dans son jardin, il vous indiquera le plus proche camping. La prophétie s’est réalisée. Par déréliction, nous nous abritons sous un pont en nous cachant des regards, car Claude avait aussi ajouté que dans chaque Suisse se cache un policier, prêt à dénoncer toute présence de campeurs suspects.

L’Albula est notre avant-dernier col suisse. Nous grimpons 1 900 mètres de dénivelé et pédalons pendant sept heures pour parcourir les quarante-cinq kilomètres d’ascension. Chemin faisant, nous croisons maintes fois le Glacier express, lui dans les airs empruntant de majestueux viaducs, nous sur la route peinant laborieusement. Cette portion de ligne est classée à l’Unesco depuis 2008, tant les ouvrages d’art sont remar-quables et les paysages enchanteurs. Malheureusement pour nous, la pluie et le froid nous sapent le moral et voilent le caractère pittoresque des lieux.

C’est ici que nous quittons le Glacier express. Alors qu’il poursuit sa route plus au sud vers Saint-Moritz puis Tirano, nous partons à l’est en direction de Zernez. Le moral au plus bas, nous cherchons une chambre pour reposer nos corps et nos âmes endoloris par le froid. À Zuoz, le gérant de l’hôtel Klarer nous interpelle en français. Entendre notre langue natale nous fait sourire. Comme ses prix ne correspondent pas à notre budget, il nous indique un endroit qui nous conviendrait mieux. Nous lui parlons ensuite de notre voyage et de notre destination. Lui aussi rêve d’assister à la coupe du monde de rugby en Nouvelle-Zélande. Nous le quittons en lui laissant nos coordonnées en guise d’au revoir, et nous trouvons l’auberge de jeunesse qu’il nous a indiquée.

Alors que nous nous apprêtons à payer notre chambre, nous entendons derrière nous :

« Marion ! J’ai vu rapidement votre site sur internet, ça m’éclate ce que vous faites ! Venez dormir chez moi ! »

Nous sommes dès lors les invités de Christophe et de sa femme Rita. En l’espace de quelques minutes, leur famille nous offre tout ce qui nous a manqué depuis une semaine (des sourires et un endroit à l’abri de la pluie) et bien plus encore. Nous ne pensions pas pouvoir être logés dans une chambre aussi luxueuse, nous n’espérions pas nous lover dans un lit si moelleux, ni trouver de l’eau si chaude pour nous laver. Nous n’avions pas imaginé savourer un repas tel que celui qui nous est servi, ni déguster un vin suisse aussi onctueux. Ils nous offrent tout cela sans imaginer qu’ils nous sortent de l’abîme dans lequel la Suisse nous a plongés. Ils ravivent dans nos cœurs la chaleur qui nous avait quittés depuis Genève.

Ils nous en apprennent un peu plus sur le pays, ses habitants et son climat. Une belle manière d’apprécier enfin l’hospitalité suisse. Plutôt franco-suisse en fait, puisque Christophe est d’origine niçoise. Nous pensions qu’il nous faudrait attendre plus longtemps avant d’éprouver la joie de rencontrer un compatriote.

Revigorés par leur hospitalité, nous les quittons le lendemain matin. En plus de la chaleur humaine et d’une provision de sourires, nous emportons dans nos bagages un pot de pâté de volaille du sud de la France. Tout cela devrait nous permettre de terminer la traversée de la Suisse sans encombre. Alors que nous nous lançons à l’assaut du Pass dal Fuorn, le dernier col suisse, nos pensées restent accrochées aux murs de l’hôtel Klarer et nous fredonnons avec émotion quelques couplets de la chanson pour l’Auvergnat :

Toi (le Niçois) quand tu mourras,
quand le croqu’mort t’emportera,
qu’il te conduise à travers ciel,
au père éternel.
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