Chapitre 55 : Retour au calme (Thaïlande)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Il est bon de venir dans un pays dont on ne sait presque rien. Les pensées, dès lors, se taisent, deviennent inutiles. Il faut tout recommencer depuis le début. Dans un pays dont on ne sait presque rien, la mémoire perd son sens. Andrzej Stasiuk.

« Smile ! » me lance un chauffeur de Tuk Tuk alors que nous pédalons pour la première fois dans les rues de Bangkok.

Avalé par la circulation de la capitale thaïlandaise, il disparaît sans que j’aie le temps de lui répondre. Cette apostrophe pourtant anodine me fait prendre conscience de notre disposition d’esprit : nous arrivons au pays du sourire dans un état de fatigue et d’énervement à effrayer la meilleure des âmes.

En quittant l’Inde, nous craignions de ne plus avoir ni l’envie ni l’énergie nécessaires aux découvertes. Pédaler, communiquer dans une langue étrangère pour demander sa route et sa nourriture, bivouaquer les soirs et déménager chaque matin : en sommes-nous encore capables ? En Inde, la balade en amoureux s’est transformée en galère et la tournure des évènements nous a inquiétés. Nous voulions rencontrer des gens mais ils avaient fini par nous faire peur à tel point que nous les avons évités. Si aller vers d’autres peuples demande de l’énergie, les fuir sur leur terrain en demande bien plus. À mesure que nous avancions vers le nord, les Indiens nous faisaient douter de notre capacité à voyager. La fatigue a transformé les voyageurs naïfs, heureux et insouciants que nous étions en des personnages nerveux et agressifs.

Un changement radical de l’environnement va nous rétablir. Tout le monde nous assure qu’en Thaïlande le voyage va être différent. Nous espérons prendre un nouveau virage et laisser derrière nous le sentiment d’oppression qui nous a submergés et l’incompréhension à laquelle nous avons été confrontés. C’est peut-être ce que tentait de me dire le chauffeur de Tuk Tuk en me suggérant de sourire. Le plus difficile est fait ; l’Inde est derrière nous. Nous pouvons à nouveau savourer le voyage et ouvrir grand nos yeux et nos cœurs.

Nous n’avons pas pédalé depuis un mois et nous redécouvrons avec plaisir les joies du cyclonomadisme. Nous apprécions dès les premiers kilomètres la différence entre la Thaïlande que nous découvrons et l’Inde qui hante toujours nos esprits. Nous n’exagérons pas en disant que ces pays sont à l’opposé l’un de l’autre, dans les apparences comme dans les mentalités. Là où nous passions nos journées à fuir les rencontres, ici les passants hésitent à nous approcher. Là où des dizaines de paires d’yeux observaient chacun de nos faits et gestes, ici les Thaïlandais esquissent un léger geste de la tête dans notre direction avant de reprendre leur activité. Là où l’on nous dévisageait, ici on nous sourit. Là où les nids-de-poules (que dis-je, de cigognes !) trouaient l’asphalte, ici le bitume est impeccable. Là où les klaxons nous ont rendus sourds, ici nous nous émerveillons du bruit des rivières et des oiseaux. Là où les relents d’excréments ou de gaz d’échappement nous empestaient, ici les fragrances du jasmin parfument l’atmosphère. Là où les déchets jonchaient les bords de route et les ruelles, ici l’hygiène et la propreté règnent. Là où des dizaines de personnes habitent dans un même taudis, ici de grandes maisons abritent des petites familles. Là où ils sont plus d’un milliard, ici ils ne sont que soixante-dix millions.

Comme nous l’imaginions, la transition avec l’Inde est brutale. Ici chacun suit le cours de sa vie comme il l’entend, à une distance suffisante de ses semblables, et nous pouvons rapidement trouver nos marques. Nous nous arrêtons où bon nous semble, vaquons à nos occupations, lisons la demi-douzaine de livres que nous transportons, sans oublier de sourire aux Thaïlandais que nous croisons. Ainsi va la vie, entre harmonie et douceur. Lorsque nous devons trouver un bivouac, nous n’avons plus à nous soucier de préserver un peu d’intimité à l’abri d’un mur ou dans une cour trop étroite pour contenir un grand nombre d’intrus. Les Thaïlandais sont discrets et savent respecter les distances. Pour exemple, demandez une double room et on vous proposera une chambre avec deux lits spacieux. Nous nous contentons maintenant de single room, où l’unique lit pourrait abriter un régiment d’Indiens.

La relation avec la population est plus subtile. Les Thaïlandais feignent l’indifférence tout en restant polis. Lorsque nous prenons le temps de faire connaissance sans précipitation, ils sont accueillants et disponibles. Nous sommes ainsi dans de meilleures dispositions les uns vis-à-vis des autres. Comme nous nous sentons les bienvenus et que nous ne sommes plus des sortes de bêtes étranges, nous nous arrêtons volontiers pour bavarder, répondre et poser des questions. Nous apprécions ce retour « à la normale » en cet endroit où les relations sont devenues plus faciles pour nous. Nous saluons les uns ou les autres à la manière du pays, en baissant la tête sur les mains jointes dans le geste du wai. Nous plaisantons avec eux et leur faisons essayer nos vélos, nous ne nous fâchons plus lorsqu’ils touchent le klaxon. Bref, nous nous sentons bien et pédalons en toute quiétude, constatant avec soulagement que nous avons toujours envie de voyager et d’accueillir les évènements tels qu’ils se présentent à nous. Nous voilà d’autant plus rassurés qu’il nous reste encore cinq mois avant d’arriver en Nouvelle-Zélande. Merci à tous les Thaïlandais qui, sans l’avoir cherché, nous ont remis sur les rails de l’aventure. Leurs sourires effacent peu à peu les images de l’Inde, même si nous avons conscience que certaines cicatrices seront longues à guérir.

À mesure que nous nous dirigeons vers le nord du pays, nous constatons un changement dans l’attitude des habitants. Au fil des jours, leur timidité diminue. Ils nous invitent plus facilement et discutent volontiers. Le changement de comportement s’explique par l’arrivée de l’été. Les festivités célébrant l’évènement sont propices aux rencontres et aux débordements.

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