Chapitre 56 : Un été bien arrosé (Thaïlande)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Consommée avec modération, l’eau ne peux pas faire de mal. Mark Twain.

À notre arrivée ici, nous tentons de nous rappeler quand nous avons eu si chaud. Nous nous souvenons de quelques journées torrides : durant la première étape de notre voyage, les fortes températures avaient eu raison de Marion qui avait fini la promenade en voiture. Quelques jours plus tard nous étions en Ardèche et la montée sur Aubenas la fatigua à nouveau considérablement, pour les mêmes raisons. Elle avait pu recouvrer ses esprits à l’ombre d’un des rares arbres de la ville avant de gagner un hôtel climatisé réservé à notre attention par le Rotary Club. En Bosnie-Herzégovine, la montée jusqu’au lac de Blidinje nous avait fait transpirer à grosses gouttes et la route menant à Stolac avait été chauffée à blanc pendant près d’une heure. Ce fut notre dernière journée de canicule. Depuis, même si nous avons connu plusieurs journées de grande chaleur, jamais plus nos organismes n’avaient eu tant à souffrir.

Rien n’est comparable avec ce qui nous arrive ici. Nous atterrissons à Bangkok le 29 mars au moment le plus chaud de l’année. La touffeur humide nous oblige à pédaler lentement en organisant des pauses telles que nous y invitent les hamacs suspendus à l’ombre de chaque maison. Le climat qui règne en ce mois d’avril nous impose des étapes courtes entamées très tôt le matin. Nous sortons des sacs de couchage à 5h00 et commençons à pédaler une heure plus tard, lorsque la luminosité est suffisante pour que nous puissions deviner la route. Les paysages encore enfouis dans la brume matinale donnent à la Thaïlande encore endormie une atmosphère de profonde quiétude. Nos regards se posent au-delà des rizières, sur les chapelets de collines comme enveloppées dans un manteau de soie. Dans quel monde de paix pourrions-nous arriver ? Est-ce le même que celui dans lequel nous évoluons, ou bien un autre plus paisible encore ? Nous guettons l’astre solaire, boule de feu rougie par l’aube, s’élevant de minute en minute au-dessus de la brume pour chercher dans les hauteurs une couche plus fine de nuages. Il se transforme alors en un brasier. À 8h00 il fait déjà 30°C. Les gouttes de sueur dégoulinent sur nos fronts et il faut moins de deux heures au mercure pour atteindre 45°C. Nous ne sommes plus que deux éponges détrempées. Depuis notre arrivée en Asie du Sud-Est, le soleil est notre ennemi le plus redoutable, le seul en réalité. Chaque jour, la chaleur nous rattrape trop vite malgré tous nos efforts pour la précéder.
À midi, notre bivouac est généralement installé. Nous avons devant nous de nombreuses heures pour faire connaissance avec les Thaïlandais. Cela tombe plutôt bien car il ne faut pas être pressé. Lorsque nous nous arrêtons dans un parc ou sous un abri, il faut plusieurs minutes, parfois quelques heures, pour que des promeneurs osent nous aborder. Pourtant, plus nous avançons vers le nord, plus les Thaïlandais nous surprennent par leur volubilité. Un soir que nous sommes installés dans la cour d’une école, un homme insiste pour nous conduire au temple où nous serons mieux que sous notre tente. Le moine qui nous reçoit semble très heureux de nous accueillir et chacun de nos gestes le fait rire aux éclats. Son attitude nous fait d’abord sourire. Puis nous comprenons que ce rire intempestif est dû à un excès d’alcool, comme son haleine le prouve. Il ne semble pas avoir respecté le précepte du bouddhisme disant que « tu ne consommeras point de boissons alcoolisées ni de drogues ». Ce n’est pas l’image que nous avions des moines bouddhistes, mais il convient de dire qu’il a l’alcool joyeux, ce qui n’est pas complètement déplaisant. Son comportement n’aurait rien d’étonnant à en croire un Thaïlandais rencontré plus tard, qui nous informe que la plupart des moines sont depuis quelques temps déjà peu respectueux du chemin tracé par Bouddha.

Un autre jour, il est 11h00 lorsque nous décidons d’arrêter de pédaler. Nous entrons dans un village près de Phrae. Le pompiste pend sa crémaillère. Nous nous approchons d’un groupe d’hommes qui, sous la chaleur accablante, se désaltèrent à leur manière. Ils sont occupés à remplir une quarantaine de bouteilles de bière, sans doute consciencieusement vidées au préalable, avec un liquide transparent. Tels les Touaregs qui boivent du thé brûlant pour se désaltérer, ils consomment les boissons à température ambiante. Que faut-il boire quand il fait quarante degrés ? Un bon whisky maison ! Ceux qui ne sont pas écroulés sous la table nous en servent un verre. Nos convives, joyeux comme des Thaïlandais, ivres de surcroît, nous offrent un litre de leur breuvage favori. Après l’avoir goûté, nous nous entendons pour le réserver à un seul usage : le nettoyage de nos chaînes de vélo. Nous leur faisons goûter à notre tour notre « prune maison » qui, avec ses cinquante degrés est un grand cru réservé aux jours d’extrême chaleur. Notre potion n’arrange en rien leur état et ils se montrent plus entreprenants, eux qui sont d’habitude si réservés. L’un d’eux finit par me confier, après seulement cinq minutes d’un semblant de conversation, que je suis un peu comme son fils. J’aurais voulu lui répondre que je n’aurais pas été très fier de voir mon père dans cet état. Nous les laissons finalement à leur beuverie et partons à la recherche d’un lieu propice au repos. En chemin, nous devons refuser une dizaine de fois les doses de whisky qu’on nous offre au hasard des festivités. À croire que tout le village se saoule pour oublier la chaleur qui le paralyse.

Nous sommes surpris par la débauche dont se montre capable ce peuple au premier abord discret. S’ils sont tous ivres en cette période, c’est qu’ils fêtent le Songkran, le nouvel an bouddhique célébré chaque année du 12 au 15 avril. Traditionnellement, les Thaïlandais versaient de l’eau parfumée sur les mains de leurs aînés en signe de respect. Ce rituel de purification permet de laver ses péchés, de nettoyer le passé pour faire peau neuve et préparer l’avenir. L’eau est également signe de fertilité. À cette période, les rizières en ont besoin et il est sans doute nécessaire d’implorer les cieux pour qu’ils déversent leurs bienfaits.

Les traditions ont quelque peu évolué et aujourd’hui l’eau coule à flots, même sous forme d’eau de vie, ou encore dans de pleins seaux destinés à l’arrosage réciproque de joyeux lurons qui ne manquent pas de nous en faire profiter. En effet, les Thaïlandais ne font pas que boire de l’alcool en cette période de festivités. Nous quittons le pays à Chiang Kong le jour du nouvel an. Nous pédalons entre des groupes soigneusement alignés dans des passages stratégiques et nous sommes copieusement douchés. Nous sommes à leur merci et ils s’en donnent à cœur joie, particulièrement les enfants. Nous répliquons activement avec le contenu de nos gourdes au milieu de joyeux « Happy New Year ! ». Certains sont même organisés en commandos. Installés à l’arrière des pick-up, ils arrosent tous ceux qui sont à leur portée. Nous en faisons partie. Comme la chaleur est toujours aussi torride malgré les orages sporadiques, nous nous réjouissons de cette aubaine, une vraie bénédiction… Une nouvelle année heureusement rafraîchie commence sous de bons auspices.

Nous traversons le Mékong pour rejoindre Houay Xay au Laos. Nous en avons donc terminé (provisoirement) avec la Thaïlande, et découvrons un nouveau pays. On nous avait beaucoup parlé de la gentillesse et de la discrétion des Laotiens et nous sommes curieux de découvrir un pays dont les paysages sont classés parmi les plus beaux du monde. La gérante de la guest house est revêche et ne semble intéressée que par le contenu de notre porte-monnaie. Elle tient à réserver elle-même nos billets sur un bateau menant à Luang Prabang, en prenant au passage une commision exorbitante. Comme nous refusons, elle se montre désagréable et refusera désormais toute tentative de communication. Le lendemain, nous embarquons sur le bateau (avec des billets achetés par nos soins). À bord, un Laotien nous met en garde contre ses concitoyens qu’il décrit comme agressifs, portés sur l’alcool (il n’a pas forcément tort sur ce point), fourbes et malhonnêtes. Par bonheur son hôtel est différent de tous les autres et lui seul serait digne de confiance. Une feuille circule pour réserver une chambre. Certains touristes s’y inscrivent, rassurés d’avoir trouvé un gîte. Marion et moi restons sceptiques sur ces pratiques commerciales que nous jugeons peu scrupuleuses. Notre homme ressemble à s’y méprendre à la description qu’il a fait de ses compatriotes…
Deux jours durant nous nous laissons glisser sur le Mékong dont les berges, tantôt rocheuses, tantôt sableuses, laissent rapidement place à une forêt dense ravagée par les incendies provoqués par les paysans. De violents orages de saison entraîneront dans le fleuve les terres mises à nu et l’érosion colorera tristement son cours. Qu’en sera-t-il dans quelques mois lorsque la mousson finira de racler la montagne jusqu’au rocher ?

Luang Prabang est en ébullition ; Laotiens et touristes célèbrent le dernier jour de l’année. La fête bat son plein. L’eau coule à flots, les touristes et les autochtones, tous aussi ivres les uns que les autres, s’en donnent à cœur joie dans des débordements qui semblent sans limite. Alors que nous pensions découvrir un peuple timide et réservé, nous sommes stupéfaits de voir autant de mini-jupes et de décolletés plongeants. Le comportement aguicheur des jeunes femmes nous surprend aussi.
Par malheur, la fête bouddhiste organisée à Luang Prabang est la plus réputée de tout le Laos et les hôtels affichent complet. Après avoir arpenté les rues de la ville pendant plus de trois heures à la recherche d’une bonne âme nous autorisant à planter notre tente, nous échouons dans une guest house. Pour trois fois le prix d’une chambre, nous sommes autorisés à dormir à même le sol dans le hall d’entrée. Ainsi en est-il de l’accueil laotien… Dehors, les choses se sont un peu calmées. Les bassines ont été rangées et chacun a sorti sa tenue de soirée. Les filles sont outrageusement maquillées et semblent se diriger vers une fête au coeur de la ville. Certaines, accrochées au bras d’Occidentaux, montrent que la prostitution s’est largement développée dans le pays.
En les observant parader dans la rue nous pensons que ce serait drôle, mais vraiment très drôle, de sortir un seau et de les arroser.

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