Chapitre 12 : Bosphore : porte de l’Orient (Turquie)

La vue des bateaux des lignes maritimes urbaines qui traçaient leur sillage solitaire dans les eaux au milieu de la ville tumultueuse nous insufflait un élan de liberté. Orhan Pamuk.

Un pont ottoman enjambe la rivière Meriç ; immédiatement nous sommes surpris par la beauté de la Turquie. Quelques mètres plus loin, nous traversons la rivière Tunca sur un ouvrage similaire et tombons amoureux du pays. Nous découvrons Édirne en même temps que ses pavés glissants et ses remarquables mosquées. Elle a été la capitale de l’empire ottoman jusqu’en 1453 et a conservé de nombreux monuments datant de cette période. La coupole de la mosquée Selimiye et ses quatre minarets de soixante-dix mètres de haut sont les symboles de la ville. La vingtaine de mosquées disséminées çà et là avec élégance donnent à l’ancienne capitale ottomane un cachet particulier. Chaque construction a le don de nous dépayser. En parcourant les ruelles de la ville, en découvrant ses édifices religieux tout aussi majestueux les uns que les autres, en déambulant dans le bazar animé, nous sommes certains d’être sortis d’Europe. Assis à la terrasse d’un café, nous nous imprégnons de l’ambiance turque alors que l’odeur du Ciger (du foie de veau grillé) nous embaume. Les écoliers qui ont fait leur rentrée aujourd’hui sont vêtus de leur uniforme, les marchands de fruits arpentent les rues en traînant leur charriot hissé sur trois roues, les terrasses accueillent les buveurs de thé, les muezzins psalmodient leurs prières et cette ambiance chaleureuse nous donne le sourire. L’Asie nous tend les bras et nous nous y jetons avec délice.

Pourtant, certains éléments nous rappellent l’Europe. Le Rotary Club a organisé une collecte de sang à l’occasion de notre passage. De nombreux journalistes locaux et nationaux nous interviewent et nous comptons trente-deux donneurs volontaires. Les responsables du Croissant-Rouge (l’équivalent de la Croix-Rouge) nous expliquent qu’en 2005 la Turquie a pris un virage important. Le pays veut être en phase avec l’Europe ; il a calqué son système de transfusion sur le modèle allemand qui, selon eux, est le plus adaptable en Turquie. Depuis cette date, le don du sang n’est plus une obligation pour les personnes effectuant leur service militaire et de gros efforts sont faits pour éviter les dons compensés. De cette manière le projet est en bonne voie. Ces nouvelles orientations vont dans le sens des préconisations de l’Organisation Mondiale de la Santé et permettent d’assurer la sécurité des donneurs et des receveurs.

Le soir, nous sommes conviés à dîner avec les membres du Rotary Club pour célébrer cette belle journée. C’est aussi l’occasion de fêter l’anniversaire du président. Nous leur expliquons que leur thé nous enchante ; cette boisson nous convient parfaitement comparé à la rakija serbe. Il est en effet beaucoup plus facile de débuter une journée en buvant un thé noir plutôt qu’un alcool fort.

« Vraiment ? Il vous faut tout de même goûter notre raki ! » s’empresse d’ajouter Güzin, notre hôtesse aux cheveux d’or.

Les bouteilles ont une place de choix sur la table et chacun se laisse servir quelques verres de cette liqueur anisée proche du pastis français. À degré égal, les proportions sont inversées : pour cinq volumes de raki, on ajoute un volume d’eau. Fidèles à nos habitudes, nous demandons une dose française. En fin de soirée, les hommes laissent le volant à leurs femmes, plus sobres et plus prudentes que leurs maris. Ainsi va cette partie de la Turquie, où les femmes portent plus de jupes que de voiles, où la prière est effectuée par une petite moitié de croyants et où le raki coule à flots. Ces aspects « européens » s’atténuent à mesure que nous allons vers l’est, là où l’Europe rencontre l’Asie.

Nous arrivons quelques jours plus tard à Istanbul. L’excitation est grande en arrivant dans une ville dont la notoriété a depuis longtemps dépassé les frontières nationales. En errant dans les rues de la ville, de mosquée en bazar, je replonge dans mes cours d’histoire du collège. Notre professeur nous parlait de cette cité lointaine construite sous le nom de Byzance puis rebaptisée Constantinople en 330 après J-C pour finalement devenir Istanbul, du grec isten polis, la ville, en 1928. Il nous parlait de sa situation stratégique entre Europe et Asie. Il évoquait aussi la route de la soie mais je ne me souviens pas qu’il ait parlé des loukoums ni des donar kebap. Cette cité me paraissait appartenir à un monde inaccessible, à peine imaginable, sorti tout droit des contes des Mille et Une Nuits. J’y avais associé des images de manière assez floue : des mosquées, des combats, des bateaux, un port et un détroit : le Bosphore.

Istanbul est maintenant pour nous une réalité et s’étale devant nous, gigantesque et tentaculaire. Entre douze et quinze millions d’habitants arpentent les rues surchargées où la circulation dense et anarchique produit un bruit permanent. Six cents voitures se joignent chaque jour aux bouchons titanesques qui engorgent la ville. Sirènes hurlantes, les ambulances sont contraintes à l’arrêt pendant que les automobilistes s’arment de patience et avancent mètre par mètre. Pour Kadir Topbaş, le maire d’Istanbul, l’usage de la voiture individuelle est une « question de civilisation » (1)  et un reflet de la modernité à équivalence avec les modèles occidentaux. Pourtant les choses changent dans nos pays dits développés et les signes de modernité ne sont plus aussi enviables. La voiture est peu à peu rangée au garage pour favoriser les transports en commun et les déplacements à pied ou à vélo. Mais ces pratiques ne sont pas encore arrivées jusque dans cette ville qui se veut pourtant européenne, comme l’indiquent les panneaux publicitaires :  « Istanbul, capitale européenne de la culture 2010 ». À contre-courant du développement durable initié dans le monde occidental, un troisième pont va être construit au nord de la ville pour favoriser davantage encore l’utilisation de la voiture au détriment des transports en commun.

Le quartier de Sultanahmet, l’âme de la ville, est tout aussi agité. Chaque année, sept millions de touristes du monde entier déambulent dans ses rues pour admirer son architecture millénaire. Nous visitons tour à tour le grand bazar, la mosquée bleue, Sainte-Sophie, le palais de Dolmabahçe. Entre deux monuments nous regardons les Turcs discuter entre eux autour d’un thé. Ils sont assis sur des tabourets en bois posés sur les trottoirs encombrés. Car cette boisson ne se boit pas dans un coin reculé mais plutôt dans des lieux animés, où les échoppes débordent sur les trottoirs et où les vendeurs attirent à pleine voix les clients. Toutes les générations se retrouvent là, dans un agitation perpétuelle.

Trop pressés de quitter le continent européen, ou du moins trop impatients à l’idée de traverser l’Asie, nous faisons une courte excursion sur le Bosphore pour gagner le quartier d’Uskudar situé sur la partie asiatique de la ville. Nous respirons l’ambiance qui y règne en flânant dans les rues. Les foulards sont plus nombreux, cachant aussi bien les cheveux blancs que les bruns. Les vieillards discutent assis sur les bancs publics autour des mosquées tout en buvant le thé que des serveurs leur apportent sur des plateaux argentés. Les cireurs de chaussures ne chôment pas et font briller les souliers de leurs clients qui semblent autant apprécier la qualité du travail que le repos offert à l’occasion. En observant les rues pavées et les étals en tous genres, notre excitation monte d’un cran. Nous observons notre environnement, le cœur palpitant à l’idée d’entamer une nouvelle aventure dans deux jours, lorsque nous quitterons définitivement Istanbul.

À nouveau sur le Bosphore, nous contemplons la ville dont les immeubles et les minarets cachent l’Europe. Il y a quelques semaines, le continent se déployait à nos pieds alors que nous étions à son point culminant. Aujourd’hui nous sommes arrivés à sa frontière. Nous savourons le chemin parcouru et la tâche accomplie alors que l’Asie s’étend maintenant devant nous…

(1) Julie Pauline Babigeon (28 juin 2011), « Grand Istanbul : voitures individuelles contre réserves naturelles », extrait de http://www.turquie-news.com/

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