Chapitre 24 : C’est un ami ? (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Respecter une femme, c’est pouvoir envisager l’amitié avec elle, ce qui n’exclut pas le jeu de la séduction, et même, dans certains cas, le désir et l’amour. Tahar Ben Jelloun.

En toute objectivité, Marion est une femme exceptionnelle. Belle et séduisante au possible, qu’elle soit en robe de soirée ou en tenue de cycliste, elle possède des charmes à faire tourner le sang de n’importe quel représentant de la gent masculine. Je m’en rends compte lorsque je vois mes congénères se retourner plus ou moins discrètement sur son passage. À Banja Luka, le fondateur de l’association de donneurs de sang, après m’avoir salué, s’empressa de me dire que j’avais une femme bien jolie. Et pourtant, dieu sait qu’elles sont belles les filles qui marchent dans les rues de cette ville de Bosnie-Herzégovine.
Nous ne sommes pas encore mariés, mais très vite nos bagues de fiançailles font office d’alliance. Dans les pays musulmans tels que la Turquie ou l’Iran, il nous serait impossible de partager la même chambre d’hôtel sans justifier notre statut. Mais au fil du voyage, nos bagues sont bien plus utiles pour faire fuir les prétendants que pour passer des nuits ensemble.

À notre entrée en Turquie, nous nous étions arrêtés dans un café pour nous rafraîchir. Marion voulut aller régler l’addition pendant que je restais sur la terrasse en grande conversation avec deux hommes d’âge respecta-ble. L’attente se prolongeant, je partis à sa recherche et la surpris en pleine discussion avec un homme qui la regardait d’un air mélancolique. Elle venait juste de lui annoncer que j’étais son mari.
Cette anecdote présageait une longue série de rencontres semblables. Frustrés par une religion et une culture pesantes, nombreux sont les Turcs qui aimeraient partager des moments plus intimes avec Marion. Ils profitent souvent de mon absence temporaire pour lui demander, le plus innocemment possible, mais qui traduit tout de même leurs intentions, quelle est cette personne qui l’accompagne :
« C’est un ami ? »
Sous-entendu : « Vous faites quoi ce soir ? »
À cette question, Marion ne laisse planer aucun doute et répond clairement  :
« Non, c’est mon mari. »
Sous-entendu : « Ce soir je suis occupée, merci. »
Elle n’oublie pas non plus de leur montrer sa bague pour les décou-rager définitivement. C’est en général à ce moment que je réapparais pour intervenir dans la conversation en souriant :
« Bonjour, enchanté de vous connaître ! »
– Moi aussi » répond généralement sans grande conviction notre inter-locuteur dépité.
Bizarrement, l’ambiance n’est plus aussi guillerette qu’en mon absence et l’homme manque soudainement d’entrain.

Cette façon qu’ils ont de demander à Marion si je suis son ami est systématique et prévisible. Que l’on soit dans des restaurants, des hôtels, dans la rue ou sur le vélo, tous profitent d’un moment d’absence de ma part pour poser la question fatidique.
Cette situation peut être gênante pour Marion qui doit toujours prouver qu’elle a un mari et se méfier d’hommes trop entreprenants. On se demande parfois si l’empressement que les hommes manifestent en nous souriant et en nous étant agréables n’a pas pour seul but d’obtenir les faveurs de Marion. Avant d’arriver à Bitlis, nous nous arrêtons dans un restaurant. Pendant que je suis aux toilettes, un serveur qui semble très intéressé par notre aventure interroge Marion sur notre itinéraire. Il n’oublie pas de lui demander si je suis un ami. Sa curiosité satisfaite, l’homme abandonne la conversation, plus du tout intéressé par notre voyage à bicyclette.

Plus loin à Van, Oktay, un ami de notre hôtesse, baptise Marion « Miss France ». Dans un bar, elle doit subir les assauts de serveurs accoutrés en punks dernière génération, ce qui semble être à la mode dans cette région de Turquie. Têtu, l’un d’eux veut tenter à nouveau sa chance :
« Vous êtes mariée alors ?
– Eh oui !
– Avec lui ?
– Oui !
– Oh non ! Je m’appelle Sophie » rajoute-t-il au cas où elle voudrait changer de partenaire.
« Sophie, vraiment ? C’est amusant, chez nous c’est un prénom fémi-nin ! »
La réplique provoque l’hilarité chez ses camarades. En voilà un qui ne viendra plus pérorer.

C’est pourtant dans cette ville que nous rencontrons un Turc perspi-cace. Un jeune homme affable accoste Marion pour lui demander ce qu’elle fait ici. Elle lui explique qu’elle voyage à vélo et que nous nous apprêtons à prendre le bus pour nous approcher de la frontière iranienne. En me voyant en retrait derrière elle, il lui demande :
« Vous voyagez avec votre mari ? C’est superbe ! »
À un homme si sympathique elle aurait voulu répondre :
« Non, c’est un ami. Et vous, vous faites quoi ce soir ? »
Heureusement, je suis aux aguets…

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