Chapitre 25 – N’allez pas là-bas, c’est trop dangereux ! (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

N’ayez jamais peur de la vie, n’ayez jamais peur de l’aventure, faites confiance au hasard, à la chance, à la destinée. Partez, allez conquérir d’autres espaces, d’autres espérances. Le reste vous sera donné de surcroît. Henry de Monfreid.

Où qu’on soit dans le monde, la population nous met en garde contre la dangerosité de la région qu’on s’apprête à traverser. Cette peur du voisin est souvent due à la méconnaissance. Selon Carlo Goldoni, « qui n’a pas quitté son pays est plein de préjugés » et nous avons tous affaire au même syllogisme :
J’ai peur de ce que je ne connais pas.
Or, je ne connais pas mon voisin.
Donc, j’ai peur de mon voisin.

Durant le voyage, les discours alarmistes ne sont pas rares. En Bosnie-Herzégovine, Mirko, un de nos hôtes les plus chaleureux, nous mit en garde contre ses concitoyens de Sarajevo ou de Mostar. Vue de la Republika Serpska, la Fédération croato-musulmane n’est pas recomman-dable. Quand il apprit que nous allions en Turquie, il fronça les sourcils ; en entendant le nom de l’Iran, il se prit la tête à deux mains et nous conjura de ne pas nous y rendre.

De même, dès notre arrivée en Turquie, les premières personnes ren-contrées nous ont suppliés de ne pas traverser la région kurde.
« S’il vous plaît, n’allez pas là-bas, c’est dangereux. »

Güzin, notre maman turque, avait des propos plus modérés ; elle nous demandait simplement de faire attention, de ne pas nous déplacer la nuit car les gens étaient « différents, là-bas, à l’Est. »
À Siverek, au Kurdistan, nous avons essuyé un jet de pierre. Mais c’était surtout un méchant jeu d’enfants mal éduqués dont les parents n’auraient sûrement pas été fiers. D’ailleurs, dans la même ville nous avons rencontré beaucoup d’autres enfants souriants et affables, comme ceux de la famille de contrebandiers d’essence qui nous a hébergés pour la nuit. C’est tout dire…
Cent kilomètres plus loin, nous sommes à Diyarbakır, la capitale kurde. À l’image de la place centrale, l’ambiance qui règne dans les ruelles est on ne peut plus paisible. Une quarantaine de petites tables entourées chacune de quatre tabourets parsèment la place au pied de la mosquée Ulu Camii,. D’habitude, Marion est la seule femme des cafés dans lesquels nous nous arrêtons. Cette fois-ci, c’est la seule à être assise sur la place entière. S’asseoir pour boire le thé est une activité réservée aux hommes. Assis par groupes de deux, trois ou quatre, un chapelet à la main, un verre de çay dans l’autre, ils parlent de tout et de rien. Installés sur des tabourets en toile, nous les imitons en prenant le pouls de la ville : yavaş, yavaş (lentement) nous dirait-on. Nous discutons avec nos voisins de ce beau pays qu’est la Turquie. Encore plus belle est la région du Kurdistan, veulent-ils nous entendre dire !

Nous ne rencontrons pas le danger qu’on nous annonçait depuis Édirne. Les Kurdes se montrent aussi accueillants que leurs compatriotes et l’atmosphère qui règne dans leurs villes est loin d’être inquiétante. En réalité, seule la pauvreté différencie les Kurdes des Turcs. Par contre notre hôte rotarien s’inquiète :
« Vous n’avez pas peur d’aller en Iran ? Ce n’est pas un pays très sûr vous savez. »
Il est surpris lorsque nous lui expliquons qu’on nous avait dit la même chose à propos du Kurdistan. Il est étrange de constater que les Kurdes, dont on dit tant de mal, s’inquiètent à leur tour pour notre sécurité chez leur voisin.

À Diyarbakır, nous rencontrons Mehmet, un guide touristique pour ceux qui souhaitent s’aventurer dans le nord de l’Irak. Nous avions envisa-gé de traverser la région ; Mehmet nous intéresse donc et nous acceptons son invitation à boire le thé dans sa boutique. Comme nous l’avions déjà appris, il nous explique qu’il est possible de voyager dans le nord de l’Irak en toute sécurité. C’est d’autant plus facile qu’un visa de transit de dix jours est donné à la frontière au sud de Silopi ; durée qui laisse largement le temps d’arriver en Iran. Malheureusement nous devons y renoncer pour aller en bus à Trabzon acheter nos visas iraniens, que nous obtenons en une heure. Il nous reste à rejoindre la ville de Van pour récupérer notre réchaud que nous avions prêté à Arnaud. Nous ne pourrons pas nous rendre en Irak ; ce sera un des regrets, peu nombreux, de ce voyage.

Si la sérénité règne dans les villes kurdes, l’ambiance est différente dans les montagnes. Le conflit se poursuit entre l’armée turque et le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan). Créé en 1984, ce mouvement, qualifié de terroriste par certains pays comme la Turquie, les États-Unis ou l’Union européenne, se battait pour obtenir l’indépendance du Kurdistan. À cette époque, l’identité kurde n’était pas reconnue par les autorités turques et la région était délaissée sur le plan économique. Même si elle est aujourd’hui encore très pauvre, les choses se sont améliorées et les Kurdes, anciennement désignés « les Turcs des montagnes », peuvent maintenant parler leur langue et affirmer leur appartenance ; ils repré-sentent tout de même 20 % de la population turque. Certains se battent encore pour obtenir leur autonomie. C’est notamment le cas du PKK, qui souhaite aussi la libération de leur chef Abdullah Öcalan. C’est pourquoi le conflit des milices kurdes contre l’armée turque perdure et a déjà tué plus de quarante mille personnes.

Nous devons quitter Van le 31 octobre. Or, le mouvement de guérilla a annoncé pour ce même jour la fin du cessez-le-feu décrété en août der-nier. Les affrontements contre l’armée turque peuvent donc reprendre à tout instant. Nous décidons de terminer notre découverte de la Turquie en bus. Treize mille militaires sont déployés ici et la route qui permet de ga-gner la frontière iranienne est encombrée de postes militaires, de chars, de troufions et de fils de fer barbelés. Comme la beauté sauvage de la région nous donne des regrets, nous descendons du bus à Yüksekova, à quarante kilomètres de la frontière iranienne. Plus loin, nous passons un énième checkpoint où des militaires nous assurent que la zone est très dangereuse. Ils nous laissent continuer après avoir vérifié nos identités, au cas où nous serions des guérilleros déguisés en cyclonomades… Le lendemain, le PKK annoncera finalement son intention de maintenir le cessez-le-feu jusqu’en juin 2011, date des prochaines élections législatives.

Nous arrivons donc en Iran après ce petit coup de pouce de la part du PKK. Pour nous commence alors une autre histoire. De tous les pays que nous souhaitons traverser, il est celui qui effraie le plus. Lors des confé-rences que je donnais avant le départ, j’ai souvent annoncé notre volonté de le traverser et la réaction du public était toujours la même :
« L’Iran ! Mais vous n’avez pas peur ? »
– Vous ne pouvez pas passer ailleurs ? »

Nous avons retrouvé ces mêmes réactions lorsque l’ambassadeur fran-çais en Serbie nous intercepte dans les rues de Niš :
« Avez-vous contacté les ambassades sur place, en Iran ?
– Oui.
– Et qu’est-ce qu’ils vous ont répondu ?
– De ne pas y aller.
– J’aurais dit pareil. Vous irez où alors ?
– En Iran. »

En effet, ayant eu vent de notre volonté de traverser le pays à vélo, le premier conseiller de l’Ambassade de France en Iran a voulu nous dis-suader dans un courriel peu encourageant :

Cher Monsieur,
Le service de coopération de cette ambassade m’a retransmis votre message. Votre entreprise suscite à l’évidence notre admiration comme notre respect. Je me dois néanmoins de vous mettre en garde contre les risques sérieux auxquels vous vous exposeriez en traversant l’Iran. Les « conseils aux voyageurs » concernant l’Iran ne relèvent pas seulement de la précaution la plus élémentaire. Ils s’appuient sur de nombreux cas, au cours des derniers mois, de ressortissants français/occidentaux jetés en prison pour des motifs qui n’avaient rien à voir avec leur comportement respectif. Je précise à cet égard qu’il suffira qu’une nouvelle crise politique intervienne entre l’Iran et la France (ou l’Europe) au cours des prochains mois pour que vous deveniez subitement, avec votre épouse, des cibles de choix, indépendamment de votre engagement à ne pas sortir des sentiers battus ou de la noblesse de votre cause.
Je vous serais donc infiniment reconnaissant de bien vouloir reconsidérer votre projet de traverser l’Iran à bicyclette, et d’envisager un itinéraire alternatif.
Bien cordialement,
R.S., Premier conseiller de l’Ambassade de France en Iran.

Sans ignorer ce courrier, nous avons préféré nous fier aux témoignages d’amis ayant récemment pédalé en Iran. Tous étaient unanimes sur le fait qu’il s’agit d’un pays d’accueil chaleureux avec des paysages enchanteurs. Il n’y a rien à craindre à condition évidemment de respecter les us et cou-tumes ainsi que les lois islamiques du pays. Comme le sous-entendait le conseiller de l’Ambassade de France, il suffirait d’un propos déplacé et mal mesuré de notre chef d’État pour que les ressortissants français soient dans le collimateur des dirigeants iraniens. Plus que jamais, notre sécurité dépend de son bon vouloir et nous espérons secrètement que le dossier des retraites l’occupe encore quelques semaines pour qu’il n’ait pas d’autres shahs à fouetter. Ainsi nous aurons le temps d’arriver en Inde sans être inquiétés. Et puis il faut être réaliste : entre l’Irak, l’Afghanistan et l’Iran, nous avons choisi l’option la plus sûre. Un proverbe persan dit que « le meilleur qu’on puisse ramener du voyage, c’est soi-même, sain et sauf ». En choisissant de traverser ce pays, nous n’avons pas l’intention de nous mettre en danger et sommes persuadés que nous y découvrirons des sites magnifiques.

Comme nous arrivons aux portes de l’Iran, les coups de téléphone affluent chez nos parents :
« Ils sont bientôt en Iran ? Il faut qu’il fassent attention car, vous savez, là-bas… »

À cette même période la France reçoit des menaces d’Oussama ben Laden pour la première fois depuis sa reconversion en terroriste. Nous demandons alors à nos parents de faire très attention à eux et de veiller à ce qu’aucun avion ne leur tombe sur la tête.

Après avoir passé notre première nuit dans le foyer d’une famille iranienne dont les enfants sont d’une beauté remarquable, nous arrivons à Urmia, une ville située sur les bords du lac du même nom, en voie d’assèchement. Nous découvrons alors un chaos que jamais nous n’avions vu jusque-là. Les voitures sont serrées les unes contre les autres, klaxon-nent avec fureur et jouent aux auto-tamponneuses pour avancer, le tout sous le regard de policiers impassibles. En quelques minutes, nous décou-vrons un aspect insoupçonné des Iraniens : ce sont les pires conducteurs qu’on puisse voir. Cela se confirme sur la route que nous empruntons pour quitter la ville. Si en Turquie le prix élevé de l’essence dissuadait les auto-mobilistes, ici le litre d’essence subventionné par l’État coûte dix centimes de dollar américain et, naturellement, les routes sont encombrées par des chauffards conduisant des véhicules pour la plupart français. En effet, notre pays via l’entreprise Peugeot Citroën, en a vendu cette année près d’un demi-million en pièces détachées à l’Iran, son premier pays d’expor-tation. Les voitures assemblées sur place par des entreprises iraniennes représentent ainsi 30 % du parc automobile. Malheureusement ils ne sem-blent pas avoir livré les manuels d’utilisation et les Peugeot 405 nous effraient autant que les vieilles Peykan, la voiture nationale. Elles sont conduites par des démons. Les Iraniens ne connaissent que le klaxon et la pédale d’accélérateur ; peu d’entre eux utilisent le frein, certainement par simple ignorance. Lancés sur la route, ils n’ont qu’un seul objectif : dou-bler. Pour cela ils gardent le pied au plancher et ne se préoccupent pas de savoir si quelqu’un arrive en face d’eux : ils doublent. Dans les virages, sur des routes étroites : ils doublent. Roulant à vive allure, crachant des nuages de pollution infâme : ils doublent. Leur conduite nous fait hérisser les poils de colère et, pour la première fois depuis notre départ, nous avons peur. Comme l’écrivait Rob Lilwall dans son livre Cycling Home from Siberia, « une menace bien plus grande que les Ayatollahs iraniens, semble-il, est le trafic iranien ».

Nous nous habituons peu à peu à notre nouvel environnement et, les premières frayeurs passées, nous arrivons à Takab sains et saufs. Là, un homme nous prévient :
« La Thaïlande, c’est dangereux. »

Nous sourions, gardant en tête la citation de Martin Luther King : « rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance. »

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