Chapitre 26 – Rencontre avec un hédoniste (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Ô les croyants ! Le vin, le jeu de hasard, les pierres dressées, les flèches de divination ne sont qu’une abomination, œuvre du Diable. Écartez-vous en, afin que vous réussissiez. Le Coran, sourate 5, verset 90.

Il n’est pas vraiment tard lorsque nous arrivons à Torshakan mais nous estimons avoir suffisamment pédalé et décidons de nous arrêter. Un restaurateur nous invite à planter notre tente sur sa terrasse. Nous entrons dans sa boutique en attendant que la nuit tombe et buvons le thé qu’il nous offre. Mohsen est souriant et semble très intéressé par notre voyage. Nous tentons de répondre à sa curiosité ainsi qu’à celle de ses autres clients. Malgré tous les efforts entrepris pour nous faire comprendre, nous ne pouvons détourner longtemps leur attention d’un concurrent plus sérieux : une bouteille de vodka. Stupéfaits de voir un tel breuvage en Iran, nous refusons poliment le verre qui nous est tendu et préférons choisir une pastèque. Le fruit charnu nous paraît bien meilleur, « islamiquement » parlant, bien entendu…

Notre homme nous demande ce que nous pensons de son pays. Nous en sommes ravis et nous ne le cachons pas. À part leur conduite extrême-ment dangereuse, les Iraniens se montrent très accueillants, les paysages sont spectaculaires et le revêtement des routes est confortable. Notre enthousiasme le surprend car, tout comme ses clients, il n’aime pas son pays. Enfin, ce qu’ils détestent surtout, ce sont les punitions infligées par les dirigeants qui leur interdisent de boire de l’alcool et qui, de fait, les obligent à se cacher pour le faire. Depuis la révolution islamique de 1979, les musulmans ne sont pas autorisés à consommer ou vendre de l’alcool. Si par malheur l’un d’eux se fait surprendre en flagrant délit, il recevra quatre-vingts coups de fouet, un châtiment qui peut avoir lieu en public mais qui dans la pratique se négocie par des bakchichs. Il devra aussi passer entre trois mois et un an derrière les barreaux. Enfin, en cas de réci-dive, l’article 179 du code pénal iranien est formel :
« Si une personne a été punie à deux reprises pour avoir consommé de l’alcool, elle sera exécutée la troisième fois. »

À l’évidence ils ne sont pas d’accord avec une loi qui, par ailleurs, n’empêche pas l’importation ni la fabrication d’alcool. Des quatre-vingts millions de litres d’alcool (chiffre en constante hausse) qui circulent chaque année dans le pays, la plupart viennent du Kurdistan irakien ou turc tout proche. Ils transitent dans des lieux comme celui-ci où les clients goûtent vodka ou whisky avant d’en acheter quelques bouteilles. De l’alcool est également produit clandestinement. De mauvaise qualité, il tue chaque année des dizaines de personnes et les consommateurs ont des raisons de se méfier. Mais un bon client n’étant pas un client mort, Mohsen en prend le plus grand soin.
Quand Marion demande s’il ne court pas le risque d’être surpris par la police, notre hôte répond qu’il n’y a pas de danger à l’intérieur de sa maison. Il se sert un autre verre et le vide d’un trait tout en pratiquant le Tasbîh, l’énoncé de courtes prières, en manipulant un chapelet de sa main libre. Que doit penser le prophète Mohammed en voyant un tel tableau ? N’est-ce pas lui qui affirmait qu’« Allah a maudit dix personnes qui traitent avec l’alcool. Celui qui le distille, celui pour qui il est distillé, celui qui le boit, celui qui le transporte, celui chez qui il est transporté, celui qui le sert, celui qui le vend, celui qui profite de l’argent obtenu par sa vente, celui qui l’achète pour lui-même et celui qui l’achète pour quelqu’un d’autre ». Peut-être notre hôte boit-il autant pour ne pas avoir à penser au jour du jugement. Il représente huit hérétiques à lui tout seul, ce qui est beaucoup pour un seul homme. Devant un tel constat, nous ne pouvons que compatir.

À force de tester la qualité de l’alcool avec ses clients, notre hôte commence à être sérieusement éméché. Au moment où nous voulons planter notre tente il nous explique que la mosquée fera aussi bien l’affaire. Il souhaite nous inviter à boire un whisky avant de nous y conduire, prétextant que cela nous aidera à dormir. Nous refusons sage-ment et il boit la portion qui nous était destinée sans insister davantage. Peut-être aurions-nous dû trinquer avec lui, car son rire s’abêtit minute après minute et son débit de parole est de plus en plus hésitant. Nous n’avons pas besoin de parler persan pour comprendre qu’il est ivre. Son état le rend entreprenant ; alors que je m’absente quelques instants pour aller aux toilettes, Marion doit repousser ses avances lorsqu’il pose sa main sur ses cuisses. C’est l’occasion pour elle de se rappeler qu’il ne faut jamais regarder un Iranien dans les yeux, car « cela risque d’être interprété com-me un encouragement ». C’était pourtant écrit dans notre guide Lonely Planet, sans préciser pour autant comment se comporter avec les hommes imbibés d’alcool.
L’homme se calme à mon retour. Après tant de vodka ingurgitée, la mosquée est trop loin pour ses jambes fatiguées et il nous propose de dormir dans son restaurant. Son invitation ne nous rassure pas mais nous l’acceptons lorsqu’il ajoute qu’il doit rentrer chez lui. Son frère, plus sobre, a déjà pris la relève et restera toute la nuit. Nous nous engouffrons dans une salle aménagée au fond du bâtiment, le remercions et nous enfermons à l’intérieur. De son côté, comme il a terminé sa journée, il s’éloigne en voiture. La conduite des Iraniens étant anarchique le jour, nous n’osons imaginer ce qu’elle est la nuit si tous conduisent dans cet état. Par bonheur, les routes désertées après le coucher du soleil offrent moins d’obstacles aux esprits embrumés. Mais ceux qui les empruntent doivent être bien tristes de n’avoir personne à doubler…
Peut-être est-ce pour noyer un chagrin que notre ami a tant bu avant de prendre le volant. Ou peut-être est-ce simplement pour gagner les Jardins du Paradis au plus vite. D’ailleurs, la représentation qui en est faite dans le Coran est telle qu’elle peut attirer n’importe quel hédoniste. Après une vie de privation, tout bon musulman pourra boire autant de vin qu’il voudra tout en goûtant à toutes sortes de fruits, même les plus défendus, si on en croit la description du Paradis qui a été promis aux croyants zélés : « il y aura là des ruisseaux d’une eau jamais malodorante, et des ruisseaux d’un lait au goût inaltérable, et des ruisseaux d’un vin délicieux à boire, ainsi que des ruisseaux d’un miel purifié. Et il y a là, pour eux, des fruits de toutes sortes, ainsi qu’un pardon de la part de leur Seigneur. » (1)

Peut-on reprocher à cet homme d’avoir pris un peu d’avance sur ce qui lui est promis ?

(1) Le Coran, sourate 47, verset 15.

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