Chapitre 28 – Mission impossible aux confins de l’Irak. (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Les difficultés ne sont pas faites pour abattre mais pour être abattues. Charles de Montalembert.

À bout de forces, Marion s’écroule en larmes. Nous avons déjà grimpé plus de mille mètres de dénivelé depuis que avons quitté Zakarian ce matin. Alors que nous sommes encore dans une montée, le virage que nous venons de dépasser nous dévoile la route à venir : elle s’élève par-delà la montagne et sa vision nous sape le moral d’un coup d’œil. Nous observons les lacets à flan de montagne, sur la pente la plus raide. Nous devons admettre que nous n’aurons pas assez d’énergie pour la gravir. Im-puissants, nous regrettons de nous y être engagés. En réalité, nous avions longuement hésité avant de nous diriger dans la vallée d’Howraman. Située aux confins de l’Irak entre Marvivan et Paveh, cette gorge est décrite comme un des endroits les plus spectaculaires de l’Iran. Nous avions d’abord pensé ne pas pouvoir nous y rendre à cause de l’hiver proche. Or, le ciel est clément et nous avons décidé de tenter notre chance, conscients qu’il s’agit probablement d’une des routes les plus diffi-ciles du pays. À Marivan, à quarante kilomètres de là, un homme nous avait affirmé qu’il était impossible de nous y rendre à vélo. Peut-être voulait-il nous louer ses services et nous y conduire en voiture moyennant quelques dollars. Le policier interpellé quelques mètres plus loin avait nuancé ses propos et nous avait conseillé de faire un détour de trois cents kilomètres pour la contourner. À Biakaya, au niveau de l’intersection conduisant à la vallée, un autre homme nous avait dit que ce serait very hard. Nous étions prévenus.

Nous avons gravi une succession de montées fortement pentues durant les quatre derniers jours. À présent, la tâche nous paraît insurmontable. Une forte diarrhée m’a passablement affaibli et Marion peine à respirer. L’air lui brûle la gorge et les poumons, une mauvaise toux lui poignarde le thorax à chaque crise. Les larmes coulent sur ses joues. Interdits, nous mesurons l’étendue des dégâts pendant de longues minutes sans échanger un seul mot. Pourtant, malgré l’obstacle qui se dresse devant nous, un étrange sentiment de bonheur m’envahit. Même si Marion pleure de douleur et de désespoir mêlés, la force que dégage la montagne qui nous domine me remplit de joie. Cela peut paraître égoïste et cruel. Je sais pourtant que si Marion n’est pas dans une grande forme, cette crise est passagère et le bonheur emplira aussi son cœur d’ici quelques heures.

Après de longues minutes d’observation, nous remarquons une plate-forme un peu plus haut sur le bord de la route. Nous décidons de nous y rendre pour bivouaquer, remettant à demain la fin de l’ascension. Un automobiliste descendant la montagne nous donne de l’eau, puis un pick-up allant dans le sens inverse s’arrête à nos côtés. En voyant notre état, ses passagers chargent nos vélos à l’arrière de leur véhicule et nous conduisent plus haut. Cinq minutes plus tard nous arrivons à une intersection que nous ne pouvions pas voir d’en bas. Nous avons l’heureuse surprise de constater que nous ne serons pas obligés de gravir la route qui a causé notre effondrement moral. Elle continue de grimper sur notre droite en direction de l’Irak alors que celle que nous devons emprunter plonge dans le canyon qui s’ouvre à notre gauche. Baignée dans la brume, la verti-gineuse vallée d’Howraman se déploie enfin face à nous. Sous nos yeux ébahis, des pans de montagne s’enfoncent dans des gorges aux dimensions abyssales. Dix minutes auparavant nous étions dans les profondeurs du désespoir et maintenant une joie indicible nous envahit. Excités à l’idée de plonger dans les entrailles de cette vallée, nous déchargeons les vélos avec célérité et remercions notre chauffeur. Il nous déconseille lui aussi d’aller dans la vallée d’Howraman qui est selon lui « impossible by bicycle ». Mais si nous sommes venus jusqu’ici, c’est justement pour nous y rendre. Fébriles et impatients, nous descendons la vallée vers le village étagé de Kamala. Les pentes sont telles que les toits des maisons servent de cours aux voisins du dessus. Le village suivant porte le nom de la vallée. On en déduit qu’il s’agit du plus grand bourg. Nous traversons le hameau avec lenteur, saluant chaque villageois d’un salam amical. Vêtus de kolobal, des vestes en feutrine marron aux épaulettes pointues, ils nous regardent passer en souriant sans oser nous arrêter pour discuter. De nombreuses maisons sont en construction. L’ossature en fer supporte les murs de pierres, arrachées à la montagne à coup de barres à mine. Les plus belles sont directement érigées en murs sur place, les autres sont transportées plus loin pour être taillées. Les toits plats sont pour la plupart recouverts de terre ou de goudron. L’architecture de ces hameaux relève du génie et exige un travail de forçat. Nous serons toujours surpris par les exploits improbables des hommes qui repoussent encore et toujours les limites de la montagne ou de la mer, de l’altitude ou des profondeurs.

Après une nuit réparatrice passée dans le seul hôtel de la région, nous nous levons bien décidés à en découdre avec cette vallée. Les rayons du soleil réveillent peu à peu le village d’Howraman-at-Takht que nous quittons. Vu d’en bas, les monceaux de maisons nous paraissent plus impressionnants encore, plus étagés, plus surprenants. Les chemins qui sillonnent la montagne sont également étonnants. En observant l’un d’eux s’élancer vers le ciel en de nombreux virages, nous pensons qu’il s’agit d’un sentier de muletiers. Pourtant, en l’observant attentivement, nous aperce-vons une tâche bleue en mouvement. D’où nous sommes, la camionnette qui lutte contre la gravité est si petite qu’il nous est difficile de la distin-guer avec précision. Elle n’est qu’un petit point coloré perdu dans l’im-mensité rocheuse de la montagne. Cette vision nous donne des frissons. La vallée d’Howraman me rappelle un lieu lointain, l’Apurimac. Ce fleuve péruvien serpente dans les Andes et creuse des canyons profonds de deux mille mètres semblables à celui-ci. Le chemin que nous observons me fait étrangement penser à celui des Incas qui m’avait fait découvrir la cité perdue de Choquequiraw en 2007. Ici, il mène à un village dont nous apercevons à notre gauche quelques terrasses cultivées. Nous ne savons toujours pas ce qui nous attend pour les prochains jours si ce n’est que soixante-dix kilomètres probablement non asphaltés nous séparent de Paveh. Si par malheur nous avons à parcourir un pareil sentier, les deux prochaines journées risquent d’être particulièrement difficiles.

Quelques kilomètres plus loin, l’asphalte disparaît et la route plonge subitement vers la rivière en contrebas. Nous poursuivons sur une route cahoteuse où la circulation est évidemment peu dense. Les motos de petite cylindrée sont les plus nombreuses, suivies par les camionnettes et les 4×4. En voyant les chauffeurs et passagers brinquebalés, nous préférons pédaler sur cette piste malgré les difficultés du relief. Tour à tour la route s’élève pour mieux redescendre, nous dévoilant ici quelques méandres de la rivière, là quelques pics majestueux et parfois quelques villages étagés dont on se demande pourquoi et surtout comment ils ont été construits. On pourrait croire qu’ils sont isolés et loin du monde. Pourtant, nous rencontrons Ali, un habitant parfaitement anglophone. Il nous explique qu’il habite en Angleterre depuis neuf ans et que c’est la première fois qu’il revient ici, dans son village natal. Il nous invite à un mariage célébré dans le village. Comme la route nous paraît encore longue et incertaine jusqu’à Paveh, nous préférons décliner son offre et poursuivre notre chemin. De plus, nous apprécions la solitude et voulons la savourer davantage au lieu d’être conduits dans une maison où nous serons une source de curiosité. Nous préférons rester seuls et prendre du temps juste pour nous deux. À ce moment de notre voyage nous avons besoin de calme et de tranquillité loin des autres. Durant le jour, le relief exigeant et les tabous de la vie en société nous interdisent les moments de tendresse. Nous en avons pourtant besoin et la tente est notre refuge, l’unique en-droit où nous pouvons nous retrouver seuls, loin des regards inquisiteurs. Plus qu’un simple abri contre le froid et la pluie, elle est devenue un cocon douillet et familier. Nous y sommes accoutumés et elle nous manque depuis le début de la traversée de la Turquie. En effet, nous n’avons jamais été vraiment seuls depuis Istanbul et les occasions de bivouaquer ont été rares en raison des nombreuses invitations que nous avons acceptées.

Plus loin nous arrivons au fond d’une gorge vertigineuse. Les seuls espaces plats des environs sont les toits des maisons. Nous en débusquons un qui nous semble confortable et demandons l’autorisation à son pro-priétaire d’y planter notre tente. C’est donc sur la maison d’un pisciculteur que nous élisons domicile pour la nuit. Au-dessous de nous, la rivière est agitée de petits remous ; sur la piste au-dessus, les derniers véhicules se pressent de rentrer avant que les ténèbres plongent la vallée dans un silence rassérénant.

Le décor est tout autant spectaculaire le lendemain. La route est main-tenant taillée dans une falaise abrupte et risque à tout moment de tomber dans la rivière en contrebas. Alors que nous abordons une montée, un bruit de pelleteuse nous sort de notre torpeur. Les Iraniens ouvrent une route qui transpercera la montagne. Nous nous engouffrons dans un tunnel, persuadés de bénéficier d’un raccourci pour éviter un col. Malheu-reusement, c’est aussi le retour du bitume. Après quarante kilomètres de piste, la civilisation bruyante et polluante nous rattrape sans transition. Une descente nous conduit au pied d’une longue montée que nous aurions pu éviter si nous avions gravi les quatre lacets pour arriver au col. Dans un ultime effort, nous parvenons à atteindre Paveh en milieu d’après-midi. Décrite comme agréable, la ville nous paraît aussi bruyante et agressive que toutes celles d’Iran. Nous nous en échappons le plus rapidement possible et bivouaquons un peu plus loin dans une noyeraie.

Dans les bras l’un de l’autre, nous nous endormons en repensant aux images accumulées pendant les deux derniers jours. Ce détour a été diffi-cile, nous avons eu peur et nous avons souffert. Mais, la douleur oubliée laisse place à un bonheur intense. Nous sommes heureux d’avoir pédalé sur cette piste de terre qui nous a permis de découvrir une des régions les plus spectaculaires de l’Iran. Des rêves viennent animer notre nuit. Ils évoquent des régions lointaines aux confins du monde, des lieux imagi-naires baignés de brume vaporeuse, des montagnes titanesques peuplées d’Oréades aux charmes capiteux, des rivières aux fragrances ensorceleuses.

Dans la vallée d’Howraman, ces rêves se confondent avec la réalité.

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