Chapitre 29 – Le coup de la panne (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Le conducteur qui utilise le coup de la panne doit faire preuve d’une certaine capacité à jouer la comédie pour ne pas soulever les doutes (…) quant à la réalité de la difficulté survenue. Ainsi, il doit être en mesure de simuler la surprise ou la colère avec justesse pour ressembler à un automobiliste découvrant effectivement un problème de fonctionnement puis se montrant incapable de l’identifier ou de le résoudre par lui-même. Wikipédia.

Pour compenser leur timidité, les Turcs ont l’habitude d’offrir le thé à quiconque suscite leur curiosité. Difficile de le refuser, il permet d’entamer la discussion sereinement. En Iran, les invitations sont plus rares et nous les refusons lorsque cela arrive, ta’ârof oblige (1) . Seulement, si les Iraniens sont aussi curieux, voire plus, que leurs voisins, ils semblent être également plus timides. De ce fait ils ont mis en place des stratagèmes pour aller à la rencontre des étrangers. Le litre de pétrole étant moins cher ici que l’équivalent en eau chez nous, ce n’est pas avec le thé qu’ils attirent l’étranger, mais avec leurs véhicules.

Nous avons beaucoup de mal à nous habituer au flot continu de mauvais conducteurs, de voitures malodorantes et bruyantes. En fait, plus les kilomètres défilent, plus la conduite des Iraniens nous énerve. C’est d’autant plus dommage qu’ils sont charmants dès l’instant où ils redeviennent piétons. Malheureusement, nous passons le plus clair de notre temps sur la route et c’est donc en voiture, bus, camion ou moto que nous les côtoyons le plus. Le temps que les Turcs passent assis sur un tabouret à discuter, les Iraniens le gaspillent au volant. Alors que les premiers nous hélaient sur le bord de la route pour boire un çay, les seconds nous suivent, nous doublent et nous croisent en nous lançant un « hello mister » qui ne nous réjouit pas. Évidemment, l’appel au thé est plus séduisant que le son du klaxon : nous n’avons pas envie de subir une conversation à travers une portière entrouverte avec en bruit de fond le ronronnement d’un véhicule polluant. Les paroles sont hachées par le bruit du moteur et le plaisir gâché par l’odeur des gaz d’échappement. De plus, comme ils conduisent de façon brutale, nous ne souhaitons pas passer du temps avec ceux qui, à longueur de journée, nous frôlent dangereusement et nous font signe de déguerpir hors de leur route.

Après avoir effectué quelques allers-retours pour nous observer sous toutes les coutures, certains prennent leur courage à deux mains et s’arrêtent à notre hauteur. C’est au moment de baisser la vitre qu’ils se souviennent qu’ils ne parlent pas un mot d’anglais… Ils lèvent alors la main à plat vers le ciel et font un hochement de tête voulant dire :
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Intrigués, nous faisons de même :
« C’est à nous de vous poser la question mes garçons ! C’est vous qui vous êtes arrêtés à nos côtés : qu’est-ce qu’il y a ? »

Un peu déconcertés, ils poursuivent en nous demandant si nous parlons persan. Selon notre humeur, nous répondons kam (un peu), ou parlons en anglais. Cette méthode est assez efficace pour les faire fuir. Cependant, certains mettent en place une ruse vieille comme le monde : le coup de la panne. Combien de fois avons-nous vu des hommes arrêtés le long de la route, agenouillés au pied de leur moto, tapotant sur les pneus de leur voiture ou encore la tête plongée dans leur moteur ? Au début, nous pensions naïvement que ces nombreuses pannes étaient la conséquence d’un parc automobile usagé. Mais très vite, nous nous sommes aperçus de plusieurs choses :
– Les pannes arrivent très rarement sur les grands axes, là où les Iraniens sont trop occupés à conduire aussi mal que possible pour pouvoir nous remarquer.
– Les véhicules tombent en panne juste après nous avoir doublés.
– Ils redémarrent miraculeusement juste après que nous les ayons devancés.

Conscients de ce subterfuge, nous en usons et en jouons. Lorsque nous avons besoin de renseignements, nous nous arrêtons aux côtés du fin stratège pour lui poser quelques questions sur notre itinéraire. Parfois même nous leur demandons une faveur. Un jour que j’étais grippé après Takab, nous avons accosté un camionneur couché sous son véhicule à quelques mètres de nous. Heureux de pouvoir satisfaire sa curiosité, il nous aide à charger les vélos dans le Mercedes Benz dont les années se comptent en grincements de ferrailles et taches de rouille. Même si le tacot a redémarré au quart de tour, les vingt kilomètres parcourus à son bord nous ont fait penser que, pour une fois, le chauffeur s’était probablement arrêté après avoir entendu les bruits annonciateurs d’une panne imminente.

Lorsque nous ne sommes pas d’humeur joyeuse, ce qui arrive généralement après avoir passé trop de temps sur des grands axes, nous continuons notre chemin sans même détourner notre regard, sans nous soucier de la déception ressentie par l’automobiliste. Il nous arrive aussi d’anticiper et de nous arrêter nous aussi en amont du véhicule en panne. Là, nous déballons fruits, pain et fromage et attendons que l’homme reparte, ce qu’il fait assez vite. Enfin, lorsque nous sommes d’humeur joueuse, nous aidons l’automobiliste à réparer sa voiture. Nous nous découvrons des talents insoupçonnés de mécanicien car le véhicule incriminé redémarre très vite.
Malheureusement, certains n’ont pas que de bonnes intentions. Dans la montée menant au col d’Howraman, Marion prend de l’avance tandis que j’essaye de faire comprendre à un conducteur de quad qu’il n’y a rien d’étrange au fait de se déplacer à vélo. Une voiture nous double et son chauffeur gratifie Marion de larges sourires équivoques. Sans grande surprise, il s’arrête quelques mètres plus haut, il ouvre et referme trois fois son capot et son coffre et semble bien embarrassé. Comme on ne fait pas facilement le coup de la panne à Marion, elle s’arrête pour m’attendre et nous passons ensemble près de l’automobiliste. Arrivé à sa hauteur, je lui propose mon aide. Il me répond que la panne est réparée et redémarre dans la foulée. Il aurait voulu faire connaissance avec Marion, mais c’est à moi qu’il a dû s’adresser.

Ne généralisons pas : certains hommes se débrouillent très bien sans véhicule pour entrer en contact. Les gendarmes en uniformes sont les plus favorisés car il nous est difficile de ne pas nous arrêter s’ils nous le demandent. Commence alors une discussion plutôt agréable avec nos interlocuteurs généralement souriants qui nous demandent notre provenance et notre destination. Emportés par la conversation lorsqu’ils parlent un bon anglais (ce qui est rare), ils en oublient parfois de nous demander nos passeports. Alertés par une sentinelle, les quinze gendarmes de la caserne de Sonnateh nous attendent sur le bord de la route. Nous nous arrêtons à leur hauteur, inquiets d’en voir autant nous observer. Qu’a-t-on bien pu faire de mal ? L’un d’entre eux nous souhaite dans un excellent anglais la bienvenue au Kurdistan. Après un échange sur les températures nocturnes, la difficulté du relief et l’accueil iranien, il nous laisse partir en nous souhaitant « good luck ». Nous nous éloignons, étonnés qu’il ne nous ait pas demandé nos papiers. Quelques kilomètres plus loin, nous voyons dans notre rétroviseur une voiture de police se rapprocher. Nous devinons que le policier vient réparer son oubli. À notre grande surprise le véhicule nous double sans même ralentir. Finalement, la voiture revient et trois policiers en descendent, dont notre ami anglophone. Gêné, il nous demande enfin notre passeport et, sur une page immaculée, écrit nos noms suivis de nos âges respectifs. Simple formalité administrative.

Il arrive à l’inverse que des civils se fassent passer pour des policiers. Après plus de mille trois cents mètres de dénivelé dans les jambes, nous sommes en plein effort pour tenter d’arriver à Paveh lorsqu’une Peugeot 405 nous double puis s’arrête. Ses occupants nous saluent de véhéments « hello mister » auxquels nous répondons par un salam de courtoisie sans nous arrêter. Cela ne semble pas leur plaire et ils nous dépassent à nouveau en nous faisant signe de nous arrêter :
« Police ! Police ! »

Nous obtempérons à contre-cœur. Deux hommes au ventre grassouillet sortent de leur véhicule, suivis par un patriarche. L’un d’entre eux nous montre son badge de fonctionnaire qui aurait très bien pu être une carte d’étudiant. Nous avions entendu des histoires de faux policiers en Iran : des hommes se font passer pour des agents des forces de l’ordre et réquisitionnent le passeport des touristes avant de leur demander de l’argent en échange du précieux document. Fatigués par la traversée de la vallée d’Howraman, nous n’avons pas d’énergie à perdre dans de longs plaidoyers et nous tendons nos passeports sans réfléchir. Il faut dire que l’intervention musclée de ces gaillards ne favorise pas la réflexion, tout comme le fait d’être en Iran, où la peur des petits hommes verts (en référence à la couleur de leur uniforme) pèse sur nous. L’un d’eux téléphone à un soi-disant lieutenant que l’on soupçonne d’être son grand-oncle. Le patriarche se met dans la partie un peu malgré lui et nous demande pourquoi nous n’avons pas le même nom alors que nous sommes mariés. Le troisième, jovial et un peu anglophone, finit par nous laisser partir en s’excusant platement. Nous continuons notre ascension, trouvant leur méthode d’approche un peu brutale.

C’est finalement à Kermanshah que nous subissons l’abordage le plus comique. Nous flânons dans les rues de la ville, quand deux hommes nous accostent pour nous demander l’heure en persan. Satisfaits de notre réponse, ils poursuivent la discussion en anglais. Ils commencent par nous demander si nous sommes frère et sœur (un Turc aurait demandé si nous étions amis) puis notre nationalité. Après quelques minutes, nous nous apprêtons à nous serrer la main en guise d’au revoir et je fais remarquer à notre interlocuteur qu’il a une bien belle montre à son poignet.
« Oui, elle est en or ! » me répond-il enthousiaste, avant de se rendre compte, un peu gêné mais aussi amusé, qu’il a commencé la conversation en nous demandant l’heure.

Il conclut en disant qu’en effet, si les Iraniens sont des gens charmants, ils ne savent pas comment le montrer.

(1) cf. chapitre 31, « Un, deux, trois, ta’ârof, ou l’art de bien mentir« .

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