Chapitre 30 : L’art de bien parler (Turquie)


Chapitre extrait du livre « Nouvelles vagabondes » relatant notre aventure cyclopédique entre la France et la Nouvelle-Zélande.

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Nouvelles vagabondes, récit d'un voyage à vélo en Asie

Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres.Yahvé les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c’est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre et c’est de là qu’il les dispersa sur toute la face de la terre. Genèse 11, la Bible de Jérusalem.

Il est loin le temps où les hommes parlaient la même langue adamique. En construisant la Tour de Babel pour atteindre le ciel, ils ont provoqué le courroux suprême. Fâché par leur orgueil, Dieu brouilla les langages des bâtisseurs pour qu’ils ne puissent plus se comprendre. Qu’ils s’en mordent la langue car les conséquences durent encore de nos jours. Aux six mille sept cents langues parlées dans le monde, il faut rajouter environ trente-cinq mille dialectes, de quoi perdre son latin.
Nous avons traversé de nombreux pays et régions dont nous ignorons les langues. De l’accent exotique des Savoyards et les quelques belles paires de gouilles (lacs) du Beaufortain jusqu’au Kurdistan en passant par l’Italie et l’ex-Yougoslavie, nous avons sans cesse été confrontés à des langues très différentes, riches de subtilités, intonations et bizarreries. Pourtant, sauf quelques exceptions comme en Suisse allemande, nous avons toujours pu nous faire comprendre et avons parfois eu de longues et passionnantes discussions. En allant du dictionnaire au mime, des dessins aux devinettes, les échanges deviennent amusants et presque faciles.

Dans le monde, le mandarin est la langue la plus utilisée avec près d’un milliard de locuteurs. Notre chemin universitaire ne nous a pas donné l’occasion de l’apprendre. Par chance, notre chemin cyclopédique ne nous conduira pas non plus là où il se parle. L’anglais arrive en deuxième position. C’est la « seconde langue » la plus apprise au monde et elle bénéficie d’un statut international et donc incontournable. Nous l’avons utilisée durant toute notre traversée de la Slovénie, où une grande partie de la population la maîtrise, ainsi qu’en présence des responsables des clubs rotariens et de la Croix-Rouge.
Loin derrière ces deux langues, mais en quatrième ou cinquième position mondiale tout de même, notre langue est parlée dans les soixante-quinze pays regroupant l’Organisation international de la francophonie. On trouve également des amateurs de français ailleurs, comme en Turquie par exemple. Nous avons été surpris de rencontrer une importante population francophone au pays des loukoums. De nombreux Turcs ont vécu ou vivent encore en France ou en Belgique, et on les trouve disséminés partout dans leur pays. Chacune de ces rencontres a été l’occasion de passer d’agréables moments à évoquer notre pays natal et à mieux nous informer sur la région traversée. Mais le nombre total de personnes francophones ou anglophones n’est pas élevé et il est finalement rare de pouvoir discuter facilement. Dans ces cas-là, il nous faut composer avec la langue locale.

Parler l’allemand, l’italien, le serbo-croate, le bulgare, le grec, le turc ou le persan n’est pas chose aisée quand on ne les a pas appris. Même si nous ne sommes pas polyglottes, il n’est pas question pour autant d’avaler sa langue. Comme elle nous démange, nous n’avons la plupart du temps pas d’autre choix que d’apprendre les rudiments du parler local. La connexion internet, quand elle est possible, permet d’utiliser des traducteurs électroniques. En un simple clic, les dictionnaires du web font défiler des phrases toutes faites dans la langue choisie. Commode dans un premier temps, nous nous sommes aperçus que l’outil informatique rend très vite la discussion impersonnelle et peu chaleureuse ; nous préférons largement les mimes ou les regards.

La meilleure aide vient de notre inconditionnel compagnon : Les langages de l’humanité, une encyclopédie des 3.000 langues parlées dans le monde, de Michel Malherbe. Ce dictionnaire fournit une liste de mots utiles dans chaque langue, allant des adjectifs aux verbes, en passant par les métiers, la vie domestique, la nourriture, les numéros et les phrases les plus courantes. Bien sûr, le format de cette encyclopédie n’est pas adapté à notre manière de voyager et nous nous sommes contentés d’en photocopier quelques pages. Nous l’avons inauguré en Slovénie où il nous avait permis de nous faire comprendre pour dormir près de rivières ou des églises, pour demander du pain ou des fruits. Plus loin, accueillis par un paysan serbe à Bosanska Krupa, nous avons passé la soirée et le début de matinée avec sa femme et lui. Enthousiaste à l’idée d’enseigner sa langue à des étrangers, il nous a même fait un cours de prononciation entre le ch du š, le tch du ć et celui du č, des nuances qu’il nous est encore aujourd’hui très difficile de discerner. Le dictionnaire en français permet aussi à nos hôtes de se prendre pour Molière le temps d’un soir si le cœur leur en dit. Compagnon de tous les jours, il nous a aidés à apprendre beaucoup de vocabulaire utile, si bien qu’après un séjour d’un mois dans un pays, nous pouvons enchaîner quelques phrases.
Mais il y a un risque. Voyant que nous parlons quelques mots de leur langue, nos interlocuteurs souvent bavards quand il s’agit de satisfaire leur curiosité, débitent à toute vitesse des propos tout à fait incompréhensibles. Nous devons alors nous avouer vaincus et demander un peu confus s’ils parlent anglais…

Notons que ce dictionnaire a des variantes d’un pays à l’autre. Par exemple le verbe « travailler » n’existe pas en serbo-croate. Dans la langue kurde, le mot « attentat » s’est glissé entre « police » et « environnement » par rapport à la version turque. Il peut également y avoir des erreurs. Dans la même version kurde, le mot « paysan » est traduit par « villageois ». Ce n’est pas forcément faux sur le terrain mais c’est néanmoins une erreur linguistique. Il faut également faire attention à bien l’utiliser. À Diyarbakır, mon interlocuteur ne comprenait pas le mot noir, kalo. Je le répétais plusieurs fois jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’il s’agissait d’une traduction en konkani, une langue parlée en Inde. Sur nos photocopies, elle précède le kurde et la dernière page est imprimée en vis-à-vis de la première page kurde.

Enfin, il faut préciser qu’il manque un chapitre sur les jurons. Après tout, pourquoi devrait-on toujours être poli et de bonne humeur en voyage ? Quand des Iraniens au volant nous frôlent dangereusement, avons-nous envie de leur dire des amabilités ? Qu’en est-il lorsque quarante d’entre eux s’agglutinent autour de nous ou que des enfants kurdes tentent de caresser les fesses de Marion ? Dans ces cas-là, nous avons plutôt envie de lancer des injures. Même si le registre de la langue vipérine ne figure pas dans notre dictionnaire, nous ne nous avouons pas vaincus pour autant. À Van, une amie kurde nous explique qu’un « imbécile » est aussi appelé « concombre ». Celui-là, nous en connaissons la traduction : hiyar.

De plus, les gens que nous croisons nous apprennent beaucoup de mots faciles à retenir, tel que seksen bir qu’il nous est maintenant impossible d’oublier. En persan par exemple, on appelle raki une « piste » alors que c’était le nom de l’alcool anisé en Turquie, Johnny désigne un « touriste occidental », tchador une « tente » et « lentement » se dit yavash.
Ce dernier mot est le plus usité. Toutes les circonstances sont bonnes pour l’utiliser : lorsqu’on nous sert un alcool fort, lorsqu’il faut charger le vélo dans une remorque ou une camionnette, lorsqu’on explique combien de jours il nous a fallu pour rallier tel endroit à tel autre. C’est d’autant plus amusant qu’il est toujours prononcé en doublon : piano piano en italien, polako polako en serbo-croate, yavaş yavaş en turc, yavash yavash en persan.

Évidemment, dès le premier jour, il faut savoir dire « merci », « au revoir », « bonjour ». Nous avons également plaisir à apprendre au plus vite « comment ça va ? ». Posé dès le début de la conversation, il permet de décrocher facilement un sourire à de nos interlocuteurs. Les mots « beau », « joli » et « bon », associés à l’adverbe « très » sont aussi utiles. Où que l’on soit, on nous demande si nous aimons le pays. À moins d’être provocateur, voire kamikaze, il convient de dire qu’il est « très joli » : mnogo dobro, çok güzel…
Parmi tous ces mots, on peut aussi constater que certains proviennent du français. En bulgare, turc et persan, nous retrouvons par exemple le merci ; en Turquie, nous mangeons du « jambon » (très peu en fait).

On peut facilement retenir une centaine de mots. Ce vocabulaire appris en chemin favorise la sympathie et nous met plus à l’aise. Lorsque nous sommes dans une région reculée et ne rencontrons que les populations locales, il est plus agréable et apprécié d’entamer la conversation par un dober dan ou merhaba timide que par un hi ou pire, un « bonjour » orgueilleux. Notre interlocuteur apprécie notre volonté d’apprendre quelques rudiments de sa langue et nous pardonne ensuite bien des maladresses. Nous pouvons alors demander où nous pourrions trouver des biscuits ou un peu d’eau pour étancher la soif qui nous fait tirer la langue. C’est également une grande satisfaction. Nous avons plaisir à constater qu’après un certain temps nous pouvons tenir un semblant de discussion. Bien entendu, c’est souvent à ce moment-là que nous devons changer de pays. Nous devons alors faire place nette dans notre mémoire pour la remplir par d’autres mots, tout aussi bizarres ou difficiles à retenir et à prononcer. C’est d’autant plus malaisé que certains mots de même sonorité ne veulent pas dire la même chose d’un pays à un autre. Né en est un bel exemple. Il signifie « non » en serbo-croate et en bulgare. Mais il s’accompagne d’un hochement de tête de bas en haut en Bulgarie. En grec, il équivaut à « oui » et il convient de le prononcer avec le hochement de tête classique. Enfin, en Turquie il signifie « quoi ». Il faut vraiment tourner sa langue sept fois dans sa bouche pour éviter les malentendus, le temps de s’adapter à un nouveau vocabulaire. Notre unique soirée passée en Grèce a été l’illustration parfaite de nos contresens lorsque nous répondions par l’affirmative en mimant la négation. Les Grecs ont dû se demander quels étaient ces touristes qui ne savaient pas ce qu’ils voulaient.

À notre arrivée en Iran nous avons du mal à prononcer des sons jusque-là inconnus. Nous essayons de bredouiller quelques mots en persan en nous aidant de notre dictionnaire, mais notre prononciation est tellement mauvaise que les gens pensent que nous parlons anglais ! Ils nous interrogent timidement :
« Désolé mais je ne parle pas très bien anglais, pourriez-vous répéter lentement ? »
En Persan des sons comme le a ou le r se prononcent de plusieurs manières dont il nous est difficile de saisir les nuances, d’où nos difficultés à nous faire comprendre.
Pour y remédier, nous avons utilisé le g’palémo, un imagier édité par le guide du routard. Une maison étant une maison et une brebis une brebis quelque soit le pays où l’on se trouve (à deux ou trois variantes près), ce livret permet de se faire comprendre en montrant des illustrations classées par thème. Il suffit donc de désigner le dessin d’un objet ou d’un désir et les gens peuvent facilement nous comprendre. L’image d’une tente a été celle que nous avons la plus utilisée pour nous sortir de bien des embarras.
Un autre paramètre qui n’a rien à voir avec le langage intervient dans la communication : la culture. Aucun dictionnaire ne peut expliquer que lorsqu’un Iranien vous invite à boire un thé, cela n’a pas le même sens que pour un Turc. Il nous faudra pour cela comprendre un des aspects importants de la culture iranienne : le ta’ârof. Comme quoi, on n’est jamais au bout de ses surprises.

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