Chapitre 13 : Deux ans de vie commune (Turquie)

La deuxième année (…) vous êtes devenu tendre. Vous êtes fier de la complicité qui s’est établie dans votre couple. Vous comprenez votre femme « à demi-mot » ; quelle joie de ne faire qu’un. Frédéric Beigbeder.

Nous sommes le 28 septembre 2010, cela fait deux ans que Marion et moi avons échangé notre premier baiser. Je revenais d’Ardèche et atten-dais ma future promise dans la gare de Clermont-Ferrand. Vêtue d’une blouse bleue pas franchement séduisante, elle m’a fait goûter ses lèvres pour la première fois et depuis je ne peux plus m’en passer. Pour preuve, je la suivrais jusqu’au bout du monde…

Pour célébrer nos deux ans de vie commune, nous nous offrons deux chaînes de vélo. Les remplacer est une opération qu’il convient de faire tous les cinq mille kilomètres : l’équivalent d’une vidange pour les voitures en quelque sorte. C’est notre cadeau d’anniversaire, pour que nous puis-sions continuer à pédaler en harmonie, pour que nous avancions encore ensemble dans la même direction et à la même allure. Alors que nous apercevons la berge d’une rivière où nous pourrions opérer tranquil-lement, nous entendons le patron d’un restaurant tout proche nous crier :

« Çay, çay ! »

Le thé est déjà servi lorsque nous nous asseyons à une table. La répara-tion des vélos va prendre un bon moment ; notre hôte en est ravi, il pourra ainsi passer plus de temps en notre compagnie. Il nous faut plus d’une heure pour changer la chaîne de Maïdo (le vélo de Marion) et nettoyer pignons et plateaux. Cette tâche terminée, on nous annonce que le repas est prêt. Rassasiés, nous continuons avec Teresa (mon vélo). Une heure et quelques thés plus tard nous sommes sur le point de partir, nos vélos brillants de tous leurs feux. Notre hôte refuse catégoriquement de se faire payer repas et boissons. Ainsi va l’hospitalité turque : joyeux anniver-saire !

Marion souhaitait que nous passions une soirée en amoureux au res-taurant. La journée est bien avancée lorsque nous choisissons d’arrêter à Bozuyuk. Avant d’apprécier un bon dîner, il faut d’abord trouver un en-droit sûr où planter la tente. Comme le gazon de la gendarmerie semble confortable, nous demandons aux occupants des lieux s’il nous serait possible d’y bivouaquer le temps d’une nuit. Le gendarme que nous inter-pellons nous invite d’abord à boire un thé. Il parle un peu français et nous discutons de choses et d’autres. Finalement, il nous annonce qu’il ne peut  pas nous autoriser à dormir ici étant donné que son chef est absent. En revanche il nous indique la jandarma, la caserne militaire. Au téléphone, il obtient leur accord et nous le remercions de bon cœur. Sur place, Servet est notre interprète. Cet ingénieur est ici bien malgré lui. Il nous explique que les militaires l’ont cherché pendant un an avant de le trouver et de l’amener pour qu’il effectue son service. Comme il est diplômé de l’uni-versité, il restera cinq mois et demi au lieu des quinze règlementaires. Le chagrin lui a déjà fait perdre dix kilos en deux mois. Son supérieur ne par-lant pas un mot d’anglais, Servet s’amuse à déballer tout son mécontente-ment dans cette langue :

« Dans la vie civile je suis supérieur à lui. Mais ici je dois me soumettre et présenter les armes. Je déteste ça. »

Il envie ma barbe de trois jours.

« J’avais les cheveux longs et une longue barbe avant de venir. Maintenant je dois me raser tous les matins et avoir les cheveux très courts. »

Je ne relève pas la remarque mais je pense au fond de moi que Marion prévoit de mettre ces mêmes clauses dans notre contrat de mariage…

On nous apporte le repas en attendant que le commandant arrive. Le dîner de fête pour nos deux ans de vie commune nous est servi sur un pla-teau de zinc à quatre compartiments : un pour les pâtes collantes, un autre pour le bouillon huileux, un troisième rempli de ragoût et le quatrième pour les couverts. Trois bouts de pain rassis et du raisin complètent le menu. Même dans le plus fantaisiste de ses rêves, Marion n’avait pas ima-giné un tel festin. Nous faisons la moue mais raclons finalement nos auges en remerciant nos amphitryons pour tant de bonté.

Le commandant en chef arrive enfin et nous souhaite la bienvenue. Il nous convie à camper en face de la caserne pour que les troufions puissent veiller à notre sécurité. Cela dit, après avoir consommé notre dîner ro-mantique, nous n’avons plus besoin d’un lieu hautement sécurisé puisque nous n’avons aucune raison de nous éloigner de notre tente. Il semble tout de même difficile de refuser leur proposition alors que nous les avons déjà mobilisés. Nous nous installons à regret sur leur terrain vague grossière-ment nivelé au bulldozer, parsemé de courageuses mauvaises herbes qui ont réussi à percer le sol tassé par les engins. Rien à voir avec le gazon verdoyant initialement repéré près de la gendarmerie. Non contents d’être coincés entre deux routes à grande circulation, nous constatons une fois installés que les trains passent à quelques mètres de nous. Nous nous réveillerons souvent dans la nuit, à chaque fois persuadés d’être écrasés par une locomotive et ses dizaines de wagons. Bref, on aurait pu faire mieux en guise de romantisme.

Au réveil, nos quatre pneus ainsi qu’un de nos matelas sont crevés. Nous croyons au début à un attentat terroriste mené par un commando voulant défier les militaires et mettre en doute leur capacité de surveil-lance. En réalité le terrain sur lequel nous sommes est un véritable champ de mine : nous sommes encerclés par des plantes rampantes que nous n’avions pas repérées la veille. Pour assurer leur prolifération, elles protè-gent leurs graines dans de solides boules épineuses, celles-là même qui sont maintenant plantées dans nos pneus et notre tente. Voilà une bien étrange façon de se reproduire…

Nous quittons les lieux après avoir réparé nos vélos et remercié les officiers pour leur accueil digne d’un hôtel cinq étoiles. Une chose est sûre, nous nous souviendrons pendant longtemps de cet anniversaire.

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