Chapitre 14 : Sex and beer (Turquie)

Le langage, un autre mur… Jean-Paul Filion.

Nous avons rencontré Arnaud à Istanbul et nous le retrouvons sur notre route après Bursa. Ce Suisse aux longs cheveux crépus espère se rendre à vélo au Japon. Comme nous apprécions sa compagnie, nous décidons de pédaler ensemble sur les routes de Turquie. Après une journée, nous arrivons à Sukranli, un joli village posé sur un plateau. Le paysage alentour est doux à nos regards. Les ruelles sont bordées par des maisons dont les couleurs se confondent avec celles des prés secs et rocailleux des environs. Le hameau se déploie autour d’une place herbagée où coule une source en cascade dans des abreuvoirs en béton. Des vaches accompagnées de quelques chèvres viennent s’y abreuver, insuffisamment nourries par l’herbe jaunie du long été. Des hommes disparaissent derrière les portes, les enfants enfourchent leurs vélos pour parader près de nous, les femmes ne se montrent pas. Elles sont certainement encore en train de travailler dans les champs ou déjà occupées à préparer le dîner. Les fermes de petite taille abritent pour la nuit des troupeaux de brebis, ceux-là même qui le jour sont jalousement gardés par les kangals (1) , nos pires ennemis. Des murets de pierres sèches parfois rehaussés par des branches d’arbustes quadrillent des parcelles aux abords des maisons.

L’endroit nous semble parfait pour une nuit de repos et nous nous arrêtons auprès d’un baba (grand-père). Les deux mains levées vers le ciel, il se demande bien ce que trois étrangers font dans son village alors que la nuit s’apprête à tomber. La surprise passée, il nous invite à boire le thé pour éclaircir la situation. Recroquevillés dans sa boutique où il vend essentiellement des biscuits et de l’helva (confiserie à base de crème de sésame), nous entamons une discussion chaotique. Il nous faudra plusieurs thés pour lui expliquer que nous aimerions planter notre tente sur la place du village, et d’autres verres encore pour comprendre qu’il nous invite à nous installer dans sa cour.

Comme toutes celles des bourgades du plateau, sa propriété n’offre à la vue du passant qu’un mur blanc percé de trois fenêtres et une barrière en bois haute de plus de deux mètres. Elle s’ouvre sur une première cour herbagée, puis sur une deuxième s’étendant derrière un muret. C’est ici que se trouve la maison juxtaposée à la ferme familiale. Notre hôte semble surpris et déçu lorsque nous déployons notre tente. Il nous aurait fallu boire un thé supplémentaire pour comprendre qu’il nous invitait à dormir dans sa demeure. Nous comprenons le sens de sa mine déconfite et rangeons rapidement la tente. Soulagé, baba nous fait signe de nous installer dans une chambre située à l’étage de la maison.

La bâtisse est plus grande que ce que nous imaginions. Au rez-de-chaussée se trouve la cuisine, une salle de bain sommaire et la chambre de baba. Nous dormirons en haut, où deux grandes chambres ont été aménagées. Le grand-père est maintenant plus en confiance et sa langue se délie. Aidé par le thé qui coule à flots, il entreprend de nous raconter sa vie. Nous avions déjà remarqué ce phénomène étrange chez les Turcs qui, pour la plupart, ne semblent pas réaliser que nous comprenons trop peu de mots de leur langage pour être capables de suivre une conversation. Intarissables, ils nous parlent avec un débit qui nous impressionne toujours, comme si nous étions des amis de longue date. Avec le plus de sérieux possible, nous jouons le jeu et faisons mine de le comprendre, reprenant parfois quelques mots saisis ici ou là, comme pour soulever un point qui nous paraît intéressant ou surprenant. Et justement, ce soir, trois mots attirent notre attention :

« Sex and beer ! » nous lance baba en se redressant fièrement sur sa chaise.

« Sex and beer ? » le reprenons-nous, surpris d’entendre quelques mots d’anglais glissés dans la conversation.

Est-ce les trois uniques mots d’anglais qu’il connait pour nous indiquer une quelconque fête de débauche qui a lieu dans la vallée phrygienne toute proche ? Il nous les répète à plusieurs reprises, nous laissant bien perplexes. Nous préparons la cuisine pendant qu’il va prier à la mosquée située à cinquante mètres de là, puis nous continuons à bavarder, à boire d’autres thés et à essayer de percer le secret de ce mystérieux sex and beer. Baba semble fier de son anglais car il ne cesse de se montrer du doigt en prononçant ces trois mots et observe nos réactions avec une étincelle dans les yeux. Nous répétons joyeusement le couplet sans en comprendre le sens avant d’éclater tous les quatre de rire, comme si nous réalisions subitement le pittoresque de cet imbroglio.

Épuisés par des fous rires incontrôlables, nous regagnons nos quartiers sans avoir réussi à décrypter l’énigme. Le calme de la nuit est parfois troublé par les aboiements d’un chien. Ses jappements réguliers se perdent dans le silence des ténèbres et très vite nous n’y faisons plus attention. La demeure de baba est un havre de paix que rien ne semble pouvoir perturber et un sentiment de profonde quiétude nous envahit. Nous dormons chez un inconnu qui ne parle pas plus de trois mots d’anglais et pourtant nous nous sentons comme chez nous, à l’aise comme si ce papy était notre grand-père et le village le lieu de nos vacances depuis des décennies. Lorsque nous éteignons enfin la lumière, nous plongeons dans un sommeil profond, certains que la journée qui suivra sera au moins aussi belle que celle que nous venons de terminer.

Au réveil, la discussion revient sur le même sujet. Sex and beer, sex and beer, sex and beer. En tournant machinalement les pages de notre petit dictionnaire, je trouve enfin la réponse à cette énigme.

Seksen bir.

Depuis hier soir, ce brave homme s’évertue à nous dire qu’il a quatre-vingt-un ans…

(1) Féroces chiens de berger turcs. Lire « Les kangals et les cyclotouristes, fable turque« , chapitre 23.

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