Chapitre 15 : Çay (Turquie)

À la première (tasse de thé), vous êtes un inconnu, à la deuxième, un ami, à la troisième, vous faites partie de la famille. Greg Mortenson.

Vu de l’extérieur, le café est un des emblèmes de la Turquie. Pourtant, une fois la frontière traversée, on découvre que la boisson nationale est tout autre. Après seulement cinq kilomètres dans le pays, un groupe de cyclistes nous offrait notre premier çay. À l’occasion nous apprenions notre premier mot de vocabulaire : lezzetli (délicieux). Commençait alors une longue histoire d’amour entre le thé turc et nous…

Cette boisson chaude est généralement préparée dans une çaydanlik selon le principe du samovar. À la base, une bouilloire remplie d’eau est posée sur un réchaud à bois, à essence ou à gaz. Une théière de thé noir est emboîtée dessus. La préparation est tout un art et il faut compter plus d’une demi-heure avant de pouvoir déguster la première tasse. Ainsi, il ne faut pas rentrer trop tôt le matin dans un salon de thé, sous peine de mettre les serveurs dans l’embarras. Après une nuit au pied du mont Erciyes, nous voulûmes nous réchauffer en buvant un çay dès notre réveil. Le seul endroit du village dédié à cet effet était une salle de jeu. Mais les hommes ne sont pas matinaux et ne viennent battre les cartes qu’après 9h00. Marion s’est contentée d’un café turc alors que je buvais un elma çayi, un thé à la pomme. On lisait dans le regard de notre hôtesse qu’elle regrettait de ne pas pouvoir nous satisfaire davantage.

Une fois prêt, le thé est servi puis dilué selon les goûts avec de l’eau chaude. La forme du verre en tulipe est essentielle et participe au plaisir de la dégustation. D’ailleurs, nous avons été bien souvent déçus lorsque le thé nous a été servi dans un autre récipient. Pour nous être agréables, certains de nos hôtes nous l’ont servi dans un verre « normal » de plus grande contenance. Après ce premier thé, nous leur demandions généralement un buzuk çay (petit thé) simplement pour avoir le plaisir de le boire dans le verre approprié.

Nous avons pédalé d’ouest en est, quarante jours durant, soutenus par les nombreux verres servis sur le bord des routes. Les Turcs consomment chaque année la quasi-totalité du thé qu’ils produisent, soit près de deux cent mille tonnes. Ce chiffre colossal montre à lui seul qu’il s’agit d’une véritable institution dans le pays au même titre que la rakija en Serbie. Qui voyage ici en boira inévitablement à longueur de journée, car les habitants aiment partager leur boisson favorite avec les étrangers. Qu’ils soient policiers, employés de stations-service, paysans, ouvriers des ponts et chaussées ou chauffeurs routiers, les Turcs nous invitent à boire le thé.

Nous avons parfois tenté de refuser mais la déception qu’on lisait sur le visage de nos interlocuteurs était telle que nous avons vite compris notre inconvenance. Un soir où nous nous étions installés dans un champ de grenadiers à quelques encablures du mont Nemrut, nous nous sommes endormis sans avoir honoré l’invitation de notre voisin. La nuit était tombée depuis longtemps lorsque deux hommes sont venus secouer notre tente avec énergie.

Surpris et quelque peu inquiet, je sortis la tête de la tente et regardai perplexe mes interlocuteurs.

« Çay ! »

C’était un ordre. Nous nous sommes rhabillés pour nous rendre à contre-cœur à leur invitation faite de si bon cœur.

Finalement, le thé est bien plus qu’une simple boisson, c’est un support important de communication. Quand un Turc nous invite d’un « çay ! », une main tendue dans notre direction faisant signe de nous approcher, une autre tournant en rond mimant les mouvements de la cuillère dans le verre, ce n’est pas plus pour nous offrir ce breuvage que pour en savoir un peu plus sur l’étranger qui passe. Comme le thé est servi brûlant, on ne le boit pas d’un seul trait entre deux coups de pédale. Non, on doit s’asseoir sur un tabouret, poser les lèvres sur les bords du verre pour tester la température et attendre en conséquence. Alors commence une discussion souvent hasardeuse, mais toujours agréable, où le Turc se renseigne sur l’origine du voyageur et sur sa destination. Le verre est fait de telle manière qu’il conserve longtemps la chaleur et la conversation se termine en même temps que la dégustation, de longues minutes plus tard. Chacun est alors satisfait : le voyageur d’avoir partagé un instant de convivialité et les Turcs de savoir d’où vient et où va l’étranger. Et comme l’hospitalité de ce peuple est remarquable, un thé offert avant midi sera suivi d’une invitation à déjeuner, un autre offert avant la nuit sera accompagné d’une proposition de dormir à la maison. À croire qu’en réalité c’est un alibi pour communiquer avec les inconnus, pour les amadouer avant de leur proposer plus et autre chose. Comme nous avons accepté la quasi-totalité des invitations, nous avons goûté chaque soir à la chaleur de l’hospitalité turque et rares ont été les nuits où nous avons dû planter notre tente.

Cette boisson est prétexte à des rencontres inédites et agréables. Elle oblige à ralentir, à profiter du moment présent, à savourer le temps sans se presser. « On boit le thé pour oublier le bruit du monde », disait T’ien Yi-Heng, un sage chinois. Il force l’attention afin d’écouter et de regarder au-tour de soi. « Une sage lenteur a raison de la hâte » écrivait jadis Théognis de Mégare. Ce poète grec a-t-il trouvé son inspiration en Anatolie, assis sur un tabouret en peau de chèvre, un verre en forme de tulipe posé à côté de ses tablettes d’argile ?

Bref, le thé est au Turc ce que le vélo est au cyclovoyageur.

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