Chapitre 2 : Une Slovénie éclatante.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Après cinq jours passés à flemmarder dans les rues de Ljubljana où j’ai été accueilli par Katja, puis Robin et enfin Irena, je suis à l’Institut français dès 9 heures du matin. Guillaume Lapeyre m’y attend. Il travaille ici depuis quelques mois et a organisé le départ de ce périple. Bostjan Novak, responsable du don du sang en Slovénie, n’est pas long à nous rejoindre. Quelques journalistes m’aident à partir, lançant ainsi la médiatisation de ce Tour, qui s’annonce prometteuse du fait de la sérieuse préparation effectuée en aval.
C’est accompagné d’une seule et courageuse cycliste que je quitte les lieux. Irena, mon hôte des deux derniers jours, fait partie de ces nombreuses jeunes filles accortes qui arpentent les rues de Ljubljana à vélo, cheveux et robe flirtant avec le vent. Elle m’accompagne sur une dizaine de kilomè­tres, juchée sur son Pony qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’est pas un petit cheval mais bien un vélo de marque yougoslave. En binôme souriant, nous nous retrou­vons rapidement hors de Ljubljana, capitale à l’échelle de son pays : réduite. Le Pony d’Irena ne pouvant la conduire loin de la ville, elle m’abandonne à mon sort dès les premiers prés rencontrés.

Je suis seul sur les routes slovènes. Au-dessus de moi, un soleil de plomb m’assomme. Il est 10h30, il fait trente degrés Celsius… C’est après Zuzemberg que je trouve un peu de fraîcheur dans la forêt. Un panneau signalétique m’informe qu’elle abrite un animal bien connu de nos amis français des Pyrénées : l’ours. Hier soir, Darko, un ami d’Irena, m’avait prévenu de ne pas planter ma tente en pleine forêt sous peine d’être énergiquement réveillé par l’un d’entre eux. Il me faut donc être prudent, le camping sauvage est naturellement sanctionné dans cette région.
La journée se déroule paisiblement sur ce territoire forestier et me permet de parcourir sans encombre les kilo­mètres nécessaires pour relier Kocevje – prononcer Kotchéwéya ou quelque chose comme ça.

Aucun camping à l’horizon. Je vais manger au cime­tière situé en dehors de la ville. J’y trouve l’eau nécessaire pour cuire mes pâtes et pour effectuer un brin de toilette. Les gens me saluent amicalement tandis que je dévore mon repas. Chose faite, je me dirige à nouveau vers le centre ville pour trouver un endroit où planter ma tente. Un groupe de jeunes gens agités retient mon attention. Je m’arrête devant eux, pen­sant qu’ils parlent anglais. Ce qui est vrai pour Ljubljana ne l’est pas pour Kocevje. Tous parlent slovène, et rien d’autre. Sympathiques et agités, ils vont chercher un de leurs camara­des qui lui, me disent-ils, parle parfaitement anglais. Je lui demande où je peux poser ma tente. Il ne comprend pas et me demande :
« Do you speak Italian ?
– No, English.
– Deutsch ?
– No, English or French !
– Hrvatska (croate) ? »
Son anglais s’avère être aussi brillant que mon slovène. Ils vont chercher quelqu’un d’autre qui, assurément, parle mieux anglais… Et comme son camarade, il me demande si je parle allemand ou italien.

Cette comédie m’amuse joliment et dure une demi-heure, le temps d’attrouper autour de mon vélo une vingtaine de personnes. J’arrive quand même à leur faire comprendre que je veux dormir, que j’ai une tente, et qu’il me manque seulement un carré de pelouse.
« Jezero, jezero !
– Plaît-il ?
– Jezero, jezero ! »
Je sors mon petit dictionnaire. Jezero = lac. Certains enfants miment les gestes de la natation.
« Non, merci, je veux juste dormir ! »

Finalement, Martin, Alex, David et Beno me prennent en main – ça ne peut malheureusement pas être en perma­nence des Olga, Irena, Katja ou autres prénoms se terminant par « a » qui s’occupent de moi – et m’accompagnent au jezero où j’ai fini par comprendre que je pouvais m’installer pour dormir. Ces quatre garçons m’aident à planter ma tente, puis, me regardant droit dans les yeux, ils retroussent vive­ment leurs manches… Ils désirent un autographe, que je m’applique à faire sur leurs biceps proéminents ! Avant de partir, ils me demandent une cigarette. Je regrette de ne pas en avoir à leur offrir et les invite à venir boire une bière le lendemain matin à 8 heures, avant mon départ. Ils ne peuvent pas, ils doivent travailler. Le quatuor me quitte après des accolades fraternelles. Je m’enfonce sous ma tente pour la première nuit de camping sauvage.
Avant que je m’endorme, des dizaines d’images défi­lent dans ma tête. Si l’étape en elle-même ne fut pas extraor­dinaire, quoique idéale pour une mise en jambe, la fin de journée fut complètement atypique ! Je repense à ces quatre jeunes Slovènes qui me permettent de passer une nuit paisible près du Rudnir Jezero, loin des ours de cette contrée reculée de la Slovénie. Je suis tout de même inquiet à l’idée que quelqu’un puisse venir me déranger dans la nuit. Peur occi­dentale ou anxiété du néophyte ? Pour le moment, je suis seulement dérangé par un Slovène fan de « Banboleo, banbolea » version techno qui a parqué sa voiture près de ma tente. Une version que je ne connaissais pas encore…

Je quitte Kocevje à 9 heures et replonge dans la forêt. A Knezja Lipa, petite erreur de lecture de carte. Je ne m’en rends compte que trois kilomètres plus tard, à Spodnji Log, lorsque la route laisse place à un chemin. Un paysan m’indique dans un anglais parfait la voie qu’il me faut suivre.
Le paysage est totalement encerclé par une forêt téné­breuse. La région traversée ces deux derniers jours est sauvage, au sens le plus strict du terme. L’homme est quasi inexistant, et c’est la forêt qui occupe l’espace, et qui abrite une diversité floristique et faunistique intéressante, dont l’ours est le grand seigneur. Après quelques coups de pédales, je prends conscience que je suis seul sur ce chemin de nulle part, en plein territoire de l’ours… Les trois kilomètres suivants se font avec la plus grande concentration possible, sur le qui-vive pour éviter les pièges dus au chemin raviné, et pour échapper aux griffes d’un ours de passage dans le coin. Je laisse mes pensées vagabonder dans le corridor du sentier, seule voie où elles puissent s’échapper. Et si je rencontrais un ours…

Si je rencontrais un ours… Les récits que j’ai lus à ce propos, au fil de mes parcours cyclopédiques ou autres, me font dire que la situation est complexe. Il en ressort des gestes précis mais contradictoires à suivre scrupuleusement. Il faut courir tout en faisant le mort ; crier et surtout rester muet ; rester droit et s’allonger de tout son corps. Je me promets simplement de me défendre avec hardiesse, d’affronter la bête vaillamment, armé de mon couteau suisse comme seul glaive et de mon couvercle de casserole comme bouclier. Je me vois déjà ainsi équipé et croulant sous le poids d’un ours, érigé en statue de marbre sur une place de village. On pour­rait y lire pour seule légende :
« Touriste inconscient qui n’avait pas écouté ce qu’on lui avait dit. »
Je me rassure en me disant que l’ours est un fin gour­met. Si tel est le cas, il ne sera certainement pas attiré par la chair d’un cycliste. Viande maigre, acidifiée par l’effort et sans qualité gustative intéressante, c’est bien connu…

Mes rêveries m’amènent à la route qui longe la rivière Kupa. De l’autre côté, la Croatie. La rivière frontalière tra­verse Dol. Ensuite, commence une portion extrêmement difficile, avec des montées pouvant atteindre 19 % de déni­vellation sur une portion non goudronnée. Autant dire mission impossible ! Je pousse le vélo, ahanant sur plusieurs kilomètres. Au sommet, le village de Speharji m’offre une vue panoramique sur la Slovénie et la Croatie. Une trop courte descente me permet finalement de rejoindre le camping de Vinica, tout près du poste frontalier.

En Nouvelle-Zélande, j’avais longuement parlé des déchets encombrant les bords de route. Ici, c’est autre chose qui attire mon attention et qui affecte quatre de mes cinq sens. Des effluves qui coupent net mon effort et me font freiner des quatre fers en pleine descente. Tout commence par l’odorat. Une odeur embaume la route et avive tous les autres sens. Elle possède des propriétés chimiques complexes qui inhibent l’activité musculaire des membres inférieurs tout en activant celle des membres supérieurs, provoquant ainsi un arrêt immédiat. Elle me rappelle celle de mon enfance, où j’arpentais le jardin familial un bol à la main. La vue prend le relais pour localiser la source de cette émotion olfactive. A ma droite, de petites taches rouges parsèment l’herbe. C’est là qu’intervient le toucher. Il m’est impossible de les laisser sur le bord de la route, il me faut les ramasser. C’est un vrai régal lorsque ces objets très bien identifiés arrivent à destination, au niveau des papilles gustatives. A cette période de l’année, les bords de route slovènes foisonnent de fraises sauvages ! Et il m’est impossible de résister à une halte gourmande. Par bonheur, les étapes sont courtes, soixante-quatre kilomètres aujourd’hui, et j’ai du temps devant moi. Il m’a fallu plus d’une heure pour parcourir les quatre derniers kilomètres, de descente, pour arriver à Vinica. Difficile, la vie de cyclotou­riste en Slovénie !

Après Vinica, je quitte la forêt pour me retrouver au coeur du vignoble slovène, où est produit un vin d’excellente qualité. La balade est exquise malgré le relief encore une fois accidenté. Des maisonnettes sont isolées dans des vignes d’un vert clair, le tout sur une forte pente. Le tableau est une réus­site. Mais encore une fois le soleil me harcèle. Il me fait pen­cher la tête sur le guidon et suer à grosses gouttes. Quand pleuvra-t-il ?
Je rencontre un couple de cyclistes suisses à Crnomelj. Brève discussion sur le matériel, les routes empruntées, les lieux à découvrir. Je leur demande s’ils ont vu un cimetière dans le coin.
« Un cimetière ? me demande la dame intriguée.
– Oui, un cimetière. Mes gourdes sont vides, il me faut les remplir ! »
En effet, en Slovénie tous les cimetières offrent aux cyclovoyageurs assoiffés une abondance d’eau fraîche, ser­vant accessoirement à arroser les fleurs embellissant les tombes.
Finalement, nous nous quittons sur les recommanda­tions et encouragements d’usage. Nous allons au même endroit mais je ne prends pas la même route qu’eux. Je décide de visiter Baza 20, en pleine montagne, tout près de Kocevski Rog. Une longue montée m’y conduit, que j’effectue en grande partie à pied. Après deux heures d’effort dans la forêt, j’arrive enfin.

Baza 20 fut construit durant la deuxième guerre mon­diale. Il s’agit d’un haut lieu de la résistance slovène contre l’ennemi italien. Les premiers résistants y habitèrent dès le 17 avril 1943. Leur nombre augmenta et le village se construisit peu à peu. A l’automne 1944, on comptait plus de cent qua­rante personnes et vingt-six maisons. On trouvait là une école, un hôpital et plusieurs bâtiments destinés à la propa­gande résistante. Des journaux étaient imprimés. En décem­bre 1944, le leader de la résistance déménagea à Crnomelj et Baza 20 fut délaissé par ses habitants. Le village ne fut jamais découvert par l’ennemi, du fait de la prudence des résistants et de leur camouflage poussé à l’extrême. Classé monument culturel dès 1952, il représente un site historique important de la Slovénie.
Le site se trouve au bout d’un sentier. Après une dizaine de minutes, on découvre les premiers toits, puis les maisons, dissimulées dans un creux ou derrière des rochers. L’atmosphère qui règne est mystérieuse, sentiment renforcé par le fait que je suis seul. Avant de venir ici, certains Slovènes me disaient qu’il n’y avait rien, juste quelques mai­sons. C’est vrai, il n’y a que quelques maisons, dont certaines sont ouvertes et forment un musée. Mais c’est plus que cela. En poussant une porte, on plonge dans les films de guerre et les documentaires témoignant de la vie des résistants. S’imaginer que plus de cent personnes ont vécu ici, cachées pendant plus d’une année sans être jamais découvertes, tout en opérant une résistance active contre l’oppresseur, cela me donne des frissons. L’anxiété est palpable dans tous les coins de maisons, dans le grincement des planchers, à travers les fenêtres ou derrière les rochers de calcaire, dans le bruisse­ment des feuilles… C’est un lieu où le silence parle, où la peur revient, où l’âme des résistants pèse et impose le respect.
Je quitte Baza 20 silencieusement, imprégné de l’ambiance qui y régnait il y a soixante ans, à une époque où il fallait être le plus discret possible pour rester en vie.

A Dolenjske Toplice, après une longue descente, la fraîcheur de la forêt n’est plus qu’un souvenir. La chaleur et l’humidité reprennent le dessus. A l’office du tourisme, le responsable me demande si j’ai croisé des ours. Toujours pas, quelle déception. Il me donne les directives en cas de ren­contre. Tout ce qui court apparaît à l’animal comme un repas possible. Il ne faut surtout pas fuir, ou alors rouler à plus de 70 km/h – la vitesse de pointe de l’ours affamé. Je tâcherai de m’en souvenir. Cela dit, il m’annonce qu’on dénombre en Slovénie environ huit cents ours, et que les accidents avec les hommes ou les brebis sont choses rares. Il ne comprend pas pourquoi les Français sont tant effrayés par l’importation de quelques malheureux ours slovènes dans les Pyrénées…

A Jursko Vas, je m’octroie une pause apéro en com­pagnie de Marjan et Ida, les parents de Katja, qui m’avait hébergé une nuit à Ljubljana. Sa sœur Jana est également pré­sente. Toutes deux sont musiciennes et ont remporté l’an passé les championnats du monde avec leur orchestre. Performance qui est, me dit-elle, passée inaperçue dans leur pays…
Ce répit se veut rafraîchissant. Verre d’eau pour commencer, melon et cerises ensuite. Un Sauvignon Blanc de Maribor se substitue délicatement à l’eau tandis que deux belles parts de Studelj, gâteau à base de cerises, prennent la suite du melon. Je me laisse tenter par une douche, vivement appréciée. Je dois refuser poliment le litre de vin qu’ils veulent m’offrir avant de partir. Je repars tout de même une heure après avec un demi-litre de Sauvignon et deux parts de Studelj. J’ai également pu voir trois buts d’un match de la coupe du monde de football. Lorsque je les quitte, le Portugal domine le Mexique par deux buts à un.

Un kilomètre plus loin, je suis déjà en eau. La chaleur est tenace et humide. Je me souviens de cette portion de route que nous avions empruntée Fabien et moi lors de notre Tour d’Europe de 2004. Sur le chemin à droite, nous nous étions fait dévorer par les moustiques. Plus loin, je reconnais le pont de bois traversant la rivière…
A Novo Mesto c’est un Français, Benoît, qui m’accueille. Il est tombé sur notre site Internet par hasard en cherchant des billets de train pour Zagreb – allez comprendre la magie du référencement Internet… – et il s’est proposé de m’héberger. Il est employé à l’usine Renault, pour construire la fameuse Clio que l’on trouve sur toutes les routes slovènes. C’est dans cette usine que travaillait mon cousin Riwall rencontré ici même en 2004. Benoît le connaît bien, puisqu’il le remplace et vit maintenant dans ce qui fut son apparte­ment ! Le monde est petit. Me voilà donc chez Benoît, à l’endroit même où il y a deux ans j’étais chez mon cousin. Pour la douche et les toilettes, aucun problème, je connais le chemin !

Pour la première journée de repos, je me dirige vers l’hôpital où m’attend Barbara Ozimek, chargée de la commu­nication du don du sang à Novo Mesto. La Croix rouge slovène doit collecter chaque jour en moyenne quatre cents poches, ce qui est beaucoup pour un pays de deux millions d’habitants. Généralement la Slovénie ne connaît pas de pénurie, sauf lors de périodes comme aujourd’hui, lorsque le nombre d’accidents – de moto principalement – augmente avec l’arrivée des beaux jours. Dans quelques semaines, les Slovènes partiront en vacances et ils seront peu nombreux à donner leur sang, pour un besoin quasi identique. Comme dans beaucoup de pays, la période estivale est toujours diffi­cile pour les centres de prélèvements sanguins. De même, seulement cinq pour cent de la population donne son sang, alors que plus de quatre-vingts pour cent en aura besoin un jour ou l’autre…
Le responsable de la Croix rouge et la directrice de hôpital me font visiter les lieux en compagnie de la télévision locale. Rien n’est réellement différent de la France. Les tests sont les mêmes, le questionnaire plus ou moins identique. Etant interdit de prélèvement en France du fait de ma transfu­sion, je demande toujours s’il m’est possible de donner mon sang dans les pays que je visite. Malheureusement, il me faut rester en Slovénie au moins six mois avant de pouvoir le faire. Avant de les quitter, je m’attarde sur deux saucisses moutarde, traditionnellement offertes en collation à chaque donneur. Un délice, à 10 heures du matin !

Je quitte mon hôte de bon matin. En guise d’au revoir, il signe mon drapeau déjà bien noirci, promesse de don qui sera une première pour lui. Après quelques kilomètres dans la fraîcheur matinale je passe devant le château d’Otocec. Construit au XIIIème siècle, il fut brûlé pendant la deuxième guerre mondiale. Restauré, il est aujourd’hui reconverti en hôtel de luxe. Ses couleurs claires se fondent à merveille dans la verdure environnante, tout comme le pont en bois, typique de la Slovénie.
Après Skocjan, je grimpe dans les vignes et les vergers. Toujours le même paysage bucolique. Les maisons blanches surplombent des vignobles étriqués. Ici, quelques pommiers sont intégrés au décor dominé par une église orthodoxe de couleur claire, au clocher pentu en cuivre. Je me laisse charmer par ce paysage pittoresque.
Je retrouve ensuite une route paisible qui ondule le long de la rivière Sava. Je m’arrête un moment à Lasko, célèbre pour sa bière. On en boit deux en Slovénie : l’Union, brassée à Ljubljana, et la Lasko, produite ici. A l’image de ces deux régions, la concurrence est forte entre les deux bières, et les Slovènes sont très régionalistes. Demandez une bière à Maribor, on vous servira une Lasko ; demandez en une à Ljubljana, on vous servira une Union. Cependant, de plus en plus de Slovènes boivent de la Lasko. Il est vrai que la version brune est très bonne, mais les deux marques se boivent bien, avec modération, évidemment… !

La dernière portion de route n’est pas des plus agréa­bles en raison du trafic important jusqu’à Celje. Il est 14 heures lorsque j’arrive. Là, je me dirige vers un parc où des lycéens fêtent la fin des cours. Ils ne se préoccupent pas de la quantité incroyable de détritus en tous genres qu’ils abandonnent derrière eux, éparpillés sur le gazon… Je reste à l’écart de cette déchéance, prenant garde de ne pas rouler sur les éclats de verre qui tapissent le sol. A peine ai-je le temps de poser mon vélo qu’un Slovène m’accoste, excité qu’il est de rencontrer un cyclovoyageur.
« Zdravo ! (Salut !)
– Zdravo !
– Voudrais-tu discuter avec moi et mon ami ?
– Euh… oui ! »
Rok, la trentaine, est également cyclotouriste. Il me narre le périple qu’il a effectué l’an passé en Croatie avec son ami Klemen. Un long voyage de cinq cents kilomètres me dit-il. A ses côtés se trouve Bojan. Il ne fait pas de vélo mais est néanmoins sympathique. Rok me demande où je compte aller à présent.
« J’ai terminé ma journée, je reste à Celje. Je cherche un endroit où planter ma tente. Vous connaissez un coin tran­quille pas loin ?
– Pour planter ta tente, Bojan a un grand jardin. Mais j’ai un lit disponible chez moi si tu préfères.
– Eh ! Ça c’est une bonne idée ! »

Klemen nous rejoint chez Rok où je dépose toutes mes affaires. Puis nous nous dirigeons à vélo jusqu’au château dominant la ville. Ils me relatent son histoire, qui se confond avec celle de la Slovénie. Construit au XIème siècle, il représentait deux cents ans plus tard le centre du territoire des comtes de Celje. Ces derniers furent les grands rivaux de la famille hongroise des Habsbourg. Ces deux grandes familles ont, après de longues années de conflits, mis en jeu leurs terres par un traité d’héritage ratifié en 1442. La famille qui aurait en premier un garçon de sang royal hériterait de toutes les terres. Le souverain Ulrich II fut trop long à la détente. Il ne prit pas soin d’assurer rapidement sa descen­dance et fut assassiné en 1456 par les Habsbourg. Ces derniers ont plus tard hérité de tous leurs territoires après une naissance que l’on imagine attendue. Et c’est de cette histoire d’accouplement victorieux qu’a débuté l’extension de la famille des Habsbourg, aboutissant par la suite à la création de l’Empire austro-hongrois.
« Si les comtes avaient été plus habiles sous la couette, Celje serait aussi grand que Vienne, et Vienne aussi petit que Celje », me dit Klemen en soupirant, comme pour me signifier qu’il aurait pu, lui, relever le défi…

Le château offre une vue remarquable sur la ville et les alentours. Au loin, se dresse la montagne que je dois gravir demain. Mes hôtes me promettent une montée inou­bliable. En attendant ils veulent me conduire sur la butte opposée au château, coiffée d’une chapelle. Mes jambes et mon corps tout entier demandent grâce, je suis rompu de fati­gue. Seule alternative, nous allons boire un verre en ville. Plusieurs jeunes rejoignent notre table, et nous passons ainsi une agréable soirée animée par un match de football que la France remporte haut la main. Cocorico !

Je quitte Rok à 6 heures pour profiter de la fraîcheur matinale. La France et la Slovénie sont sur le même fuseau horaire. Seulement, la Slovénie étant située à plus de cinq cents kilomètres à l’est de notre pays, le soleil a une heure d’avance sur l’hexagone. Ainsi, il fait jour depuis une demi-heure lorsque je monte sur mon vélo. Mais mon horloge interne étant invariablement réglée à l’heure française, pas très matinale donc, je suis encore retenu à la nuit par des rêves lénitifs…
Rok m’avait indiqué la route à prendre pour rejoindre Vojnik, situé à dix kilomètres d’ici. Après vingt kilomètres, je dois passer sous une autoroute. Ça, ce n’est pas normal ! Avant le pont, un panneau de signalisation d’entrée de ville. Le verdict est sans appel : Celje ! Retour à la case départ. Il est 7h30 : l’heure de se réveiller !
Second départ. Cette fois-ci je prends la bonne direc­tion. Je passe Vojnik, puis Zrea. C’est ici – à vingt kilomètres de Celje, donc quarante à mon compteur – que la route conduit à la station de ski de Rogla. Elle est fermée pour cause de rallye automobile. Je dois me rendre à Oplotrica, dans la vallée voisine située plus à l’est. Petit détour accidenté pour la rejoindre. La montée s’annonçant difficile, j’effectue une courte pause biscuits – pipi. L’objectif est de s’alléger au maximum ! Finalement, au lieu des vingt kilomètres prévus, j’ai déjà cinquante kilomètres d’échauffement lorsque la route s’élève pour Rogla. Je suis harassé, et la chaleur est déjà bien installée…

Le bruyant ruisseau se transforme rapidement en bruit de fond difficilement audible. Au fur et à mesure de l’ascension, les mouches se font plus pressantes. De quelques unes, inoffensives au départ, je me retrouve avec une horde d’admiratrices affamées qui en veulent à mon corps. Le vapo­risateur à la citronnelle ne fait son effet que quelques minu­tes, trop vite balayé par la sueur. Je dois m’arrêter de nombreuses fois pour m’en asperger. Chaque arrêt est châtié par un bourdonnement insupportable. Des centaines d’insectes me harcèlent, se jouant autant du répulsif que de mes nerfs. Je m’ébroue, m’agite de rage et de désespoir. Du vent, dirait Don Quichotte ! Ecoeuré, j’abdique et parcours les derniers kilomètres coiffé d’une serviette, pour ne pas devenir fou… Seule consolation, les vifs encouragements que je reçois des rares automobilistes que je croise, protégés derrière leurs vitres hermétiques. Cela me fait penser aux longues journées pluvieuses passées en Nouvelle-Zélande, qui m’attiraient la compassion des automobilistes au sec.
Finalement après vingt-deux kilomètres d’ascension, mille mètres de dénivelé et des dizaines de mouches tuées, j’atteins le sommet. Il m’a fallu presque trois heures pour venir à bout de cette côte ! Le teint blafard, anéanti aussi bien physiquement que moralement, je croise le regard d’une cycliste.
« Oh mon dieu ! s’exclame-t-elle avec compassion. D’où viens-tu avec tout ce chargement ?
– De l’enfer ! »
A Rogla, la déception est grande lorsque l’on m’interdit de me rendre à l’endroit où la vue doit être la plus belle. Les voitures de rallye arrivent moteur ronflant, fermant ainsi le passage aux valeureux cyclovoyageurs. Ca vaut bien la peine de faire tous ces efforts pour ne rien voir, et pour subir de surcroît le bruit infernal de voitures gonflées à bloc. Je me console avec une descente réparatrice, testant la résis­tance de mon vélo et de son chargement sur cette piste caho­teuse.

Liza m’accueille à Ruse. Etudiante, elle est en période de révisions, elle a peu de temps à m’accorder. Je la quitte le lendemain pour retrouver une autre étudiante moins occupée à Maribor. Barbara me fait visiter la ville qui est la deuxième de Slovénie. Nous sommes le 25 juin, journée nationale. Les Slovènes fêtent les quinze ans de la déclaration d’indépendance. En dehors de ces festivités, Maribor orga­nise pendant quinze jours son festival annuel, le plus impor­tant de Slovénie. Au programme, de nombreux concerts, pièces de théâtre, conférences, activités sportives. Barbara me fait visiter pendant deux heures les moindres recoins de cette élégante ville. Je pense avoir tout appris sur ces lieux, mais je suis bien incapable de dire ce que j’ai retenu. Trop de dates et de noms, le tout en anglais ou en slovène. A noter que ma guide peut parler anglais avec un accent italien irrésistible, ou bien avec un accent français incompréhensible, qu’elle utilise lorsque ma prononciation est défectueuse. Tellement proche de la réalité !

Pendant le dîner, Peter, le père de Barbara, me cite une blague régionaliste illustrant la confrontation qui existe entre la région de Maribor et celle de Ljubljana :
« Quand on boit de la Lasko, on pisse de l’Union… »
Il me conseille une route secondaire pour rejoindre Ptuj – prononcer Ptouille. Cette fois-ci, je ne me trompe pas et arrive à destination sans détour. Ptuj est la ville la plus ancienne de Slovénie. Charmante, rues claires, toits rouges, château dominant la ville… J’y flâne une heure, le temps de prendre mon déjeuner, constitué en grande partie de fruits. Je me régale depuis une semaine avec tomates, nectarines, pastèques ou abricots made in Slovenija. J’éprouve une préfé­rence pour les pêches. Les éplucher est un plaisir délectable. Du bout d’une lame de couteau, il convient d’enlever délica­tement la peau rugueuse pour en tirer des lamelles d’autant plus larges que le fruit est mûr. La nudité du fruit se dévoile langoureusement. Surtout prendre garde de ne pas l’abîmer pour mieux le croquer. La délicatesse de la chair se découvre avec d’autant plus de volupté, et y mordre est un péché de gourmandise suprême. Je savoure les yeux fermés, comme pour ne laisser échapper aucune bribe de ce plaisir sain.

Plus loin, j’aperçois la première cigogne de mon voyage. La Croatie n’est pas loin. J’effectue avec nostalgie les derniers kilomètres en Slovénie. Je la quitte sous la protection du château de Brol qui, imperturbable, observe depuis des siècles la rivière Drava qui s’écoule à ses pieds. Elle se dirige paisiblement vers la Croatie. Je la longe. Le voyage suit son cours…

Au poste frontalier de Zavrc, le douanier slovène est jovial.
« D’où viens-tu ?
– France.
– Super ! Où vas-tu ?
– Je viens pour faire quatre mille kilomètres dans les Balkans.
– Super ! A vélo ?
– Oui, bien sûr !
– Super ! Tampon ? – pour le passeport.
– Oui, pourquoi pas !
– Europe finie, Croatie maintenant !
– Oui, mais je reviens dans deux mois !
– Super ! »

Le douanier croate est moins jovial… Je lui tends mon passeport. Sur la photo, j’ai les cheveux nettement plus longs… Peu physionomiste, il me dévisage d’un air suspi­cieux. Je déteste ces moments-là, où je crains que les douaniers me demandent de vider toutes mes sacoches, de peur que j’importe dans leur pays quelques pâtes de contrefa­çon, de la confiture radioactive ou des sardines mangeuses de Croates… Après deux ou trois questions d’usage écourtées par son anglais aussi pauvre que mon croate ou mon allemand, il me laisse poursuivre ma route. Victoire, je suis en Croatie ! Quelques mètres plus loin je procède à la première pause pipi en terre croate. Avec la Lasko bue hier soir, c’est finalement de l’Union frelatée que j’importe frauduleusement !

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