Chapitre 3 : La Croatie : pays à deux visages.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalknique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Le relief me permettant d’avancer à vive allure, j’arrive à Varazdin tôt dans l’après-midi. Cette ville fut la capitale de la Croatie jusqu’en 1776, date à laquelle elle brûla presque entièrement. L’administration du pays fut alors délo­calisée à Zagreb. Varazdin possède une architecture très riche, avec notamment un imposant château, lieu de défense important au temps des Turcs. Plus au centre, certaines ruel­les affichent des couleurs chatoyantes dont je prends plaisir à mesurer toutes les nuances.
Je passe la soirée à me restaurer en compagnie des membres du Rotary club de la ville. L’un d’entre eux m’annonce la température du jour : trente-huit degrés Celsius… Entre deux tranches de pain garnies de saumon, je demande confirmation à une autre personne. Température validée. Est-ce qu’un jour je ferai du vélo dans des conditions climatiques normales ? Rassasié, je les abandonne pour rejoindre la chambre d’hôtel réservée par leurs soins. Elle est à température ambiante : une véritable fournaise !

Il est 8h30 lorsque je quitte Varazdin. Il fait déjà très chaud. Les journées se suivent et se ressemblent… Le début du parcours est pénible, constitué de bosses à 10 % longues de deux ou trois cents mètres. Elles deviennent vite indigestes. Mais le relief s’aplanit complètement quelques kilomètres plus loin. Dès lors, Zagreb se rapproche à grande vitesse.

Alors que les Slovènes font preuve d’un civisme remarquable, les Croates sont plus pressés sur la route. Il me faut changer de tactique. Au lieu de me ranger bien à droite pour laisser la place aux automobilistes, je me déporte légè­rement sur la gauche. Ainsi, il leur faut me rouler sur le corps s’ils veulent me doubler alors que d’autres voitures arrivent en face. Chacun sait que pour tout automobiliste qui se respecte, le plus important est de préserver l’état de sa voiture, il lui est donc impossible de me rouler dessus sous peine d’abîmer sa carrosserie, ce qui serait un drame ! Je me souviens de Dorota, jeune cycliste turinoise. Un jour de balade dans la ville – si tant est que nous puissions parler de balade à Turin – un automobiliste italien distrait ouvrit sa portière devant elle. Elle ne put freiner et la heurta avec violence. Le choc endommagea la portière et le conducteur se mit dans une colère noire envers cette malheureuse cycliste, étalée sur le sol, la clavicule cassée…
Maintenant, certains automobilistes se montrent mécontents. Je préfère que ce soit eux plutôt que moi. La tactique est infaillible : tous s’arrêtent derrière moi et atten­dent le moment opportun pour ne pas abîmer leur précieuse voiture. Ca fonctionne même avec les camions, j’ai testé pour vous !

Côté chaleur, c’est insupportable ! Hier trente-huit degrés, aujourd’hui quarante… Depuis le début du voyage, pas une seule goutte d’eau n’a mouillé mes bagages, si ce n’est ma sueur abondante. Pour mes provisions, c’est une catastrophe. Je ne peux garder un pot de sauce tomate ouvert plus d’une journée, la mousse à raser et le gel pour les cheveux – car je m’accorde quelques coquetteries – n’ont plus leur consistance originale et ne sont guère utilisables. Je n’ose imaginer l’aspect de mes sardines emprisonnées dans leur boîte en fer. Et même la crème solaire a fini par tourner !

J’atteins Zagreb aux alentours de midi. La vue de tous les citadins entassés dans le tramway avec de pareilles tempé­ratures m’interpelle. Comment font-ils pour respirer ? Finalement, ma condition de cyclovoyageur n’est pas à plain­dre ! J’en viens à penser aux associations écologistes militant pour un meilleur confort des animaux dans les transports. Mais qu’en est-il de celui des humains ? A voir ce spectacle à la fois burlesque et préoccupant, personne ne s’est encore penché sur le sujet. Tout n’est qu’une question de priorité, soyons patients !

Tanja Alisic travaille à la ville de Zagreb dans les domaines de la culture, de l’éducation et du sport. Cela fait des mois qu’elle organise mon passage ici. Un énorme travail au vu du programme qui m’attend.
Elle me conduit à l’hôtel Astoria, réservé par le Rotary club. Il affiche trois étoiles. Je me présente en sanda­les et tenue de vélocipède, transpirant et poisseux à souhait après cette étape de canicule. N’ayant pas d’autre choix, je joue la carte du contraste avec placidité. Mon plus beau sourire et le tronc droit, je croise des personnes dont les chaussures doivent coûter le prix de mon vélo et de tout son chargement.
Je reste pantois devant la porte de ma chambre à me demander comment l’ouvrir. Celle de ma tente est moins sophistiquée ! A peine suis-je entré que tout s’active. Les volets s’ouvrent, la lumière s’allume, la climatisation se met en route. Je déambule dans la pièce, le temps de la visiter. Je n’ai pas le temps d’en faire le tour que tout s’éteint brutale­ment. En tâtonnant, je saisis ma lampe frontale. Ainsi paré, je retrouve la carte magnétique m’ayant servi à ouvrir la porte et l’insère dans une fente appropriée. La lumière réapparaît. Bénie soit l’invention de la lampe frontale ! En sortant, je surprends un couple de retraités s’impatientant devant la porte de leur chambre. Je leur explique comment y entrer, tout en leur signalant de ne pas omettre de placer la carte à sa place, car eux ne doivent pas être équipés comme moi…

Au matin, je quitte mon lit six places – de quoi perdre son sens de l’orientation – pour prendre mon petit-déjeuner. Un monde féerique m’attend. Toujours vêtu de mes presti­gieux vêtements de cyclovoyageur – et donc sans machine à laver à portée de main – je me présente dans la salle à manger, imperturbable et les papilles gustatives en émoi. En entrée, j’engloutis un bol de céréales, un grand verre de jus de fruits et quelques beignets au chocolat. Pour plat principal, je prends un autre beignet, deux gâteaux viennois – fameux – un croissant et quelques tranches de charcuterie. En dessert, je m’offre un yaourt et une assiette de fruits composée de tran­ches de pamplemousse, de melon, d’ananas, de pastèques et de poires. Mon estomac n’étant pas habitué à ingurgiter autant de nourriture de si bonne heure, je quitte le banquet avec difficulté.
Je retrouve mon vélo soigneusement garé dans le local servant à ranger des costumes trois pièces. Les femmes de ménage pourraient être surprises de trouver ici ou là quelques brins d’herbe ou de la terre, échappés par mégarde d’une de mes valises ou de mes garde-boue.

Dès lors, commence une journée marathon. Je me rends dans un premier temps à l’usine Koncar, où sont fabri­qués des moteurs de toutes sortes. A 10 heures y est organi­sée une collecte de sang. On comptabilise ce matin soixante donneurs. Après le déjeuner offert par l’usine, je repars à la mairie de Zagreb en vue d’une conférence de presse. Deux journalistes m’y attendent. L’une représente un magazine mensuel, l’autre une radio. Bosko Lozica est le supérieur de Tanja. Il est heureux de me rencontrer et m’offre quelques présents. Il fut vice champion olympique de water-polo en 1980. Un sacré bonhomme, plutôt baraqué et souriant. Une rencontre simple et agréable. Grande satisfaction de voir un tel athlète soutenir mon projet vélocipédique dans les Balkans et, plus largement, autour du monde.
Je m’offre ensuite un court répit pour me remettre de mes émotions, puis repars à 18 heures pour une randonnée à vélo organisée dans les rues de Zagreb. Elle a pour objectif de montrer aux automobilistes et aux autorités locales qu’il y a des cyclistes dans cette ville et qu’ils ont les mêmes droits et besoins que les automobilistes. Nous sommes une soixan­taine au départ de cette manifestation, qui me permet de visiter la ville en une heure et de la meilleure manière qui soit. Il est frappant de remarquer que la place laissée aux deux roues est bien moindre à Zagreb qu’à Ljubljana. On ne compte que cent quarante kilomètres de pistes cyclables, mais l’objectif de la ville est d’en avoir trois cent soixante d’ici trois ans. Par comparaison, Clermont-Ferrand en compte une petite quarantaine – mais la situation est désespérée dans notre capitale auvergnate – et Strasbourg plus de quatre cents. On peut donc espérer que Zagreb ne soit pas trop mal équipée en 2009, quand bien même la marge de progression demeurera importante.
Après cette longue journée, je retrouve en soirée les jeunes membres du Rotaract de Zagreb. J’y retrouve Bosko qui m’a fait visiter Zagreb by night hier soir. Ivanka est également présente. Quel plaisir de la revoir ! Fabien et moi l’avions rencontrée il y a deux ans lors de notre passage ici. Elle nous avait fait visiter la capitale avec d’autres de ses amis, et nous avait enchantés par son français mélodieux. Je la reconnais sans peine, son sourire n’ayant pas changé. Je leur expose mon projet ; certains viendront donner leur sang demain matin.

La journée recommence le lendemain à 10 heures. Tanja est toujours là pour accompagner mes pérégrinations dans la capitale. Au centre de don du sang, je retrouve la directrice Irena Jukic, ainsi que Zoran Horvat, membre du Rotary club de Zagreb qui a eu la gentillesse de prendre en charge mon hébergement pour les trois nuits passées ici. Zoran était le président du club en 2004, il était en charge de notre séjour à Zagreb lors du Tour d’Europe. C’est avec joie que je le revois, parlant toujours un excellent français. Comme prévu, plusieurs membres du Rotaract viennent don­ner leur sang ce matin. Ils signent le drapeau, tout comme Zoran, Tanja, deux journalistes et quelques infirmières enga­geantes : Paska, Tina, Nina, Monika, Alina… Aujourd’hui, je vois la vie en a !
Irena Jukic m’apporte quelques précisions concernant le don du sang en Croatie. Malgré le fait que seulement 3,8 % de la population donne son sang, l’autosuffisance est assurée. Comme dans tous les pays, la période estivale est probléma­tique. La Croatie connaît de nombreux accidents durant l’été, spécialement sur la côte, du fait de l’augmentation du trafic routier dû au tourisme. Mais les personnes sur la côte adriati­que ne donnent guère leur sang. Aussi, ce sont les centres du nord qui doivent le collecter, pour le transférer ensuite dans le sud. La Croatie recueille cent soixante mille unités de sang par an, et ce sur vingt-et-un lieux de collectes. Les donneurs étaient rémunérés jusqu’en 1953, date à laquelle le don du sang est devenu bénévole. Plus terre à terre, les donneurs de sang de Zagreb ont droit à un repas exceptionnel ! C’est le meilleur repas que j’ai pu voir, et manger, dans un centre de don du sang. Aujourd’hui, lasagnes pour tout le monde !

Chacun ayant apporté sa contribution, la communica­tion fut tout à fait satisfaisante. J’ai répondu aux sollicitations d’une émission de radio, d’un magazine, de quatre journaux et d’une télévision. J’en oublie sûrement… Je repense alors à la journaliste rencontrée lors du repas du Rotary club de Varazdin. Elle devait effectuer un reportage sur le change­ment de président du club. J’en avais profité pour lui exposer mon projet avec enthousiasme. Elle m’a regardé d’un air goguenard en me disant que mon voyage était tout à fait inintéressant. Il faut préciser qu’elle était trop occupée à boire du champagne et à manger des entremets chocolatés. On dit que le cerveau des hommes est paralysé à la vue d’une sédui­sante demoiselle. En serait-il de même pour celui d’une femme confrontée à une forêt noire ?

Après ces deux journées de repos, je quitte Zagreb à 11 heures. Il fait plus frais en cette fin de matinée ; le ther­momètre affiche seulement 32°C… Comme prévu, Bérengère m’a rejoint pour m’accompagner pendant quelques jours. Elle travaille au Centre culturel français de Banja Luka, en Bosnie-Herzégovine. Pratiquante invétérée de vélo, il lui tient à cœur de faire quelques tours de roue avec moi. Vêtue d’une robe à poissons, elle compte m’accompagner jusqu’à Pozega ou Osijek. Une compagnie vélocipédique ne se refusant pas, je l’accueille avec grand plaisir !
Une dizaine de cyclistes nous accompagne jusqu’à la sortie de la ville. Zagreb est une jungle urbaine, les vélos y sont peu respectés, les routes pas adaptées à nos deux roues et le trafic harassant. Après quinze kilomètres, nous atteignons enfin la campagne. Nos accompagnateurs rebroussent chemin, je suis seul avec Bérengère.
La route que nous empruntons est parfaitement plate. De ce fait, la fatigue ne se fait pas ressentir malgré les kilo­mètres qui défilent. A Ivanic Grad, nous modifions l’itinéraire prévu pour visiter le parc naturel de Lonjsko Polje, réserve ornithologique. Alors que la route initialement envisagée était rectiligne, celle que nous empruntons suit les larges méandres de la Sava. Le parcours s’allonge… Nous traversons de nombreux villages charmants, constitués de maisons en briques couvertes ou non de chaux, et de fermes en bois noir. De la cour, une odeur rustique s’échappe pour se glisser insidieusement dans nos narines. Sur les toits, des cigognes ont édifié leurs nids et nous saluent par de grands claquements de bec.
Nous conservons un rythme de 20 km/h. Bérengère affiche imperturbablement un large sourire au fil des kilomè­tres. Quatre-vingts, cent, cent vingt, cent quarante… Finale­ment, après cent quarante-cinq kilomètres, un café à Pulska attire notre attention. Nous nous octroyons une halte. La fraîcheur d’un soda est appréciée à sa juste valeur, les toilet­tes également, nous permettant de ne pas offrir sur un plateau nos lobes fessiers aux moustiques affamés qui foisonnent dans cette région marécageuse. Au bar, des Croates me reconnaissent. Ils ont dans les mains un journal avec ma photo en première page. L’un d’eux se lève pour me deman­der s’il s’agit bien de moi. Je réponds par l’affirmative. Il retourne avec ses amis et tous nous fixent en souriant. Pas un ne nous offre à boire… Les Croates sont trop timides !

Finalement, nous plantons notre tente sur le terrain de football du village où des enfants s’en donnent à cœur joie. L’un me demande qui va gagner entre la France et le Brésil. Le Brésil, évidemment ! Tandis que nous essayons de dévo­rer nos pâtes, comprimés dans l’étroite tente pour nous proté­ger des moustiques, Ivona vient benoîtement nous rendre visite. Jeune fille blonde et souriante, elle souhaite nous tenir compagnie le temps de notre dîner. Nous l’invitons à rentrer dans notre modeste demeure. Surprise par le manque de place et la chaleur suffocante des lieux, elle prend congé rapide­ment. Les pâtes avalées, nous nous abandonnons à la nuit bien méritée. Avec cent quarante cinq kilomètres, il s’agit pour le moment de la plus longue étape de ce tour. A noter que Bérengère a battu son record de distance, et elle ne paraît pas plus fatiguée que cela. Comme quoi, voyager à vélo ne demande pas d’entraînement particulier…

Au petit matin, plier la tente s’avère aussi pénible que de l’avoir plantée la veille. Les moustiques ont encore les crocs. Nous gesticulons, sautillons, nous giflant parfois pour leur échapper. Finalement, nous battons le record de vitesse pour empaqueter le chargement, et décollons à 5h30. Il fait déjà jour. Après plusieurs kilomètres, nous gagnons la moyenne montagne croate qui offre un relief peu vallonné. Autour de nous, des maisons isolées sont en ruine. Je mets du temps à réaliser qu’il s’agit des séquelles de la guerre de 1992-1995. Nous sommes près de la frontière bosnienne, où les conflits furent nombreux et violents. Le paysage est lugu­bre. Maisons sans toit, murs éclatés par les obus, cimetières abondants… Pas question d’aller pisser derrière les arbres, surtout pas derrière ceux qui poussent dans les toilettes ou les salons de ce qui fut des maisons. « Ne Prilazite » : terrains minés, fortement déconseillé d’y pénétrer… Nous traversons des villages fantômes entièrement dévastés. Il n’y a plus âme qui vive. A l’image de la ville de Lipik, la vie a été bannie des lieux et ne semble plus pouvoir s’installer à nouveau là où elle était présente dans un passé récent. Les nuages tapis­sent le ciel, ternissant davantage ce sinistre tableau. Je suis frappé par la violence du contraste avec la journée d’hier. Bérengère et moi sommes stupéfaits par ce spectacle affli­geant. Nous poursuivons notre route l’esprit encombré de pensées macabres, désemparés devant une telle désolation. La Croatie, c’est aussi ça…

Nous arrivons à Pozega en début d’après-midi. Nous contactons Marie-Louise, une Française rencontrée sur Internet. Cette sympathique retraitée a proposé de nous héberger pour la nuit, chose que nous avons acceptée avec plaisir. Son ami Blacky s’est quant à lui occupé de notre arri­vée dans la ville. Nous sommes attendus à 16 heures par les autorités locales. Avec plus de deux heures d’avance, nous avons le temps de prendre une douche et de nous rafraîchir chez lui. A l’heure prévue par le programme qu’il a méticu­leusement minuté, nous reprenons la route. Un groupe de cyclistes doit venir à notre rencontre. Ils sont une dizaine et arrivent en peloton serré. Arrivés au centre ville, nous effec­tuons le tour de la place centrale sous les flashs des journa­listes, puis nous nous dirigeons vers la mairie où nous sommes reçus de manière solennelle par le maire, le président de région ainsi que le responsable de l’Office de tourisme. Berengère est ma traductrice. Le président de région nous retrace l’histoire de la ville de Pozega. Ce fut notamment ici que le croate fut déclaré langue officielle en 1847, supplan­tant ainsi le latin. Le visage de l’orateur s’assombrit lorsqu’il en vient à parler de l’histoire plus récente. Il déplore le fait que cette région souffre encore aujourd’hui du conflit qui les a confrontés à l’armée serbe. Les séquelles sont dramatiques et persistantes, avec notamment de nombreux villages détruits et de multiples terrains minés… Ces paroles nous replongent avec tristesse dans les paysages vus dans la jour­née.
Le protocole se termine par quelques cadeaux. Bérengère et moi nous voyons attribuer une bouteille de vin chacun ainsi que deux tablettes de chocolat, fabriquées dans l’usine de la ville, la plus importante et la fierté de la région. Délicate attention. Nous quittons ce beau monde avec le sourire, mais éreintés. Les réunions diplomatiques, ce n’est vraiment pas ma tasse de thé !

Blacky est un personnage volubile. « Lucky Luke » de la photo, il en a pris plus d’une centaine en trois heures, du bouton de chemise au drapeau, en passant par les pin’s, les peluches ou encore les mollets. Pas un geste n’a pu être fait sans qu’il ait été gravé sur sa pellicule. Epatant ! Nous le quittons après une poignée de main chaleureuse et un dernier cliché, puis nous nous rendons à quelques kilomètres de là chez Marie-Louise et Milan, son mari serbe de Croatie. Nous passons avec eux une agréable soirée.
Nous sommes sur la place centrale de Pozega à 11 heures le lendemain matin. Aujourd’hui encore, plusieurs cyclistes vont m’accompagner sur les premiers kilomètres. Mais cela se fait sans Bérengère, contrainte à retourner à Banja Luka pour travailler, le week-end étant terminé. Quelle idée. Elle n’est restée que deux jours avec moi mais ils furent des plus agréables. Elle m’a surpris en effectuant sans diffi­culté plus de deux cent cinquante kilomètres en deux jours, le tout sans entraînement et avec un sourire radieux ! J’espère sincèrement la revoir durant mon voyage à travers les Balkans. L’espoir fait rouler… !

Cinq cyclistes m’accompagnent sur une trentaine de kilomètres. Le cadet est âgé de seize ans. Encore trop jeune pour donner son sang, il se promet de le faire dès ses dix-huit ans. Je discute également avec Marin. Ce rasta man parle un excellent français. Il m’explique que Kula, le village que nous traversons, était peuplé en majorité par des Serbes avant la guerre de 1991-1995. Pendant le conflit, ils ont dû fuir pour s’installer en Serbie. Ils ont échangé leurs maisons avec des Croates y habitant. Un échange en bonne et due forme. Cette pratique très répandue permettait à beaucoup de sauver à la fois les meubles et leur peau.

Ils me quittent et la pluie prend le relais. Je profite enfin de sa fraîcheur. En Nouvelle-Zélande, je l’aurais mau­dite. En effet, dans ce pays du bout du monde, lorsque vous prenez une journée de pluie on vous donne le coffret « semaine de dix jours, pension complète – eau matin midi et soir – ». Mais ici, après les premières étapes d’une chaleur extrême, je reçois cette pluie comme une bénédiction. Je l’attendais avec impatience, et je l’apprécie à sa juste valeur, comme un trésor que je cherchais depuis longtemps, comme un puits creusé au milieu d’un désert.
Pour les prochains kilomètres, je n’ai absolument rien à me mettre sous les yeux en matière de paysage. Je traverse une plaine insipide qui me rappelle les étendues de l’ouest de la Hongrie. De longues lignes droites de cinq kilomètres, du maïs et des céréales… Les paysages sont aussi maussades que le temps.
A Cepin, une voiture me double et s’arrête au premier virage. Le chauffeur descend et m’applaudit :
« Bravo, bravo !
– Hvala ! (merci !) »
Puis il remonte dans sa voiture et me double à nouveau en me saluant…

Cette scène me fait sourire et agrémente mes pensées jusqu’à ce qu’un cycliste m’interpelle à Osijek.
« Where are you from ?
– France.
– C’est pas vrai ?
– Eh ! You speak French !
– Oui, bien sûr. Viens boire un verre !
– Avec plaisir ! »
Nous nous asseyons autour d’une bière fraîche. Antun est un Croate de trente-trois ans. Il m’explique qu’il a passé près de deux ans à Paris, en 1993 et 1994. Il travaillait pour le journaliste Yves-Guy Bergès, qui avait obtenu en 1969 le prix Albert Londres – prix qui récompense chaque année depuis 1933 le meilleur Grand Reporter de la presse écrite. Il garde un excellent souvenir de la France, de ses jolies filles et de ses fromages – à ne pas mettre dans le même panier, évidemment. Alors qu’il estime, à tort ou à raison je ne sais pas, qu’il n’a aucune leçon à me donner sur le premier point, il n’en est pas de même pour le deuxième :
« Vos fromages de chèvres se marieraient remarqua­blement bien avec nos vins croates, spécialement le Postup ou le Diezac.
– Certainement… »
Il me demande mon itinéraire à venir. Je lui énumère les cinq pays que je compte visiter, dont la Serbie.
« Tu seras bien accueilli par les Serbes, tu verras. Ce sont des gens formidables, très chaleureux ! »

Bonne entrée en matière pour un Croate quand on connaît le passé de ce pays. Cet homme me plaît beaucoup ! Comme la plupart des personnes rencontrées, il évoque la guerre. Ce sujet s’insinue de façon récurrente dans les conversations. Avant de débuter mon voyage, on m’avait conseillé à juste titre je pense, de ne pas aborder le sujet. Mais c’est le thème majeur des Balkans et de la vie de ses habitants. La guerre est un repère pour tous. Et quel que soit le sujet de conversation – jardinage, bière, voisinage, amis, école, travail, voitures… – les gens vous parlent inévitable­ment de l’avant et de l’après guerre… Ses traces invétérées se lisent dans les paysages, mais également dans les mentalités, les comportements, les idées et les discours. Plaie encore ou­verte qui tarde à se refermer. Antun avait dix-sept ans lorsque le conflit a commencé. Il s’est déroulé hier, à quelques centaines de kilomètres seulement de la France…
Je l’écoute avec intérêt. Selon lui, dans n’importe quel pays, France, Allemagne, Serbie ou Croatie, il y a eu et il y aura constamment des imbéciles. Mais leur nombre ne doit en aucun cas nous autoriser à généraliser. D’après lui, l’imbécile numéro un des Balkans était Milosevic, une personne qu’il déteste par-dessus tout. Et à l’opposé, il y a le peuple serbe, généreux et accueillant.
Au fil de la discussion, il me parle de Vukovar et m’invite à m’y rendre en allant à Belgrade. Malheureusement mon itinéraire me conduit plus au nord, et je ne pourrai suivre son conseil. Il m’explique que cette ville fut complètement détruite par la guerre. Assiégée par l’armée serbe dès le début de la guerre, les habitants résistèrent héroïquement pendant trois mois avant de s’avouer finalement vaincus le 18 novembre 1991. L’armée de Milosevic a cependant été surprise par l’incroyable résistance des Croates, et dû réduire la ville en cendres pour s’en emparer. Ce long siège aurait permis de sauver la plupart des autres villes croates, qui ont eu le temps de se préparer à recevoir les Serbes. Vukovar est un des symboles de la guerre. Une ville martyre dont les habitants se sont sacrifiés dans un combat inégal pour sauver le reste du pays.
« A la fin de la guerre, il n’y avait plus de mur pour pisser » me dit Antun.

Notre bière terminée, la patronne du bar veut nous en offrir une autre. Nous acceptons volontiers. Je demande à Antun l’explication de cet « excès » de générosité. Nous ne sommes que de passage, cette femme n’a aucune raison de nous payer à boire. Vision très occidentale.
« Les Croates et les gens des Balkans en général aiment les étrangers et ont plaisir à les accueillir du mieux qu’ils peuvent » me répond Antun.
Vision plus méridionale. Soit. A la santé des Croates ! Et à la naïveté du petit Français aussi !
Après les cent kilomètres à vélo de la journée, le litre de bière ingurgité me monte à la tête. J’éprouve de plus en plus de peine à assimiler les paroles d’Antun, qui poursuit sa plaidoirie balkanique avec entrain. Je finis par lui dire que je suis désolé…
« Antun, je crois que je suis bourré. Je ne comprends plus rien à ce que tu me dis !
– Moi aussi, je suis bourré, je ne sais plus trop ce que je te dis !
– Parfait, on va bien s’entendre alors ! »
C’est à ce moment que je reçois un message de Tanja, de Zagreb. Elle me demande de me rendre au plus vite à l’hôtel réservé par le Rotary club d’Osijek. Certains de leurs membres m’y attendent dans une heure. Antun m’y conduit. Comme il rêve de faire un Tour d’Europe à bicyclette, je lui prête la mienne, le temps pour lui d’effleurer les douces sensations de toute-puissance et de liberté que l’on peut parfois ressentir, juché sur un vélo ainsi paré. L’alcool et l’échange de nos montures respectives aidant, c’est en zigza­gant que nous parcourons les quelques centaines de mètres nous séparant de l’hôtel. Je remercie chaleureusement mon acolyte pour cette heure passée ensemble et pour la bière. C’est la première fois que je m’enivre en descendant de selle !

A la réception de l’hôtel se trouve une jeune femme aux cheveux d’un blond très slave et d’une exquise joliesse. Est-ce dû à ma tenue discordante ou à ma démarche hésitante, mais elle me regarde d’un air intrigué du genre « vous vous êtes trompé de porte ». Je la rassure en lui épelant mon nom d’une voix douce et sensuelle. Elle me souhaite alors la bien­venue, tout en me rappelant que Vlado Zobundija, président du Rotary club, viendra à ma rencontre à 18 heures. Il me reste moins d’une heure pour évacuer la bière de mon esprit et retrouver de la fraîcheur…
Une heure après, Vlado m’offre à boire :
« Que veux tu ? Eau, jus d’orange, alcool ?
– Du jus d’orange sera parfait. Je ne bois jamais d’alcool pendant mes tours… »

Le lendemain matin, Goran, responsable de la Croix rouge, et Tijana, bénévole et traductrice pour l’occasion, me font visiter la ville. La beauté de certains monuments est avilie par la vue des bâtiments voisins criblés de balles. Comme toutes celles du nord de la Croatie, cette ville se relève péniblement de la guerre. Les murs affichent avec ostentation la douleur de la mort, la lenteur de la résurrection.
A midi, nous nous rendons dans les locaux de la Croix Rouge où nous attendent plusieurs journalistes. Sont présents une télévision et trois journaux. Goran me parle d’un habitant d’Osijek qui a effectué cent dons de sang. Belle performance. Il a malheureusement eu un accident il y a peu de temps et a dû recevoir soixante treize unités de sang – environ trente litres, soit six fois la quantité de sang que l’on a dans le corps. Cette lourde transfusion l’a sauvé, il est en bonne santé aujourd’hui. Cette histoire peut arriver à chacun d’entre nous, et montre que donner son sang est un geste de solidarité, mais également un geste « pour soi », car il y a de fortes probabi­lités que l’on en ait besoin un jour ou l’autre.
Après un copieux déjeuner, je reprends mon vélo. Il est 14 heures lorsque je sors de la ville. J’ai plus de cent kilomètres à faire dans l’après-midi si je veux rallier Novi Sad avant la nuit.

Je me dirige prestement vers la Serbie. Soudain, les cultures de maïs cèdent la place à une jachère. Terrain miné, danger de mort… Ce no man’s land s’étend sur dix kilomè­tres. La vue de ces terrains truffés de mines me glace le sang. Côtoyer ainsi la mort est extrêmement troublant. Elle est juste là, derrière ce panneau blanc où est dessinée une tête de mort dans un triangle rouge. Ne Prilazit, encore, sempiternel­lement. Dans ces herbes folles, elle vous attend, tenace, fidèle à son poste depuis plus de dix ans et pour combien de temps encore ? Quelques pas suffisent pour être réduit en miettes. La mort à portée de sandales. Et pourtant nous sommes en Croatie, ce beau pays visité par des millions de touristes chaque été, situé à quelques centaines de kilomètres seule­ment de la France. Mais nous sommes loin de la côte touris­tique, tellement belle et… nettoyée. Ces paysages expliquent en partie pourquoi la Croatie n’est pas encore rentrée dans l’Union européenne – ce que les Croates espèrent de tout coeur. En effet, les terribles séquelles de la guerre sont un profond handicap pour le pays, à la fois du point de vue de la sécurité mais aussi sur le plan économique. Le nord de la Croatie n’affiche pas la splendeur de sa côte, et souffre en de nombreux points. C’est également ce qui ressort des discus­sions avec les locaux, comme ce fut le cas avec le maire de Pozega, qui affichait une grande tristesse en parlant de la guerre qu’ils ne peuvent oublier, et dont les traces les persé­cutent depuis plus de dix ans.
Après quinze kilomètres, j’ai passé la ligne de front. Les mines laissent place aux cultures. De nouveau, ce sont des maïs, tournesols et céréales à perte de vue… L’horizon que m’offre la platitude du relief me permet de voir des cultu­res, uniquement des cultures. La plaine est morne et ennuyeuse. Mais au demeurant, c’est la vie qui s’étale de tout son long, sortie des jachères et s’étirant à perte de vue. Ces champs cultivés sont d’une beauté infinie.

Au poste frontière serbe, un officier se voit offrir à la volée une bouteille de bière par un camionneur. Drôle de manière de contrôler le contenu du camion… Pour ma part rien à signaler. J’ai droit au tampon d’entrée. Attention Serbie, me voilà !

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