Chapitre 4 : Une Serbie accueillante.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Tel un rituel, j’effectue ma première pause pipi sitôt la frontière passée. Une manière de marquer mon territoire ? Je prends soin de le faire au pied d’un prunier, dont je me délecte des fruits mûrs. Je profite également de la générosité d’un abricotier quelques mètres plus loin. Premières saveurs de Serbie. Exquis !
La deuxième impression est différente. J’éprouvais déjà des difficultés à prononcer correctement la langue croate ou slovène mais là, ça se gâte. Un premier panneau signalé­tique me surprend. Je le regarde hébété. Certaines lettres me sont familières. D’autres ne ressemblent à rien de ce que je connais. Se moque-t-on de moi ? C’est quoi ce X à six pattes ? Et pourquoi ont-ils écrit le N, le Y et le V à l’envers ? Et ce « 3 » – à l’envers lui aussi – que fait-il planté là, au beau milieu d’un mot ? D’ailleurs, s’agit-il vraiment d’un mot ? En réalité, le latin a laissé la place à l’alphabet cyrilli­que, tout à fait incompréhensible. Et en regardant ma carte routière, cette dernière se révèle soudainement dérisoire. Il me sera dès lors difficile de faire le rapprochement entre ce qui est écrit sur les panneaux et ce que je peux lire sur ma carte. J’ai l’impression que cette histoire va m’amuser !
Je me résous à l’idée de comprendre encore moins qu’avant la langue locale. Sur la route, des panneaux trans­crivent des noms dans les deux alphabets, ce qui me permet d’assimiler quelques notions de cette écriture. Le N à l’envers se prononce « i », alors que le « p » est en réalité un « r », et le « c » un « s ». Facile ! Pédalant de panneau en panneau, je découvre la Serbie et ses subtilités.
Le parcours est monotone dans cette plaine agricole, où les champs de maïs, les lignes droites et les panneaux de signalisation en cyrillique se succèdent. La nuit approche et je force sur les pédales. Je ne veux pas planter ma tente ici, dans ce décor sans relief, dans cette nature complètement domptée pour les besoins alimentaires des hommes. J’espère rejoindre Novi Sad avant la nuit. J’aviserai une fois arrivé.

Je note quelques différences avec la Croatie. A bord de voitures d’un autre temps, les Serbes me saluent ou me klaxonnent amicalement. Leurs voitures sont vétustes, mais cela ne les empêche pas de conduire excessivement vite, ce qui ajoute à la dangerosité de ce moyen de transport. Je m’amuse à observer dans mon rétroviseur les gens se retour­ner sur mon passage. Les Serbes semblent moins timides que les Croates, ou moins indifférents. A l’entrée et à la sortie de chaque ville ou village, des marchands de fruits jalonnent la route. Je n’ai pas encore de dinars sur moi et ne peux donc pas consommer ces fruits qui m’affriandent. Les bords de route sont encombrés de déchets ou déchetteries. C’est le pire que j’aie jamais vu… Les décharges empiètent dangereuse­ment sur la chaussée, et les gens viennent y déposer leurs ordures, le plus naturellement du monde.

Il est 20h30 lorsque j’atteins Novi Sad. Le premier réflexe est de retirer de l’argent. Cinq mille dinars, soyons fous ! Cela représente moins de soixante euros, soit assez d’argent pour voyager dix jours à vélo en Serbie. Loin de la société de consommation de masse, les dépenses du cyclo­voyageur sont limitées.
La ville éclairée me fait belle impression, tout comme la Serbie du reste. Vaste et lumineuse, la place centrale éveille mes sens, tout comme les terrasses des bars bondées de jeunes gens gais et souriants. La vie regorge de toute part, jaillit de chaque ruelle, de chaque quartier, de chaque bâtiment. Je flâne pendant une heure, apaisé par la foule qui m’entoure sans m’oppresser. Je me sens en parfaite osmose avec mon environnement, pourtant citadin.
Il fait nuit, je ne sais toujours pas où poser mon camp. Exercice difficile au beau milieu d’une ville. Curieusement, cela ne m’inquiète absolument pas. J’ai l’étrange pressenti­ment que je trouverai facilement où dormir. Persuadé qu’une bonne âme viendra à moi, je m’arrête au bord du Danube et j’attends un quignon de pain à la main, mes pensées et mon regard attirés par la forteresse se reflétant avec mystère sur les eaux du fleuve.

Il ne faut pas cinq minutes pour que l’on m’arrache de mes pensées. Un homme affable s’est arrêté. Il me demande si je viens pour le festival Exit – festival de renommée inter­nationale qui débute dans deux jours.
« Pas du tout ! »
Vlado est chirurgien, la quarantaine, souriant et enthousiaste. Il discourt avec passion de la Serbie et de Novi Sad en particulier. C’est ici que les Autrichiens ont stoppé l’invasion des Turcs au XIVème siècle. Et ce passé historique induit selon lui la limite entre l’Europe et l’Asie occidentale :
– La Voïvodine devrait être intégrée à l’Union européenne.
– La Serbie vous voulez dire ?
– Non, je te parle de la Voïvodine. La Serbie, c’est différent…
– Evidemment… »
La Voïvodine est la région la plus au nord de la Serbie actuelle, et la ville principale est Novi Sad justement. Jusqu’en 1920, cette région appartenait à la Hongrie, mais elle fut rattachée à la Yougoslavie une fois la Première Guerre mondiale terminée. De ce fait, elle compte une importante minorité hongroise qui souhaite se détacher de la Serbie, comme vient de le faire le Monténégro. Pour certains Serbes, cela devrait se faire après l’indépendance du Kosovo… La grande Serbie se réduit d’année en année…

Ne voulant pas m’ennuyer plus longtemps, Vlado s’apprête à partir. Je lui demande s’il connaît un endroit où je pourrais planter ma tente. Il réfléchit :
« Ecoute. Tu vois la rue là-bas ? Tu l’empruntes, tu tournes à la troisième à droite, puis… Hum, pas facile de t’expliquer comme cela. Attends deux minutes. »
Après une brève concertation avec son épouse Yita, il revient vers moi.
« Ecoute, j’ai parlé avec ma femme. Quelle est la taille de ta tente ?
– Oh, c’est une toute petite tente, très petite. Deux mètres carrés, pas plus. »
Il consulte de nouveau sa femme, puis revient :
« Ecoute, ma femme et moi allons marcher un peu. Tu nous attends là. Ensuite tu viendras avec nous et tu poseras ta tente sur notre balcon, on a de la place. C’est plus simple que de t’expliquer où aller dormir ailleurs.
– D’accord, ça me convient parfaitement !
– Par contre tu devras partir à 6h30 quand j’irai travailler.
– Pas de problème pour moi, je me lève toujours tôt. »
Il discute avec sa femme, puis me demande si j’ai un sac de couchage. Affirmatif.
« Ecoute, on change de plan. Tu vas dormir dans notre canapé, tu y seras mieux.
Sa femme n’affiche pas le même enthousiasme que son mari. Ils marchandent encore.
« Ecoute, finalement nous n’allons pas marcher. Tu vas nous suivre tout de suite. Tu es notre invité !
– Parfait, je vous suis ! »

Arrivés à l’appartement, nous croisons ses voisines. L’une d’entre elles parle parfaitement français, une autre s’apprête à sortir pour fêter un anniversaire. Elle m’invite à être de la partie. Vlado me conseille d’accepter sans hésita­tion. Soit, mais je ne peux pas la suivre avec mes vêtements tout crottés. Qu’à cela ne tienne, mes hôtes me prêtent un short et un tee-shirt de leur fils. Après une douche revigo­rante, je m’habille en rappeur – leur progéniture est bien plus corpulente que moi ! – et je rejoins Tijana dans sa Renault 4. Nous prenons au passage deux de ses amis. Au volant de son bolide, notre pilote évite tous les piéges de la route : bouches d’égouts proéminentes, trous, voitures, chiens ou piétons, feux orange très mûrs… Je m’accroche à ce que je peux, regrettant mon vélo. Les Serbes m’avaient donné l’impression de rouler vite. Impression confirmée ! Leur conduite paraît plus dangereuse encore en caméra embarquée.
Nous arrivons sains et saufs à la discothèque. Seule une roue avant n’a pas survécu. La jante défoncée et le pneu explosé, elle pourra encore rouler nous affirme Tijana, au moins pour nous ramener à l’appartement. Une fois à l’intérieur, Aleksander me fait goûter le Pelinkovac, un alcool serbe qu’il me dit être doux et sucré. Je le trouve extrême­ment fort et infect. Les goûts et les couleurs… Finalement nous repartons à 2 heures du matin sur trois roues. Il est 3 heures lorsque je m’endors. Le réveil risque d’être laborieux…

L’heure fatidique arrive. Vlado me réveille comme promis à 6h30.
« Ecoute, tu es rentré à 3 heures ce matin, n’est-ce pas ?
– Oui…
– As tu passé une bonne soirée ?
– Oui, excellente merci !
– Ecoute. Tu dois être trop fatigué. Tu peux rester dormir encore. Tu partiras quand tu le souhaiteras.
– Vraiment ? Merci infiniment ! »

Je me lève à 9 heures pour rejoindre Dejan et Tamara en ville. Ces deux jeunes gens sont membres du club Rotaract de Novi Sad. Avec leur amie Milica ils ont organisé la médiatisation de ce tour dans la ville. Deux télévisions locales se déplacent à midi pour faire un reportage. Bonne entrée en matière pour mon arrivée en Serbie ! Les journa­listes et les membres du Rotaract se réjouissent de voir un Français visiter leur pays, et leur ville de surcroît, tout en promouvant un acte de solidarité. A cause des deux guerres successives de 1991-1995 et de 1999, l’image de la Serbie à l’étranger est mauvaise. Ils en sont conscients et cela renforce leur joie de me voir chez eux. Je passe quatre heures en leur agréable compagnie. Leur sourire et leur enthousiasme m’enchantent. Plus le temps passe en Serbie et plus ce pays me fait bonne impression. Pourvu que ça dure !

Je termine ma journée chez mes hôtes. Ecoutez, il n’était pas question pour eux de me mettre dehors sachant que je devais passer une autre nuit à Novi Sad. Je suis leur invité, je dois y rester jusqu’à ce que je quitte la ville, pas avant ! Je me prélasse devant la télévision. Aux informations, on parle d’un jeune Français qui fait le tour de l’ex-Yougoslavie à vélo pour promouvoir le don du sang. Un fou… Il est à Novi Sad pour quelques jours, hébergé chez un certain Vlado. Il s’en passe des choses intéressantes dans ce pays ! Les informations terminées, Yita m’apporte une assiette de pâtes gargantuesque. Elle est fière de m’avoir comme invité ! Je la remercie infiniment pour toutes ces attentions. De ce plat ressort la chaleur des Serbes. Je savoure leur générosité débordante qui me nourrit le cœur.

C’est ému que je quitte mes hôtes à l’aurore, les remerciant pour leur bonté. Le début du parcours se déroule sur une route encombrée de voitures. L’air est méphitique. Je respire la pollution à pleins poumons. A la première occasion, je m’échappe sur un itinéraire plus quiet qui circule le long du Danube. Je me perds et me retrouve effectivement le long du fleuve, mais pas sur le chemin indiqué sur ma carte. Une vieille femme m’explique dans un serbe parfait – sûrement – la route à suivre. Je la regarde avec de grands yeux pleins d’incompréhension. Elle téléphone à sa fille qui parle un parfait anglais – ça, j’en suis sûr ! Cette dernière m’annonce qu’il me faut remonter la pente que je viens de descendre… Il n’en est pas question ! Je suis au bord du Danube, j’y reste ! Je la remercie pour ses indications, et quitte sa mère à qui je dois poliment refuser un café et des biscuits. Elle m’offre en guise d’au revoir un chaleureux sourire. Je lui réponds de la même manière et m’en vais chercher mon chemin.
Trop fatigué pour suivre les recommandations qui me prônaient de remonter, j’emprunte une sente qui semble s’enfuir le long du fleuve. Dès lors, ça se corse. Le voyage prend la tournure d’un parcours de santé. Je vais passer par tous les états que peut prendre un chemin : herbe rase, herbes hautes, branches guillotines, ornières sablonneuses, buissons envahissants. Cinq kilomètres d’obstacles en tous genres, d’embûches perfides. Mais le pire est à venir lorsque je retrouve enfin l’itinéraire prévu. Sur la carte, un chemin. Sur le terrain, c’est pire ! Prenez les routes pavées de la course cycliste Paris-Roubaix. Enlevez un pavé sur deux. Prenez votre vélo et chargez le de vingt kilos de bagages. Vous y êtes, bienvenue sur les chemins de Serbie ! Mon corps est maltraité, mon vélo tremble de tous ses rayons. Stoïque, j’écoute le concerto pour popote et fourchettes orchestré dans mes sacoches.

Finalement, le calvaire se termine avec le bitume. Il m’accompagne jusqu’à Zemun, banlieue de Belgrade. Là, Marija et une de ses cousines m’attendent. Marija m’a permis de rentrer en contact avec le service du don du sang en Serbie et sera ma guide pour les deux prochains jours. Les présenta­tions effectuées, nous nous rendons en ville pour rencontrer les membres du Rotaract. Entrée fracassante. Sur le pont enjambant le Danube, une voiture se fait broyer sous nos yeux, compressée entre un bus et un pick-up. L’homme à l’intérieur de l’épave se tord de douleur et de désespoir mêlés, la conductrice du 4×4 se range imperturbable pour vérifier l’état de sa carrosserie, le chauffeur de bus fait sortir tous ses passagers. Fait divers à Belgrade…
Arrivés auprès des membres du Rotaract, nous leur demandons s’ils savent où je pourrais planter ma tente. Ils réfléchissent brièvement et ne trouvent pas de solution. Ils ne semblent pas intéressés par ma venue, plus concentrés sur le match de football à venir. Ils supportent le Portugal, qui affronte la France. Nous restons avec eux une dizaine de minutes puis les quittons poliment. Marija est exaspérée par leur comportement. De mon côté je me dis que cela fait partie des joies du voyage. On rencontre souvent de bonnes person­nes, parfois de moins intéressantes. Et ce sont généralement les premières qui resteront gravées dans mes souvenirs, les secondes étant vite chassées de mon esprit.
La nuit est là. Marija se démène pour me trouver un endroit où mettre ma tente. Comme on trouve inévitablement une solution en Serbie, elle fini par me conduire chez elle, où elle vit avec ses parents et sa soeur. A notre arrivée, toute la famille s’agite devant la télévision. La France remporte le match face au Portugal. Nos amis du Rotaract doivent être déçus. Mes hôtes quant à eux exultent. Ils ne pouvaient espérer meilleur résultat alors qu’ils s’apprêtent à offrir la couche à un Français ! Nous buvons à la santé de Zizou, puis ils m’invitent à investir le canapé pour la nuit.

J’ai vieilli durant la nuit. Nous sommes le 6 juillet lorsque je me réveille, c’est mon anniversaire ! Depuis quelques temps, je peins cette journée particulière d’une couleur internationale différente. J’ai fêté le jour de mes vingt-trois ans à Vienne, celui de mes vingt-quatre à Auckland. Celui de mes vingt-cinq ans se déroule à Belgrade. Et l’an prochain ? Nous verrons cela le moment venu !
Marija et moi nous dirigeons vers le centre ville où nous rencontrons l’équipe du don du sang. Tous m’accueillent à bras ouverts, rassurés et ravis de me savoir dans leur ville. Quelques journalistes sont présents. Comme à Novi Sad, ceux là me demandent ce que je pense de la Serbie, si j’aime leur pays, si les Serbes me font bonne impression… Ils sont enchantés d’écouter mon point de vue, tout à fait favorable. Un autre journaliste me demande également si la solitude n’est pas trop pesante. Je lui rétorque qu’en fait, je suis rarement seul. Sur la route, ce sont des dizaines de personnes que je rencontre à chaque voyage. Sur Internet, ce sont plus de cent cinquante internautes qui me suivent quoti­diennement. Enfin, je suis accompagné de mon épouse Teresa. Mais qui est Teresa ?

Ravissante, fidèle, calme, un peu obèse, bien en forme. Nous nous octroyons parfois d’agréables haltes dans les sous-bois ou les champs de maïs. Elle me supporte depuis mille trois cents kilomètres, et nous avons encore beaucoup de route à parcourir ensemble. Je vais passer avec elle deux mois et demi fougueux, et j’espère bien plus encore après ce périple. Vous l’aurez compris, je vous parle de ma bicyclette, que je me plais à présenter comme ma bien aimée. Et son prénom lui vient d’un journaliste de Zagreb. Comme d’habitude, je lui avais présenté ma compagne. Il m’a demandé comment elle s’appelait. Ne lui ayant pas encore trouvé de nom, je l’ai invité à m’aider dans cette démarche.
« Je verrais bien quelque chose en T, me dit-il.
– Un nom en T, pourquoi pas… Mais je ne vois pas trop…
– Teresa… Oui, Teresa ça sonne bien !
– Parfait, elle s’appelle donc Teresa ! »
La voilà baptisée ! Et Teresa devient une célébrité, objet de convoitise journalistique !

Gordana, responsable du don du sang, est déçue par les journalistes qu’elle ne juge pas suffisamment nombreux. Elle n’a malheureusement pas pu organiser ma venue comme elle l’entendait car une partie de Belgrade n’avait plus de téléphone pendant les deux derniers jours. Ce sont des choses qui arrivent quelquefois en Serbie…
Ranko Maric, secrétaire de l’association de cyclistes de Belgrade, nous invite à déjeuner. Il m’offre un tee-shirt en m’expliquant qu’il l’a conçu spécialement pour mon passage à Belgrade. Il en a imprimé cent cinquante exemplaires et en offrira à chacun des membres de l’association qui ira donner son sang dans les deux prochaines semaines. Belle initiative. Durant le déjeuner il m’explique la situation des cyclistes à Belgrade. Il y a du boulot ! La ville compte plus de deux mil­lions d’habitants et seulement cent kilomètres de pistes cycla­bles. Ridicule. La mairie souhaite avoir cent kilomètres de plus d’ici quatre ans ce qui, encore une fois, est insuffisant. Une ville comme celle-là devrait au minimum avoir cinq cents kilomètres de piste… D’autant plus que Belgrade com­porte un nombre colossal de cyclistes aux dires de Ranko. Son association compte trois mille membres et il y aurait trois cent mille vélos à Belgrade… Ils sont un peu serrés sur cent kilomètres de piste cyclable ! Les automobilistes quant à eux sont tout à fait irrespectueux. Ne vous amusez pas à traverser un passage piéton en pensant qu’ils s’arrêteront. Au mieux, ils tenteront de vous éviter. Autre chose, c’est impressionnant le nombre de motards que j’ai vus sans casque… C’est en partie pour eux que des personnes donnent leur sang. Y pensent-ils ?

Après le déjeuner, je me rends à l’Hôtel Le petit Piaf où le Rotary m’a réservé une chambre. Ce club est très jeune, à l’image d’Aleksandra, la propriétaire de l’hôtel. Ils me font meilleure impression que leurs amis du Rotaract… Marija me rejoint et nous allons déguster le fameux vin croate offert à Pozega. C’est mon anniversaire, ça s’arrose !

Le lendemain est marqué par une interview pour la télévision nationale. Les journalistes se rattrapent ! Je visionne le reportage en fin d’après-midi chez Marija. C’est toujours étrange de se regarder à la télévision, de s’écouter parler dans une langue que l’on ne connaît pas. Je ne comprends pas ce que je dis, mais reste persuadé de la perti­nence de mes propos. Marija me signale que le journaliste évoque une certaine Teresa, compagne docile, fidèle qui parle peu…

Finalement, la communication à Belgrade a été conséquente. Je mesurerai sur la route les répercussions de cette action. En tous les cas, Marija m’a promis qu’elle fran­chirait le pas le plus tôt possible. Elle n’a encore jamais donné son sang et voulait le faire hier. Elle n’avait malheu­reusement pas assez d’hémoglobine. Sa soeur Ana le donnera également la semaine prochaine, alors qu’hier elle était encore trop apeurée pour le faire. Dans le même temps je reçois un message de Dejan – membre du club Rotaract de Novi Sad – m’annonçant qu’un de ses amis vient d’effectuer son vingtième don. Que de dons et de promesses de dons !
Je poursuis la journée de repos avec Ana. Elle me fait visiter Zemun. Derrière une porte en tôle ondulée, un jardin. Ses oncles, tantes et cousins sont là, sirotant un jus de fruits avec allégresse. Trois lettres sont gravées sur une poutre : « raj » : paradis. Un auvent, une table, quelques chaises, un barbecue. Le cadre environnant est composé d’une pelouse grasse, de fleurs enivrantes et d’arbres fruitiers généreux. L’essentiel est là : frugalité et prodigalité de la nature qui rend accessible le bonheur. Ana en profite pour me cueillir une provision de fruits pour demain : un sac rempli d’abricots.
Après quelques instants passés à nous abandonner à ce paradis, nous rendons visite à des voisins. Une de leur amie se sent cruellement seule. Elle me demande mon âge, si je suis célibataire, où je vais, quand est-ce que je reviendrai – car il semble entendu que je reviendrai…

Je profite de l’occasion pour parler d’un aspect important de la Serbie : les jeunes filles. Vous trouvez partout de ravissantes créatures arborant les belles couleurs de l’été. A Belgrade, la rue Strahinjica Bana, surnommée « Silicon Valley » est l’illustration parfaite de ces propos. Loin de la haute technologie californienne, cette rue est ainsi dénommée en hommage aux nombreuses jeunes femmes qui déambulent en exposant leur plastique de rêve. Plastique est un mot parfaitement approprié…
A Novi Sad, Tanija et ses amies, toutes ravissantes, se plaignaient du fait qu’il n’y ait pas assez de garçons en Serbie et qu’elles souffrent d’une concurrence rude. Les jolies filles sont légion dans ce pays. Célibataires, elles attendent de rencontrer des Français. Ce dernier à la cote. Plusieurs raisons expliquent cela, mais la principale est sans doute que nous représentons pour beaucoup un visa. Et être avec un visa français – et son propriétaire accessoirement – leur permet­trait de changer radicalement de mode de vie, de voyager, de s’offrir des choses qu’elles ne peuvent pas actuellement : travailler et vivre en France, le rêve occidental, l’Eldorado européen…
Ana et Marija me font part de leur requête. Pour Ana, ce sera un grand garçon, les cheveux noirs et les yeux marron. Chose importante, il doit aimer regarder la télévision et être intelligent (est-ce vraiment compatible ?). Je ne suis donc pas l’homme qu’il lui faut, au moins pour la première raison. En revanche elle n’exige pas de lui qu’il soit français, un Serbe lui conviendrait parfaitement. Et s’il a un ami, Marija sera enchantée de faire sa connaissance. Si vous pensez être l’homme de la situation, merci d’envoyer CV et lettre de motivation à l’auteur qui transmettra.

J’approfondis également mes connaissances de la langue serbe avec Marija. Je lui énumère les quelques mots que je connais : bonjour (dobar dan), au revoir (dovidenja), merci beaucoup (hvala llepa), bon appétit (dobar tek), tu es mignonne (ti ci llepa) et autres courtoisies, sans oublier l’éternel pivo (bière). Je lui dévoile également ma technique pour demander où se situe le centre ville. En fait, lorsque je demande mon chemin, le mot semaphora arrive immanqua­blement dans la conversation. Et je trouve régulièrement une église ou une cathédrale sur ma route. J’en ai donc déduit que semaphora signifie église, ou cathédrale. Et chacun sait que ces édifices religieux sont édifiés au centre ville. Donc, si les personnes rencontrées ne me comprennent pas lorsque je leur demande le centar (centre), je les feinte en leur demandant la semaphora (église). Grâce à cette technique, j’ai trouvé mon chemin à tous les coups. J’avoue être assez fier de mon esprit de déduction. Marija éclate de rire. Elle m’explique que semaphora désigne en réalité les « feux de circulation »… Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ; ce terme est tout simplement similaire à notre « sémaphore » français… Je repense alors à toutes ces personnes rencontrées, qui m’indiquaient gentiment, mais d’un air dubitatif il est vrai, où se trouvait le prochain feu… Généra­lement, les touristes perdus demandent où se trouve le centre ville ou bien la cathédrale… Mais le prochain feu, vraiment, quelle idée !

Marija et Ana m’accompagnent jusqu’au lieu de départ de la randonnée organisée par l’association des cyclistes de Belgrade. Cette randonnée signe mon départ. Je les quitte avec grand regret. Elles ont été de merveilleuses hôtesses. Leur accueil et leurs sourires m’invitent à revenir faire un séjour dans cette capitale. Je ne peux pas leur promettre, mais j’y pense fortement. Les larmes ne sont pas loin d’être versées par tous les trois. Cette rencontre fut sincère et profonde, riche d’enseignements et d’amitié.
Nous sommes plus d’une centaine de cyclistes à nous élancer de Zemun à 9 heures. Je suis le peloton pendant soixante kilomètres avant de m’en séparer en début d’après-midi. Il me faut rejoindre Kupinovo où, en principe, un bac me permettra de traverser la Sava pour arriver à Skela. A quelques kilomètres de la rivière, des policiers m’affirment qu’il est fermé, et qu’il me faut faire demi-tour jusqu’à Surcin, à plus de trente kilomètres de là… Je suis furieux. J’ai à peine tourné les talons que des enfants crient derrière moi. Eux me disent que le bac est ouvert. Je décide de les suivre tout en restant perplexe sur l’issue de ce rallye. Sur la rive de la Sava, un panneau semble dire que le prochain passage du bac est prévu dans trois heures. Le doute persiste. Existe-t-il vraiment ? Et si oui, la seule idée d’attendre si longtemps me fait suer.
Dans la rivière, des jeunes jouent dans une barque. Je leur demande pour quelle somme ils me feraient traverser la rivière.
« Cinq cents dinars, me répond le plus robuste.
– Cinq cents dinars ? Tu rigoles, c’est mon budget pour deux jours ! Quel est le prix du bac habituellement ?
– Les tarifs, c’est nous qui les fixons. Il n’y a pas d’habitude. Aujourd’hui c’est cinq cents dinars, c’est comme ça. Sinon tu vas jusqu’à Surcin, à trente kilomètres de là. »
Le filou a compris que je n’avais pas envie de faire un tel détour, poisseux que je suis.
« Je n’ai que deux cents dinars. Sinon j’ai des kunas – la monnaie croate, une insulte pour un Serbe !
– Pas de kunas ! As-tu des euros ?
– C’est combien en euros ?
– Cinq euros. »
C’est un peu moins cher, mais tout de même… Je suis dans une situation délicate, à cause de l’incertitude totale quant à l’existence d’un autre bac. Et puis je n’ai pas envie d’attendre trois heures ici. Je cherche au fond de mon sac quelques pièces d’euros. Nous chargeons le vélo et le cycliste, et traversons la rivière. Durant la traversée, je me complais à leur dire combien je suis déçu par la Serbie, que les Croates étaient nettement plus accueillants.
« Un Croate m’aurait fait traverser gratuitement, sans aucun doute ! »
Je ne pense pas un mot de ce que je dis mais je veux qu’ils me quittent avec cette idée. Cela ne les amuse pas, j’ai touché juste. Nous gagnons la rive opposée au moment où le bac, le vrai, l’officiel, la quitte. Ce n’est donc pas une chimère… Je pose pied à terre avec la certitude de m’être fait rouler. Mais une fois sur mon vélo, je me dis que somme toute, je suis content d’être arrivé si tôt de l’autre côté de la rive !

J’observe au loin le relief des prochaines étapes. Je suis impatient de regagner la montagne après ces longues journées de plaine languissante. En chemin, j’assiste à la collecte de lait des producteurs locaux. Nous sommes loin du gigantisme de la Nouvelle-Zélande, où les farmers peuvent en produire six mille litres par jour. Ici, une camionnette transporte un tank. Il s’arrête devant un paysan qui lui tend deux seaux, soit la production de lait de la dernière traite. Il ne doit avoir que deux ou trois vaches, comme la majorité des paysans serbes. La pesée s’effectue sur le camion. Peut-être vingt litres, trente tout au plus. Ils se quittent après une rapide poignée de main. Le camion continue sa route, laissant le brave paysan avec ses deux seaux vides et le sentiment d’avoir réalisé une journée fructueuse. Tout n’est qu’une question d’échelle.

Je cherche un endroit où dormir à Valjevo. Je m’engage sur une voie interdite au public. Trois agents de sécurité m’interpellent. En m’excusant, je leur demande où je pourrais planter ma tente. Je leur montre le bord de route sous leur préfabriqué. Cet endroit me conviendrait pleinement pour dormir. Eux ne veulent pas de voisin et m’indiquent un parc dans la ville. Ayant aperçu un robinet à quelques mètres, je leur confie Teresa le temps que je fasse un brin de toilette. Je leur laisse également de la lecture, avec deux articles de presse relatant mon périple. A mon retour auprès d’eux, ils me déclarent que finalement je peux dormir ici, et que si la police m’interpelle, j’aurai juste à leur montrer les articles pour qu’ils me laissent tranquille. Ces papiers s’avèrent être de véritables laissez-passer ! Je les remercie et m’en vais flâner en ville en attendant la nuit.
Alors que je divague dans les rues à la recherche de mon dîner, deux jeunes motards m’interpellent :
« D’où viens tu ?
– France !
– Eh, super ! Tu es venu à vélo ?
– Oui.
– Non, sans rire ?
– Oui bien sûr, comment veux-tu que je sois venu jusqu’ici ?
– Euh… Tu veux boire un verre ? »
Ca sent l’embuscade à plein nez. La dernière fois qu’un inconnu m’a fait le coup, je l’ai quitté en titubant, assommé par un litre de bière fraîche. Un seul mot d’ordre : méfiance.
« Oui, avec plaisir !
– Suis nous alors ! »
Ce sont Bane et Zarko. Je prends la roue du 600 Hornet du premier alors que le second chevauche une 600 Kawasaki. Il me fait une démonstration de son adresse, et cabre sa machine sur une roue. Chemin faisant, nous bavardons :
« En France, nous portons le casque à moto.
– En France peut-être. En Serbie non !
– Et la police ?
– Bah, ils nous mettent des amendes, mais on les perd toujours… »

Nous arrivons au bar du club de motards. Ils m’offrent un premier pivo pour faire connaissance. Leur anglais est assez pauvre, mais suffisant pour se lier d’amitié, la bière aidant. Je leur montre les articles de presse expliquant mon périple. Bane s’active au téléphone alors que je bois la deuxième bière. Je comprends seulement les mots « français », « vélo ». Autour de notre table, les gens se pres­sent pour venir voir le Français qui vient faire quatre mille kilomètres dans les Balkans. J’ai tout juste terminé mon troisième verre que deux journalistes de la télévision locale se présentent.
« Ce sont des amis, me dit Bane. Ils veulent te poser quelques questions.
– Ah, d’accord… Mais là je suis un peu saoul.
– Ce n’est pas grave, eux aussi ! »
Les interviews se déroulent sans encombre, tout comme les allers-retours effectués à vélo devant la caméra. Ont-ils conscience des efforts que cela me demande pour rouler droit ? Les journalistes remerciés, je me remets de mes émotions en ingérant un peu plus de malt et de houblon. Bane m’apporte également un Burek, le hamburger local.
« Pivo et Burek, c’est bon pour l’estomac.
– D’accord pour le Burek. Je suis moins sûr pour le pivo ! »
Quand je veux payer, mes hôtes refusent catégori­quement.
« Tu es en Serbie, tu es notre invité. Tu n’as rien à payer. »
Je lui demande ensuite où sont les filles de Valjevo. Je n’en ai pas encore vu une seule ! Après deux coups de télé­phone, Katarina, Milica, Sonia et Suzana nous rejoignent, affichant de larges sourires et trop de maquillage. Je passe la soirée ainsi. Finalement, c’est Dejan qui m’héberge chez ses parents pour la nuit. Il habite tout près du bar, ce qui est rassurant après toute cette bière absorbée… C’est à minuit que je prends congé de la bande de motards.

La soirée a été enchanteresse et me renforce dans l’idée que le peuple serbe est accueillant et chaleureux. Je vis une expérience extraordinaire, où les gens autour de moi font preuve d’une générosité et d’une ouverture d’esprit excep­tionnelles, alors que mes amis français m’avaient déconseillé de me rendre en Serbie, pays peuplé de barbares, perpétuel­lement en guerre, et dont je ne ressortirais certainement pas vivant…Il apparaît que ce pays mérite d’être visité au moins pour ses habitants, qui ont le don de faire tomber la barrière de la langue en vous offrant des litres de pivo ! Il me paraît important de préciser que la performance de la France lors de la coupe du monde de football me sert à merveille. D’après ce que je peux entendre, nos joueurs semblent faire preuve de talent. Et chaque fois que je révèle ma nationalité, tout le monde me répond :
« Ah, France, super ! Zinedine Zidane, super ! »

Je quitte mon hôte après un petit-déjeuner digne des réceptions chez l’ambassadeur. Poulet, œuf, salade de tomate et concombres, gâteau aux cerises et crème fraîche. Avant de partir, Dejan joue à l’équilibriste dans un pommier pour cueillir quelques fruits.
« Petites mais très bonnes ! » me dit-il en me tendant les fruits de son effort.
Je reconnais là les « pommes diarrhée », farineuses. Ne pas en abuser sauf cas de forte constipation.
Sa mère m’offre également deux souvenirs. Le premier est un bracelet constitué d’une croix orthodoxe et de trente trois perles, représentant les années de vie du christ. Le deuxième est un pendentif sur lequel est accrochée une grosse croix, orthodoxe encore une fois. Même si ma religion me l’interdit – je suis athée pratiquant –, j’accepte ces deux cadeaux, me disant que ce serait faire preuve de grande impolitesse que de les refuser. Je les prends, les remerciant ainsi pour leur hospitalité plus que pour ces présents. Cela m’amène à me poser une question sur la pratique de la religion de Dejan. Dans sa chambre, le même pendentif est accroché sur le cadre d’un tableau représentant une femme entièrement dénudée qui, ainsi « vêtue », ne ressemble guère à mère Teresa…

Après la morne plaine que je viens de traverser, je trouve enfin du relief. Je l’attendais avec impatience ! La route s’élève rapidement et je découvre un autre visage de la Serbie. Gros tas de foin, quelques vaches attachées à un piquet, arbres fruitiers. Dans la première montée, je me régale de prunes et mirabelles. Ces dernières ont la couleur de l’abricot et le goût du melon. Je termine la côte plus lourd que je ne l’avais commencée… Depuis que je suis en Serbie, je me nourris des fruits que m’offre la nature et m’abreuve de la bière que m’offre les Serbes. Un pays exceptionnellement généreux à tous points de vue, de la Silicon Valley de Belgrade aux pommiers garnis de Valjevo !
A Pecka, un marchand de fruits m’annonce une rude montée. Il n’a pas tort. Les premiers kilomètres se font péni­blement. Les derniers sont impossibles. La route n’est plus goudronnée et l’inclinaison trop raide. Je dois pousser le vélo, mes reins me font souffrir, je sue à grosses gouttes. Mon compteur affiche désespérément un 0 km/h alors que je croule sous l’effort pour gravir cette montagne. Sous mes sandales, les graviers se dérobent lâchement, manquant de me faire chuter à chaque pas. Grimaçant, je viens à bout de cette terrible côte. Je hais la marche à pied.
Au bout d’une descente rendue périlleuse par l’état pitoyable de la route, j’arrive en Bosnie. Un officier me souhaite la bienvenue en me tendant une cigarette. Moi qui avais peur d’être « taxé » aux frontières, c’est le contraire qui se produit ! Mon refus surprend l’officier qui, déçu, me laisse passer.

Cimetière musulman. Le mémorial de Srebrenica m’accueille tout de marbre vêtu. Des milliers de noms y sont gravés. Plus de huit mille en réalité, comme autant de Bosniaques – communauté musulmane de la Bosnie, à ne pas confondre avec « Bosnien », citoyen de Bosnie – sauvage­ment assassinés. Le massacre de Srebrenica débuta le 12 juillet 1995 et se termina – officiellement – le 19 du même mois. Plus de huit mille morts en une semaine. Triste record. Tous furent tués de la manière la plus lâche et inhumaine possible : décapités, brûlés vifs, abattus à bout portant, enter­rés vivants… La majorité était des hommes. Ils s’appelaient Smail, Azem, Mustafa, Sami ou Mehmad. Ils étaient musul­mans. Et, pour cette raison, ils ont succombé à la folie meur­trière de Milosevic et de ses hommes. Sadidin Zildzic faisait parti de ces musulmans de Srebrenica. Cet homme ne méritait pas de vivre, ainsi en avait décidé le chef d’Etat. Cet homme ? Que dis-je. Cet enfant. Né le 11 juillet 1995, il était au mieux âgé de huit jours lorsqu’il fut tué. Aljo Turkutovic était quant à lui bien plus vieux. Il avait huit ans et demi… Presque en âge de se défendre. Presque.
Dans ce mémorial, je peux voir des pelles, des centai­nes de pelles. Elles servent aux familles à enterrer les corps. Car il s’en trouve encore chaque jour, dans les forêts aux alentours de Srebrenica. Ce massacre ne date que de onze ans. Il s’agit du plus grand génocide que l’Europe ait connu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. J’avais quatorze ans au moment des faits, en 1995. J’étais en âge de compren­dre ce qu’il se passait, là-bas, en Yougoslavie. Je devais certainement regarder cela à la télévision. On est si bien en France, à regarder le petit écran. Je ne m’en souviens pas. Certainement trop loin de chez moi pour que cela puisse me concerner. Seulement à quelques coups de pédales en réalité…

Je laisse les fatmas à leurs maris ou enfants, à leur désespoir certainement, à leur haine peut-être. Plus loin j’atteins le village de Srebrenica. La traversée est pesante. Tout ce que le communisme a fait de plus laid est concentré ici. C’est d’une tristesse inouïe. Les maisons sont construites à l’identique, en briques, avec un balcon et un toit à deux ou quatre pans. Les murs sont salement amochés par les éclats d’obus. Une impression de « partiellement détruit et partiel­lement construit » caractérise ce village. Quelques roses tentent timidement d’apporter une larme de couleur, à défaut de pouvoir donner un semblant de vie. Je croise encore des femmes voilées. Nous sommes en territoire musulman, sans quoi Srebrenica ne serait pas celui que l’on connaît… En fait, un village comme j’en ai déjà vu quantité dans le nord de la Croatie. Mais celui-ci s’appelle Srebrenica, et cela le rend plus triste à mon esprit. Ce nom porte toute la honte des pays occidentaux qui l’ont laissé entrer dans l’histoire. Un village reculé aux confins de la Bosnie-Herzégovine, que l’ONU a sagement laissé massacrer avant de se dire que, peut-être, il se passait des choses pas très catholiques là-bas. C’est le moins que l’on puisse dire.

Comme lors de ma visite des camps de concentration d’Auschwitz en Pologne, je quitte cet endroit le cœur et les dents serrés. Je me sens peu de chose sur mon vélo, et la montée qui surplombe le village ne m’aide pas à digérer cet indigeste repas, lourdement pimenté par la haine exécrable que l’homme peut avoir envers son prochain. Il me faut un panorama radieux pour me sortir de mes pensées lugubres. Devant moi, des collines plongent dans une large vallée s’ouvrant vers l’infini. D’abruptes ravines entaillent le décor, profondes cicatrices sur des terres fortement pentues et boisées. Ici ou là sont incrustées quelques maisons blanches aux toits rouges, seules traces de la civilisation. Enfin, des parcelles cultivées donnent une dernière touche à cette mosaïque éclatante. Le temps de prendre quelques photos, je pose mon vélo contre une maison éventrée par un obus. Mur éclaté. La Bosnie est un pays de contrastes.

Je ressors de la Bosnie quelques kilomètres plus loin. L’officier serbe fait des siennes. Mon passeport ne lui plaît pas. Un étranger qui rentre, sort, puis retourne dans son pays, le tout à vélo et en passant par Srebrenica, ça le contrarie. Mais il ne sait pas comment faire pour m’embêter et ça l’irrite. Il se perd en palabres :
« Où allez-vous dormir cette nuit ?
– Dans un camping.
– Vous savez que vous devez aller voir la police toutes les vingt-quatre heures pour vous enregistrer ? »
Effectivement je le sais, mais je feins de l’ignorer :
« Vraiment ? Vous m’étonnez ! Cela fait déjà une semaine que je voyage dans votre pays et je n’ai jamais eu à le faire. Aucun de vos collègues ne m’en a parlé avant vous, c’est surprenant.
– Oui, je sais… Mais normalement vous devez vous enregistrer c’est la loi.
– … »
Il grogne derrière la barrière, tenant toujours mon passeport entre ses mains et maugréant des paroles incom­préhensibles à son collègue. Rien ne se passe. Chacun reste de son côté. Lui en Serbie, moi toujours en Bosnie. Flegma­tique, je songe à ranimer la discussion. Sortir une formule quelconque du genre : « Et la famille, ça va ? Les enfants grandissent ? Quel âge ont-ils maintenant ? ». Ou alors sortir une cigarette pour lui montrer que j’ai tout mon temps – je ne fume pas mais j’en ai en permanence sur moi au cas où des personnes m’en demandent après m’avoir rendu service, comme ce fut le cas à Kocevje. Finalement je fouille dans mes affaires, regarde ma carte avec attention tout en mangeant un fruit. Surtout, rester impavide. Après dix minu­tes, il capitule et me rend mon passeport en bougonnant, sans rappeler qu’il faut impérativement m’enregistrer. J’ai la mémoire courte, je m’en vais directement dormir. Etrange cet officier…

Je plante ma tente près d’un bar. Miloje en est le patron. Il m’offre une thé le temps de regarder la finale de la coupe du monde de football. Grosse déception de voir Zinedine Zidane terminer sa carrière sur un coup de tête… Et, relation de cause à effet, ma situation dans les Balkans se détériore sensiblement. En effet, à présent tout le monde me dira :
« Ah, France, super ! Mais Zinedine Zidane, pas super… »

Il a plu cette nuit. Trop occupé à dormir, je n’ai rien entendu. Je confie toutes mes affaires à Miloje et m’évade pour une excursion dans le Parc national de Tara. Lovée dans le brouillard, la Serbie est encore endormie. Je me réveille douillettement avec elle. Quelques voitures m’empêchent de m’endormir dans le lit de la Drina que je longe jusqu’au barrage de Perucac Vrelo. Là commence une longue montée sur une route en bon état – pour la Serbie. Tandis que je grimpe, le lac de Perucac Vrelo se fait de plus en plus petit. Devant moi, quelques nuages moutonnants sont emprisonnés dans une gorge fantomatique. Plus loin, la Drina s’écoule en de amples lacets avant de se perdre vaporeuse dans la brume lointaine, tel un fil de soie sorti de son cocon. A droite la Serbie ; à gauche la Bosnie. Sous mes yeux, le vide devient vertigineux. Les fleurs embellissent les bords de route, les oiseaux me saluent de leur douce mélodie. Je grimpe encore.
Onze kilomètres. La Drina n’est plus qu’un ruisselet vermiforme. La Bosnie s’étend amplement, mystérieuse et vallonnée.
Douze kilomètres. Je quitte la Drina pour m’enfoncer dans les terres.
Treize kilomètres. J’ai bien fait de laisser toutes mes affaires à Bajina Basta.
Quatorze kilomètres. Dis maman, quand est-ce qu’on arrive ?
Quinze kilomètres. Mitrovac. Petit village de monta­gne égayé par une odeur de barbecue et par les cris des enfants jouant au ballon. Le sommet, enfin !

Je fais le tour d’un autre lac. Je croyais faire une courte balade ; le parcours s’avère plus long que prévu. J’effectue trente kilomètres difficiles mais somptueux. Me faufilant dans des paysages champêtres, mon esprit est captivé par une faune et une flore saisissantes. Autour de moi ça siffle, grince, grésille, jacasse, coasse, frétille. Du bleu pâle au rouge vif en passant par le jaune crème et le marron café, tous les tons de couleurs m’émoustillent dans un specta­cle floral. Les fleurs éparses jonchent le sol et embaument la campagne d’un parfum délicat, exhalant mille odeurs enivrantes.
Je suis saoul lorsque je retrouve la route qui me reconduit à Perucac Vrelo. Après deux kilomètres de descente, la beauté de la Drina se révèle brusquement. Encore elle ! Elle se montre plus resplendissante que lors de la montée. Peut-être l’effort avait-il légèrement voilé la splen­deur du tableau, alors que l’adrénaline provoquée par la descente l’illumine. Je dois m’arrêter de nombreuses fois tellement ce qui s’offre à mes yeux m’éblouit. Cette frontière naturelle m’impressionne. La force et la tranquillité s’y retrouvent avec subtilité et harmonie.

De retour au lac de Perucac Vrelo, un Serbe m’interpelle. Vladimir me paraît amène. Il me demande où je vais.
« Podgorica, Kotor, Dubrovnik… »
Autour d’une bière, il me prépare un itinéraire pour les prochains jours, avec un crochet par Visegrad, en Bosnie. Cette ville, et plus précisément son pont, ont été rendus célè­bre grâce à Ivo Andric, Prix Nobel de littérature en 1961. Dans son livre – le Pont sur la Drina paru en 1945, il relate d’une manière romancée la vie des Balkans de 1516 à 1914, au moment où le pont va être partiellement détruit par une explosion. Un livre que j’ai dévoré et qui m’a donné envie de me rendre à Visegrad.
Sur la carte, Vladimir prend soin d’éviter Gorazde. Je lui rétorque que je veux m’y rendre.
« Non, ne vas pas à Gorazde, il n’y a rien à voir.
– Si, il y a à voir.
– Que veux-tu y trouver ?
– Gorazde fait partie de l’histoire des Balkans, ça m’intéresse.
– Bon, je vais te dire ce que tu vas voir là-bas. Des maisons détruites, des impacts de balles sur tous les murs, des terrains minés. Rien d’autre, ce n’est pas intéressant. N’y vas pas.
– Je suis allé à Srebrenica, je veux me rendre à Gorazde…
– D’accord. Alors je vais te donner mon point de vue. Srebrenica et Gorazde, ça n’est pas les Balkans. C’est un homme, un politique, Milosevic. Mais ça n’est pas les Balkans. »

En fait, Vladimir veut m’expliquer que les Serbes ne sont pas représentés par le spectacle désolant des maisons détruites et des terrains minés. Comme la plupart de ses compatriotes, il en a marre de cette image collée à son pays, tristement mis sur le devant de la scène par de nombreux conflits. Selon lui, il y a les politiques, et il y a le peuple. Les deux sont à dissocier. Tous les Serbes que j’ai rencontrés sont las de leurs dirigeants et de toutes ces guerres. Vladimir ne veut donc pas que j’aille à Gorazde pour que je ne parte pas de son pays avec cette image de guerre et de destruction.
Je lui explique qu’après une semaine passée ici, l’image que j’ai des Serbes est toute autre. La Serbie a été une expérience personnelle enrichissante, j’ai beaucoup appris en termes d’accueil et de fraternité. Les Serbes m’ont reçu comme jamais personne ne l’avait fait auparavant. Alors l’image que je retiendrai de ce pays ne sera certainement pas celle de la folie d’un homme, mais au contraire celle de la fraternité de son peuple.
Certes, il est dangereux de s’y aventurer. Le risque majeur est de se faire kidnapper par de séduisantes jeunes femmes. Ce danger est omniprésent, et vous menace constamment. Le second risque est de se faire assommer par des litres de pivo, sans que vous puissiez ni refuser, ni « dédommager » vos agresseurs. Je n’ai pas trouvé d’autres assaillants. Mais j’ai été fort et j’ai résisté, avec difficulté je l’avoue. Une fois de plus, cette semaine m’a montré que nous vivons sur des a priori généreusement nourris par les médias, bien loin de la réalité. D’où font-ils leurs reportages ? Viennent-ils vraiment sur le terrain ? Si oui, pourquoi ne parlent-ils pas de l’accueil et de la fraternité des Serbes, si loin de la fureur de leurs dirigeants ? Bien sûr il y a eu la guerre, et la situation politique est toujours tendue. Mais le peuple, lui, est différent et loin de tout cela.
Nous nous quittons sur une bonne poignée de main. J’irai à Gorazde, mais Vladimir est rassuré par mon argumentation qui est des plus sincères.

De retour au bar de Miloje, ce dernier me paye une bière. Puis Dragan, un ami de Miloje, insiste pour m’offrir la sienne. Je n’ai pas d’autre choix que d’accepter. Décidément, les Serbes ne vous laissent jamais tranquilles ! Entre deux gorgées, il me dit :
« Tu sais, les Serbes sont des gens bien.
– Oui, je sais !
– Il ne faut pas écouter ces put… de journalistes et toutes ces affaires politiques.
-… »
De nouveau la même discussion…
Je les quitte à regret à 18h30. L’étape de demain s’annonçant longue et difficile, il me faut la raccourcir ce soir. Je charge ma mule et remercie Miloje pour m’avoir permis de planter ma tente près de son bar. Il me demande de revenir plus tard, avec mes amis cette fois-ci !

Alors que la fraîcheur vespérale me caresse, je suis captivé par le coucher de soleil. La Drina vernissée par le crépuscule rutilant se prépare à plonger dans une nouvelle nuit. Elle miroite de mille éclats tandis que les dernières lueurs ensanglantées du jour embrasent la vallée. Je frémis de bonheur et de nostalgie. Je m’apprête à passer ma dernière nuit en Serbie. Un étrange sentiment m’envahit alors que je contemple cette rivière soyeuse qui s’endort. C’est cette image que j’aimerais retenir à jamais en quittant ce pays. Une image de douceur et de paix, de force et de modestie. Un pincement au coeur et les larmes aux yeux, je poursuis ma route. Ce pays m’a ému.
Je plante ma tente dans un pré, loin de toute l’agitation que j’ai connue ces derniers jours. Seul, je passe une nuit paisible à digérer cette semaine d’une richesse exceptionnelle.

Le lendemain, je donne comme prévu mes derniers coups de pédales en Serbie. Sous un tunnel je roule dans un trou et évite la chute de justesse, mais pas la crevaison. La première du tour. Avant la frontière, je dois me débarrasser de mes derniers dinars, car le Monténégro utilise une autre monnaie depuis trois ans : l’euro. La Serbie m’a coûté beau­coup moins cher que prévu, avec des dépenses s’élevant à seulement deux euros par jour… Je quitte le magasin pourvu d’une quantité gastronomique de nourriture : une miche de pain, du chocolat, trois kilos de bananes, deux kilos de pêches et un kilo de tomates… Espérons que le relief ne soit pas trop éprouvant jusqu’au déjeuner, et que les douaniers ne m’arrêtent pas pour importation frauduleuse de denrées alimentaires.

Après dix-huit kilomètres, j’arrive au poste frontière. Un officier veut signer mon drapeau.
« D’accord, mais je vous prends en photo.
– Ah non, s’il vous plaît, pas de photo. C’est interdit.
– Ah si, c’est la règle ! Tous ceux qui signent mon drapeau doivent être pris en photo ! Et en général ils donnent même leur sang !
– Bon, d’accord pour la photo, mais vite alors. »
Il signe le drapeau avec nervosité. Je tends mon appa­reil photo à un de ses collègues. On s’apprête à prendre la pause, bras dessus bras dessous, quand une camionnette arrive.
« Euh, la police ne doit pas prendre de photo. Le chef arrive, tu comprends ?…
– Ah oui en effet, tant pis… »
L’officier me rend l’appareil en douce et me demande de déguerpir en vitesse. Je rentre en Bosnie en riant de cette dernière rencontre. C’est la première fois qu’un douanier signe mon drapeau ! Serbie je t’aime, je reviendrai !

    Chapitre précédent     Retour aux chapitres     Chapitre suivant

Découvrez tous mes autres livres dans la boutique
le tao du vélo Nouvelles vagabondes Récit d'un voyage à vélo en Amérique du sud