Chapitre 6 : Coup de chaud à Dubrovnik.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

A Cavtat, la montagne aride plonge dans la mer d’un bleu éclatant. En contrebas, un décor de villas avec piscines. Loin de la Croatie du Nord, bienvenue sur la côte croate baignant dans la luxuriance !
J’aperçois Dubrovnik au loin. Ayant d’autres plans en tête, je ne m’arrête pas. J’ai une semaine d’avance sur l’itinéraire prévu, et je compte l’occuper en m’évadant du côté de la péninsule de Peljenac, dont on m’a vanté la beauté. Dubrovnik sera pour plus tard, dans deux ou trois jours.
Zaton, petit village côtier situé à dix kilomètres de Dubrovnik. Alors que je cherche un bar pour me ravitailler en eau, je trouve un camping convivial. Ereinté, je décide de m’y arrêter. Le patron m’invite à m’asseoir dans un fauteuil. Je m’y affale et lui dis que je suis seul avec mon vélo et que je voudrais planter ma tente chez lui.
« Vous êtes venu seul, avec votre tente et à vélo ?
– Oui, avec ma tente et mon vélo…
– Alors vous êtes mon invité !
– Vraiment ?
– Oui, mais à une condition. Il vous faut partir avant 9 heures demain matin, à cause des contrôles.
– Si ce n’est que ça, aucun problème ! »
Je m’installe puis vais me baigner. Plaisir jouissif que celui de refroidir son corps brûlé par le soleil et l’effort dans la mer miroitant les dernières lueurs du jour. Tendre amante qui me caresse lascivement alors que je m’ébats avec eupho­rie. Puis, épuisé par la longueur et la dureté de cette étape, je rejoins les bras de Morphée.

Je quitte le « Kamp Polje » à 7 heures. Je suis dans les temps ! Je fais mes courses à Slavo. Rien d’anormal, si ce n’est qu’il me faut du papier toilette. Il ne s’agit pas d’un pro­duit que l’on vend à l’unité, mais plutôt par paquet de quatre au minimum. Ayant peu de place sur mon vélo, il m’en faut un, maximum. Je dois me résoudre à acheter un paquet entier. J’en suis embarrassé… Abhorrant le gaspillage, je me présente poliment à la première femme venue. Ses appas ne me laissant pas de marbre, je lui demande si elle accepterait un présent. Elle est séduite et acquiesce d’un large sourire. Et voilà comment en ce beau matin de juillet, je me vois offrir à cette demoiselle trois rouleaux de papier toilette doucement parfumés… Bon, ce ne sont pas des roses mais ça sent la pêche, ce qui n’est déjà pas si mal ! Je la quitte rapidement, la laissant pantoise, son cadeau dans les mains. Peut-être racontera-t-elle avec émotion à ses amies cette fabuleuse ren­contre avec un cyclovoyageur au grand cœur et d’un roman­tisme raffiné. Evidemment, je ne lui ai pas dit que j’étais français, mais italien. Concitoyens, notre honneur est sauf !

Je quitte la route principale à Doli pour un chemin de pierres. La tranquillité pour mon esprit, l’horreur pour Teresa. On ne peut pas tout avoir. J’évolue à proximité de la mer au milieu des vignes et des oliviers. Plus loin, quelques maisons et le bitume. Et aussi un panneau à ma droite qui me ramène à une triste réalité de la Croatie : terrain miné.
J’arrive enfin sur la péninsule de Peljesac. Après le château de Ston et ses remparts tentaculaires, le chemin se transforme en calvaire. Il fait chaud, il n’y a pas d’arbre, la température s’élève encore. Je crois évoluer dans un désert. Peut-être est-ce dû à la montagne à gauche, sur laquelle aucun arbre ne peut pousser. Ou bien aux figuiers de Barbarie, trop petits pour m’apporter de l’ombre. Ou encore au soleil, haut dans le ciel azur, chauffant mes muscles et le goudron. Ou alors ce sont les cent quatre-vingts kilomètres de la veille qui transforment de petites lignes droites en corridors interminables, où le chant sarcastique des cigales se trans­forme en sinistre ricanement. La vie s’efface sous mes roues, la mort persifle.
Il est 14 heures. Je n’ai parcouru que quatre-vingts kilomètres et je suis épuisé. Sur ma carte est indiqué un camping à Sresen. J’y descends. Mais de camping il n’y a point. Peut-être y en avait il un là où deux caravanes pourris­sent dans l’herbe haute. Ou bien ici, à côté des toilettes inté­gralement détruites. Il fait chaud et je pense à la descente effectuée pour venir jusqu’ici. Descente qu’il me faudra remonter… Et c’est ainsi que, anéanti par la fatigue et le découragement, j’en suis amené à commettre une erreur irré­parable, un péché qui me restera sur le ventre pendant de longues heures.
« Je prendrai un banana split s’il vous plaît. »
D’abord la crème fraîche onctueuse. Puis la glace rafraîchissante. Vient ensuite la banane sans quoi ce ne serait pas un banana split. Enfin, le chocolat fondant… Un régal ! Mais où est le mal dans tout cela ? Et bien voilà. Une fois terminé, il reste là, calé au fond de votre estomac, et vous avec au fond de la chaise. Impossible de me lever. Gravir une côte à vélo ? N’y pensons pas ! Et pourtant il le faut.
La montée fait naître la contrition et m’amène à considérer que la digestion est un long processus. Je vacille dangereusement en travers de la route, la fatigue m’enivre et la tête me tourne, je ne sais plus où je suis. Je maudis la cani­cule et ma gourmandise. Promis, je ne prendrai plus de banana split avant d’avoir terminé une étape. Oui promis, la prochaine fois je prendrai un pivo. Quitte à zigzaguer, autant le faire d’euphorie plutôt que d’indigestion !

J’arrive à Trstenik en déconfiture. A priori, un camping y est implanté. J’accoste deux charmantes Allemandes à qui je demande où il se trouve. Elles me l’indiquent, au milieu de la côte que je viens de descendre. J’ai manqué le panneau… Je m’apprête à repartir alors que de leur côté elles souhaitent profiter de cette rencontre inopinée. Mon corps svelte les émoustille… D’abord mes jambes, appa­remment à leur goût.
« Oui, vous pouvez toucher si vous voulez… »
Elles ont l’oeil qui pétille. Vient le tour du torse, trop blanc par rapport aux cuisses. Je leur montre enfin mes pieds sortis de mes sandales. Elles éclatent de rire devant les traces de bronzage. Je ne continue pas l’exposition. Les familiarités avec des dames de plus de soixante ans sont mal venues…

Je passe la soirée avec un groupe de quatre Français de Nîmes. J’évite généralement de rencontrer des compa­triotes lorsque je suis à l’étranger. J’en vois assez quand je suis en France. Mais aujourd’hui j’ai besoin d’en voir, d’en côtoyer, de parler français… Et puis un petit Ricard, ça ne se refuse pas ! Ils me relatent leur entrée en Croatie. Quarante cinq euros d’amende pour ne pas avoir allumé leur feu de jour alors qu’ils venaient juste de passer la frontière. Pourtant lorsque l’on rentre dans ce pays, on peut lire sur d’énormes panneaux colorés et en grosses lettres : « bienvenue en Croatie ». Après tout, chacun a le sens de l’accueil qui lui est propre. Celui-là est peut-être discutable…

Le lendemain, je décide de quitter temporairement la Croatie pour retrouver la Bosnie-Herzégovine. Il fait trop chaud sur la côte. On ne peut rien faire d’autre que de se prélasser sur les plages, et ce n’est pas vraiment ma tasse de thé. Et puis la Bosnie sera moins chère, et moins pernicieuse aussi. Je reviendrai à Dubrovnik dans deux jours comme prévu.
Je rebrousse chemin et reprends la route qui m’avait tant accablée hier. Elle est moins laborieuse dans la fraîcheur matinale. Mais il est déjà midi lorsque je quitte la péninsule. Nous approchons cruellement des quarante degrés Celsius…
Quittant la route principale à Doli, je m’élève au-dessus de la mer. La vue s’étend vastement, me dévoilant un chapelet d’îles dont les pieds sont blanchis par l’écume. Au sommet, barrage routier. On ne passe pas. Un taureau est planté au milieu de la route. Sur sa gauche, j’aperçois quatre autres de ses camarades ainsi qu’une dizaine de vaches. Après les vicissitudes du Monténégro, je ne me sens pas disposé à refaire la course contre des bovins enragés. J’attends patiemment vingt minutes, le temps qu’il leur faut pour s’en aller brouter ailleurs. La route dégagée, je m’offre la descente la plus rapide du tour. 69,7 km/h d’adrénaline ! La montagne alentour est calcinée par les incendies récurrents. Aucune végétation n’a survécu. Je pédale dans ce décor de Far West sauce croate, qui sera bientôt traversé par l’autoroute reliant l’Italie au Monténégro. Elle ne risque pas de déranger grand monde. Il n’y a rien ici, si ce n’est quelques terrains encore minés.

A quatre kilomètres seulement de la frontière, la mer Adriatique s’avançant dans les terres en une large baie m’offre une carte postale resplendissante. Au milieu s’étend un pont utilisé par des milliers de touristes. Je suis juste là, à côté, au-dessus en fait. Tout à fait solitaire, un peu misan­thrope peut-être. J’ai privilégié les terrains minés à la côte supra touristique, et je suis heureux ici. Le vent siffle dans mes oreilles. Il transporte avec lui une force palpable. Le vent de la liberté, plus agréable que le bruit des moteurs et des klaxons, plus apaisant que le brouhaha de tous ces gens qui s’agitent là, en bas.
« Automobilitouristes », soupçonnez-vous que vous pouvez être observés du haut de cette montagne ? Savez-vous aux moins qu’il existe en Croatie autre chose que le liseré côtier ? Votre incivilité a entaché mon parcours, et à présent je vous regarde avec dédain vous enfoncer dans le système de consommation de masse. Allez-y, repaissez-vous de côte croate, gavez-vous de mer Adriatique. Moi je vais traîner mes guêtres en Bosnie, j’y serai plus tranquille. Et lorsque vous vous prélasserez sur la plage, profitez en pour réviser le code de la route. Alors que de nombreux automobilistes clairon­nent que les cyclistes ne le respectent pas, combien d’entre eux le font en nous doublant ? Combien de personnes respectent le mètre et demi de distance de sécurité nécessaire à la survie d’un cycliste dans la jungle routière ?

Il est 15 heures lorsque j’atteins le poste frontière de Duyi. L’heure est à la sieste pour l’officier croate que je surprends en plein travail. J’hésite à le réveiller. Chose faite, il me demande où je me rends. En Bosnie, évidemment… Pas encore réveillé, il me laisse passer. Le Croate n’est pas nerveux au réveil, un peu grognon aussi.
Je suis de nouveau en Bosnie. En Herzégovine plus précisément. Ce sont pourtant les drapeaux croates qui flot­tent au vent, accrochés en travers de la route. Le mot qui me vient à l’esprit pour décrire les prochains vingt-cinq kilomè­tres, c’est « désert ». La végétation est rase, l’environnement inhospitalier, les rocs saillants pâlis par le soleil. Le désert. Mes gourdes se vident par petites gorgées. Je bois avec parcimonie, économisant ce liquide qui devient précieux. Le désert. Autour de moi, ni eau ni habitant. Ma soif est exacer­bée par la chaleur intense. Trouver de l’eau devient une obsession. Le désert. Les montées sont courtes mais pentues. Je gravis la majorité d’entre elles à pied. Fichu désert.
J’aperçois enfin un village au creux d’une vallée encaissée. Hutovo rime avec eau. Sur la terrasse d’une mai­son, une grand-mère et sa fille. Cette dernière va puiser de l’eau dans le puits creusé au fond du jardin. La fraîcheur du liquide sur mes doigts me fait jubiler. La vie coule dans mes mains et me remplit de bonheur. La jeune fille parle timide­ment anglais et m’explique qu’il fait chaud comme cela chaque été pendant trois mois. Période durant laquelle ils ont parfois une averse, lors des années pluvieuses…
Je la remercie de tout mon coeur pour cette eau salvatrice, et vais m’installer près d’un lac qu’elle m’a indi­qué non loin de là. L’abondance ! L’endroit est cependant sinistre. Je plante ma tente entre un arbre esseulé et une voi­ture abandonnée. Je n’ai comme compagnie que des guêpes affolées par ma confiture. Pas d’autre vie. La large berge est en friche. Un préfabriqué décrépit y meurt en déréliction. En Bosnie, un tel paysage peut être synonyme de terrain miné. Dans le doute s’abstenir. Je reste au pied de l’arbre isolé, j’y suis heureux. La solitude de ce lieu me procure un bonheur singulier. Je m’y endors insouciant.

Je lève le camp de bonne heure pour profiter de la fraîcheur qui, je commence à le savoir, dure peu de temps. La journée s’annonce reposante puisque je dois longer la rivière canalisée Trebisnjica, qui draine une plaine agricole oblon­gue. Les vingt premiers kilomètres s’effectuent sur une route goudronnée. Puis suivent vingt kilomètres de chemins, où j’emprunte une ancienne voie ferrée. En me retournant sur un panneau, un doute m’envahit et me glace le sang. Est-ce le chemin que je viens d’emprunter qui est miné, ou seulement la friche en contrebas ?… Je poursuis en fixant d’une façon obsessionnelle le sentier. Les mains crispées sur le guidon, je scrute dans le moindre détail chaque caillou un peu étrange, chaque brindille suspecte. Je regrette cette escapade buisson­nière et languis après le retour à la route. Mais qu’est-ce que je fais sur ce chemin ?
En traversant la rivière, je quitte la fédération croato-musulmane pour la République serbe de Bosnie – Republika Srpska. Ces deux régions correspondent à des communautés religieuses distinctes. La seule différence notable entre ces deux entités est l’alphabet. Alors qu’il est latin dans la fédé­ration croato-musulmane, il est cyrillique dans la République serbe, donc indéchiffrable pour moi. J’y perds encore mon latin, et repense aux paroles de mes amis serbes :
« Notre langue est très facile. On écrit comme on parle et on lit comme on écrit. »
Très facile en effet… Prenons un exemple. Voilà ce que je peux lire sur un panneau :
T – P – E – B sans la boucle du haut – N vu dans un miroir – H et b collés – E. Ce petit mot se prononce « Trebineyé » et s’écrit en latin « Trebinje ».
En cyrillique, le N à l’envers se prononce « i », le P se prononce « r », le H se dit « n » et d’autres lettres sont com­plètement illisibles. Bref, ils parlent comme ils écrivent, et je n’arriverai jamais à les comprendre !

Trebinje est incrustée dans une grande plaine, surplombée de montagnes arides. Sans l’eau de la rivière Trebisnjica, la ville n’existerait pas. Ainsi, il est étrange de voir de la vie dans cette plaine agricole artificielle. Vie qui disparaît aussi rapidement que la montagne s’élève.
Je croise Zarko. Il est fou de vélo et propriétaire d’un bar en ville. Il m’invite à le suivre jusqu’à son lieu de travail. Une fois installé, je ne commets pas la même erreur deux fois et commande un pivo ! Puis il me conduit en dehors de la ville pour me montrer un endroit où planter ma tente, non loin de l’élégant pont enjambant la Trebisnjica. La berge herbue est propice à de beaux rêves.
Je redescends à Dubrovnik en matinée. Le dernier village avant la frontière est en ruine. Ivanica, village fantôme. La plupart des maisons sont sans toit ni fenêtres. Juste des parpaings dont certains sont cassés. Sur la route, quelques traces d’obus sont visibles. Jacques Ferrandez décrit ce village dans son carnet de voyage – Les Tramways de Sarajevo, voyage en Bosnie Herzégovine (2005, Casterman). Il écrit à ce propos :

« Derrière le poste de douane, un village dont il ne reste plus grand-chose. On se demande parfois ce qui est en reconstruction et ce qui est à l’état de ruine, tant l’aspect inachevé des uns et la désolation des autres se ressemblent »

Arrivé à Dubrovnik, je me dirige vers l’école de Kupari où m’attend toute l’équipe de la Croix rouge. Ils orga­nisent une collecte de sang tous les quatre mois. Je n’ai encore jamais vu une collecte comme celle-ci. Tout le monde rit bruyamment, se serre dans les bras. L’ambiance est bon enfant. Helena, une donneuse de sang, me dit qu’elle aime venir ici avec ses amis pour s’amuser, pour se divertir. Bref, une joyeuse collecte avec de gais et généreux jeunes gens.
Des journalistes de la télévision nationale nous rejoi­gnent. Une fois encore, mon passage en Croatie est fortement médiatisé, cela grâce à Tanja de Zagreb et à l’équipe de la Croix rouge. Le reportage réalisé, je pars m’installer au camping de Kupari. A la demande de la Croix rouge, le patron m’accueille pour trois nuits.

En soirée, je rejoins Antun et deux de ses amis, tous donneurs de sang. Antun lance rapidement la discussion sur les Serbes. Le temps de boire six bières il m’explique pour­quoi il les déteste. Il avait quatorze ans lorsque chassé par les Serbes, il a dû fuir Dubrovnik. Selon lui, ce sont les coupa­bles permanents des conflits balkaniques. Depuis la nuit des temps, ce sont eux qui appellent à la guerre, contre tel ou tel région, poussés par une jalousie excessive et destructrice.
Je lui expose mon point de vue qui est complètement diffèrent. Nous nous comprenons cependant. De mon côté j’ai été fort bien accueilli par tous les Serbes rencontrés alors que lui a connu la guerre durant laquelle les Serbes ont été ses ennemis. Je prends conscience avec brutalité que la fraternité entre ces deux peuples n’est pas un sujet d’actualité. Je pense à une phrase prononcée par Antun, autre Croate rencontré à Osijek :
« Il faut plusieurs générations à un peuple pour reconstruire ce que les politiques ont détruit en une journée. »
Alors peut-être que les petits-enfants d’Antun aime­ront les Serbes, comme moi j’aime les Allemands. Dans tous les cas, cette discussion me montre qu’on peut penser ce que l’on veut, quand on n’a pas vécu la guerre on ne pourra jamais comprendre les gens qui l’ont faite et subie. Et ce serait malvenu de demander à ce jeune Croate de serrer la main à des Serbes et de leur pardonner. Comment serait-ce possible ? Comment aimer l’assassin de son père, de sa mère ou de ses amis ?
Cette discussion m’embarrasse car elle reflète la mésentente qui existe entre Serbes et Croates, ou plus préci­sément entre orthodoxes et catholiques. Des deux côtés de la frontière, il y a une force vive, des jeunes gens dynamiques, souriants, aimant boire du pivo et faire la fête… mais pas ensemble. Et pourtant, je me rends compte au fil des bières qu’Antun pourrait passer une agréable soirée en compagnie des jeunes Serbes rencontrés à Novi Sad, Belgrade ou Valjevo. Mais la frontière est là, et pas seulement dessinée sur la carte…

Durant les quatre autres bières, il m’annonce qu’une nouvelle guerre a éclaté depuis une dizaine de jours entre Israël et le Liban. Cela fait un mois que je n’ai pas regardé la télévision ni écouté la radio, je n’en étais pas informé. Les juifs contre les musulmans, un grand classique :
« Au nom de Yahvé je tue ton frère !
– Au nom d’Allah, je tue ta sœur !
– Bref, au nom du même Dieu, nous nous entretuons. »
Et aux Américains de renchérir :
« Au nom du terrorisme menaçant (?), je vous massa­cre tous. »
Je pense à toute l’information télévisuelle que je suis en train de rater. La guerre, le fantasme journalistique. J’imagine le spectacle offert aux téléspectateurs. Tout com­mence par la phrase magique annoncée avec un air de chien battu. « Attention, certaines images peuvent choquer ». Ensuite, c’est l’avalanche d’images nourrissant le voyeurisme du peuple occidental apeuré quoique en sécurité. Une ville plongée dans la nuit éclairée par les bombardements sporadi­ques. Des bruits et des éclairs. Des drapeaux brûlés, très certainement des maisons détruites dans lesquelles les occupants sont encore ensevelis. Peut-être un bras dépasse-t-il des décombres ? Ce serait une aubaine. Quoi d’autre… Réfléchissons. J’allais oublier le plus important. Une femme criant à l’agonie, tenant dans ses bras sa fille inanimée, déchiquetée par une bombe. Nous la voyons tous cette image. Elle peut être d’Irak, d’Afghanistan, du Liban maintenant ou de Belgrade il y a sept ans. Les mêmes images que l’on nous ressert depuis des années. Elles alimentent une information stérile, une désinformation qui nourrit la haine entre les peuples, le racisme ethnique ou religieux.

Ma sœur Muriel comprend et parle arabe parfaite­ment. Elle évoque pour moi avec consternation un reportage qu’elle avait pu voir dans un journal télévisé le jour de la libération de la bande de Gaza par Israël, en 2005. Ce jour là, les Palestiniens ont eu l’opportunité d’accéder à la mer, chose qu’il leur était interdit depuis longtemps. Un journaliste inter­roge un père de famille musulman pour connaître son opinion sur ce jour important. Voici ce que le père de famille lui répond, en arabe :
« Oui, nous sommes contents, il fait beau, la mer est là, elle est belle, et cela fait plaisir aux enfants. Oui, nous sommes très contents. »
Le journaliste, soucieux d’apporter aux spectateurs français une vision du monde plus proche de la réalité, traduit cette phrase ainsi :
« Oui, nous sommes contents et cela n’est qu’un premier pas vers la libération totale des territoires occupés pour la victoire de la Palestine ! »
Voilà comment un message de bonheur se transforme en un appel à la haine. La joie de ce père de famille passa inaperçue aux oreilles des Français ; seul un message de révolte fut retranscrit. C’est nettement plus vendeur…

Et moi je suis avec mon vélo, heureux à découvrir candidement des pays que l’on m’avait annoncés dangereux, où les autochtones risquaient de me lapider dès la frontière franchie. Je suis là, buvant des litres de bières avec ces peuples télé visuellement sanguinaires et dangereux. Et surtout, je manque une nouvelle guerre. Non vraiment, il faut que j’abandonne mon activité cyclopédique pour me remette à une activité normale, regarder la télévision. Pour avoir enfin accès à une information validée, tellement plus proche de la réalité…

Je discuterai avec ma sœur quelques jours plus tard. Dans le cadre de ses études en Langue Etrangère Appliquée, elle a vécu une année universitaire au Liban en 2002. Elle en garde un excellent souvenir, des gens chaleureux, accueillants quoique pauvres. Je lui demande si elle a des nouvelles de ses amis et comment elle ressent cette guerre. Sa réponse est sans appel :

« Ah, la guerre au Liban… C’est horrible. J’ai des nouvelles de quelques amies qui habitent dans le Nord, peu touché par la guerre. Mais la majorité de mes connaissances est du Sud, des musulmans chiites. Je vois les images de ce pays que j’ai connu, que j’ai visité. Je reconnais parfois des endroits et je m’étonne de les voir détruits, et toutes mes pensées vont vers ces gens qui m’ont si bien accueillie. Sont-ils encore en vie ? Leurs maisons pour sûr sont détruites… Je pense que les enfants ne courent plus dans les jardins, dans les rues avec des bonbons dans la main… Que puis-je faire ? Comment puis-je les aider ? Comment les remercier de leur accueil ? Juste regarder la télévision et voir les destructions, et pleurer… Ecouter nos dirigeants qui essayent de négocier. Négocier la vie… Supplier Israël de laisser la population vivre. Supplier… Ou dire que c’est tout simplement normal, qu’ils l’ont bien cherché. Qu’ils n’ont qu’à mourir, ils n’avaient pas le droit de se défendre, de défendre leur pays contre Israël, le peuple juif appuyé par les Américains dans la prétendue guerre contre le terrorisme… Je suis dégoûtée. »

Cette discussion m’a profondément ému tant je res­sens ce que ma sœur veut dire. Ce que vivent les Libanais aujourd’hui, mes hôtes l’ont vécu il y a dix ans. Ils savent ce que représente la guerre. Ce n’est pas seulement des images, des journalistes, des reportages. C’est aussi et surtout des cris, des souffrances, la terreur, la mort qui pénètre dans chaque maison, les lendemains noirs. « C’est la vie » pour­raient-ils dire avec un certain fatalisme…
La haine entre les hommes n’est pas belle à voir, sur­tout de près. Ce soir, en compagnie d’Antun, je la perçois avec violence et impuissance. Que faire ? Rien, absolument rien si ce n’est l’écouter, et peut-être ainsi l’aider à se soula­ger d’un peu de cette aversion qu’il porte en lui depuis dix ans, et qu’il souhaite transporter au-delà des générations. Lourd fardeau.

Nous buvons encore deux bières après cette longue discussion. Elles me décident à rentrer au camping. Mais dans quel état… Il m’est impossible de chevaucher mon vélo sans m’écrouler quelques mètres plus loin. Accompagné par Antun, je rentre en marchant. Que dis-je, en titubant. Je man­que d’arracher ma tente au moment où je m’affale à l’intérieur. J’essaye de m’endormir alors que je suis emporté dans une mer agitée par des vagues de vingt mètres de haut. Ma tente veut décoller, je suis pris en pleine tempête. Voilà ce qui arrive lorsque les Croates sont aussi accueillants que les Serbes.

Ca tangue encore au réveil. Chose inhabituelle, je décide de me reposer. Je veux me mettre dans la peau du touriste lambda, venu pour se dorer l’épiderme. Muni de ma serviette et de ma crème solaire, je me dirige vers la plage. J’y suis à 8 heures, heure à laquelle le commun des touristes dort encore. Il n’y a personne. J’installe ma serviette, trop petite. J’alterne pendant deux heures baignades dans la mer et séan­ces de bronzage avant de me dire que, finalement, cette acti­vité ne me convient pas. Rester allongé sur la plage à voir évoluer heure après heure la couleur de la peau, ce n’est pas pour moi… Résolument pas.
Je me dirige à 10 heures vers le site réputé de Dubrovnik. La Croix rouge m’a offert un ticket pour faire le tour des remparts. Il me faut plus d’une heure de marche pour parcourir les deux kilomètres perchés. Le chemin de ronde offre une vue plongeante sur les ruelles bondées de la ville. Plus de dix mille touristes s’y entassent quotidiennement… Loin de ce remous humain, je peux admirer les teintes variées des toitures. Les ocres se mélangent aux rouges pâles, alors que les clochers des églises catholiques imposent leur gran­deur. Enfin, la mer environnante apporte tout son éclat au panorama enchanteur. Dubrovnik vue du ciel : sublime.
La Croix rouge m’a également offert une visite guidée de la cité. Je la fais le lendemain. Notre guide, une jeune femme, présente un côté promoteur immobilier en nous annonçant les prix de vente des appartements de la vieille ville. Comptez entre trois et douze mille euros le mètre carré. On dénombre aujourd’hui deux mille habitants à l’intérieur des remparts, et ce sont de plus en plus des étrangers.
Elle insiste ensuite sur la barbarie serbe. Ces sauvages qui ont attaqué Dubrovnik, « Libertas », la ville de la liberté, dont le proverbe est : « On ne vend pas la liberté contre tout l’or du monde »… Dubrovnik a été encerclée par les Serbes pendant neuf mois, de 1991 à 1992. Pour notre guide, c’est la vaillance exemplaire des habitants de Dubrovnik qui empê­cha les Serbes de pénétrer dans la ville. D’autres diront que ces derniers avaient pour ordre de ne pas l’envahir. Le siège a tout de même tué deux cents Croates et a laissé de nombreu­ses traces dans la cité, reconstruite depuis. Une exposition de photos montre Dubrovnik pendant le siège. Certes il y a eu des incendies, des bombardements, le port fortement endom­magé. Mais de là à dire que la ville a été entièrement détruite… Rien à voir avec ce que j’ai pu voir dans le Nord du pays… Mais notre guide persiste dans son réquisitoire, dans chaque rue, à chaque bâtiment où l’on peut lire quelques lignes de la guerre yougoslave, magnifiant l’intrépidité des Croates et fustigeant l’atrocité des Serbes. A croire que seule Dubrovnik a souffert du conflit. Notre guide enfonce le couteau dans la plaie ouverte chez les peuples croate et serbe. L’oppressé et l’oppresseur. Le gentil et le méchant… Les touristes français m’accompagnant retiendront de cette visite que Dubrovnik a été la ville la plus touchée par la guerre, et que les Serbes ne sont vraiment pas des gens respectables… Ça me désole.

Je quitte le camping avant les premières lueurs de l’aurore. Il fait déjà chaud sur la côte croate. La route s’élève en direction de la Bosnie-Herzégovine. La même que j’avais descendue quelques jours plus tôt. 5h45. Lendemain de cuite au poste croate. L’officier débrayé et mal rasé, les chaussettes recouvrant son pantalon, a la flemme de se lever. Il me demande mon passeport en grommelant. Je le sors et lui montre l’air de dire : « si tu le veux, viens le chercher ». Il ne bouge pas et m’ordonne de le lui apporter. Je le regarde d’un air abruti et m’exécute finalement en hochant exagérément la tête en signe de déception. Finalement, d’un geste imprécis mais violent, il tamponne mon passeport comme il trinquerait avec son camarade officier. Décidément, les Croates ont le réveil difficile…

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