Chapitre 7 : Bosnie-Herzégovine : entre douceur et frayeur.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Je rentre en Bosnie-Herzégovine pour la quatrième et dernière fois de ce tour. Je suis dans la montagne, plus fraîche que la côte. J’apprécie le vent frais frôlant ma peau. Cela faisait longtemps ! Je traverse Trebinje sans m’y arrêter et grimpe le long de la montagne qui domine la ville. Vue d’en haut, elle a l’allure d’une oasis implantée au milieu d’un désert. La montagne que je gravis est abrupte et cahoteuse. Seules traces de vie, les quelques bergers qui gardent des brebis pâturant l’herbe rase et sèche parsemée entre les rochers.
Après avoir longé le lac de Bilecko, j’atteins un vaste plateau couvert d’arbres ne dépassant pas quatre mètres de hauteur. La route est paisible et j’apprécie le décor malgré la chaleur naissante. Une fois de plus, la journée s’annonce pénible. Plus loin, la forêt laisse place à une vaste plaine agri­cole serrée entre les montagnes. Il n’y a personne sur la route. Toutes les maisons sont détruites, sans toit ni fenêtres. Je ren­contre par bonheur un couple de paysans. Ils remplissent mes gourdes vides et m’offrent également un grand verre de coca-cola. Même au milieu de nulle part, où l’eau se fait rare, on trouve inéluctablement de cette boisson gazeuse. Illustration parfaite de la mondialisation.
Le reste du parcours est facile pour le relief, mais de plus en plus chaud du côté du thermomètre. Dans la dernière descente, au cœur des gorges de Bregava, la chaleur torride me brûle littéralement le visage. Elle m’oblige à fermer les yeux et à ralentir.
Stolac affiche de lourdes séquelles de la guerre. Autour de la mosquée reconstruite, les murs n’abritent plus personne. Cherchant un magasin où me ravitailler, je traverse plusieurs rues en lambeaux. L’intérieur des maisons est jon­ché de débris, les vitres sont explosées, les toits inexistants. Mes yeux ne peuvent s’attarder sur les détails, tant l’ensemble est effarant.

Nous sommes dimanche. Comme dans tous les pays de cette partie de l’Europe, on trouve toujours une supérette ouverte en ces jours de repos. Mes achats effectués, je retourne dans les gorges de la Bregava. J’ai vu quantité de monde s’y baigner, et j’ai une furieuse envie de faire de même. Je suis brûlant, mon corps réclame de la fraîcheur !
Une plage est bondée de monde. Dès mon arrivée, deux, quatre, huit puis seize gamins s’attroupent autour de moi et de mon vélo. Ils égarent leurs mains sur Teresa. J’ai peur d’y laisser des plumes. Deux d’entre eux parlent parfai­tement anglais. Ils se font traducteurs improvisés de questions aussi inutiles les unes que les autres ! Mais tout cela se dé­roule dans une joie singulière. Une demi-heure est nécessaire pour leur faire comprendre que j’aimerais qu’ils me laissent en paix au moins une minute, le temps que je me change. Pas question d’enfiler mon caleçon de bain dans cette agitation. L’un d’entre eux pourrait m’arracher la serviette nouée autour de ma taille avant même que j’aie le temps de m’habiller ! Je termine l’après-midi avec ces enfants, et plus spécifiquement avec ceux qui parlent anglais et français. Ils sont bosniens mais leurs parents ont fui en France ou au pays de Galles durant la guerre. Ils s’y sont définitivement installés et reviennent ici pour les vacances.

A la recherche de quiétude pour la nuit, je les quitte en fin d’après-midi. Je longe la rivière et m’installe quatre kilomètres plus haut sur une berge paradisiaque. Accablé par la touffeur, je n’avais pas prêté attention à la beauté de la vallée. La chaleur suffocante écrêtant les reliefs et ternissant les couleurs, elle m’avait paru tout à fait ordinaire. Mais elle est toute autre en cette fin de journée. Les rochers sommitaux dénudés sont éclairés par les derniers rayons du jour, arborant ainsi une couleur rosée chatoyante. Ils ombragent la pente en contrebas, teintant la végétation de nuances multiples et sou­lignant davantage la sensualité des formes. Enfin en bas, la rivière un brin mystérieuse se pare d’un vert glauque dans ses endroits les plus profonds. Elle regorge d’écrevisses, signe d’une excellente qualité de l’eau. Jamais je n’en ai vu autant. Je m’amuse à en pêcher quelques unes. Mais ne sachant pas si cette espèce est protégée ni comment les cuisiner, je les relâ­che pour leur plus grand bonheur.
Il fait nuit. Allongé sur l’herbe, je respire. Instant de bonheur magique où je fusionne avec la nature pour en retirer tous les bienfaits. Symbiose parfaite, silence absolu. Il me rassérène. Mon corps se relâche, le sol absorbe toutes les contraintes accumulées dans la journée. Il me masse. Mes muscles se détendent. Les minutes se transforment en éter­nité. Mon esprit s’ouvre à la contemplation. Constellation d’espoirs. Les astres lointains m’emplissent d’une force indi­cible. Lueurs roboratives. Le cœur débordant d’émotion, je m’endors en pensant que, définitivement, la vie cyclopédique est pleine de plaisirs simples qui, ajoutés les uns aux autres, permettent de passer les nuits les plus apaisantes qui soient. Qu’il est bon de dormir contre son vélo, drapé dans le lit de la Bregava. Repos salutaire.

Réveil brutal le lendemain. Après quelques kilomè­tres, je me fais doubler par une voiture vociférante alors qu’une autre arrive en face. Le mauvais automobiliste a droit à mon doigt d’honneur et à ma bénédiction d’usage. Il s’arrête. Une aubaine, j’ai à lui parler ! Le doute m’envahit. Je repense à ma mésaventure du tour d’Europe où, dans la même situa­tion, j’avais été à deux doigts de me faire corriger par un automobiliste français à la carrure de rugbyman… J’arrive à sa hauteur. Un homme ventripotent accompagné de sa femme fluette. Enervé, je lui explique sans ménagement mon mécontentement. Il ne parle pas anglais, sa femme un peu. Elle m’explique qu’il fallait que je leur laisse plus de place pour qu’ils puissent me doubler. Je m’offusque :
« Que nenni ! C’était à vous de vous arrêter derrière moi et d’attendre qu’il n’y ait personne en face. C’est une règle de bonne conduite qui s’applique à tous les chauffeurs et chauffards !
– Nous ne savions pas ça, me rétorque-t-elle, surprise.
– Vous ne saviez pas ? Mais alors, pourquoi condui­sez-vous ? Arrêtez-vous ici, donnez moi les clefs, je vous appelle un taxi. Arrêtez de conduire avant de tuer quelqu’un ! »
Je sors mon téléphone et fais mine d’appeler un taxi mais mon mauvais chauffeur ferme la vitre et poursuit sa route. Après les touristes de la côte croate, je décerne sans hésitation la palme du mauvais conducteur aux Bosniens. Mais il est bon de noter que celui-là n’a pas voulu me frapper. Comme quoi, le mauvais automobiliste bosnien reste tout de même plus civilisé que son homologue français…

Arrivé à Mostar, je me rends au Centre culturel français. Céline est française et responsable du centre. Sa collègue Jasmina est Bosniaque. Ces deux jeunes femmes ont organisé mon séjour ici, hébergement du cycliste compris. Toutes deux m’en apprennent davantage sur Mostar, ville qui a considérablement souffert de la guerre. Jasmina a quitté la Bosnie durant le conflit pour s’installer à Annecy. Lorsqu’elle est revenue en 1995, quatre-vingt-dix pour cent des maisons n’avaient plus de toit. Et, évidemment, le vieux pont, un des symboles des Balkans, était détruit.
Cette ville a continuellement été multiculturelle, avec une part égale d’orthodoxes, de catholiques et de musulmans. Ces trois communautés cohabitaient harmonieusement. C’est là, dit-on, que la Bosnie comptait le plus de mariages mixtes entre personnes de différentes religions. Mais la guerre et la destruction du pont ont considérablement changé la vie dans la ville. Maintenant Mostar compte une partie catholique et une partie musulmane, distinctes l’une de l’autre, alors que les Serbes ne sont quasiment plus ici.
A l’image du pont, la vieille ville a été reconstruite. Mais autour, le spectacle est affligeant. Comme dans la plupart des villes bosniennes, je suis choqué dès le panneau de bienvenue franchi. Avant, la campagne avec des maisons en ruine certes, mais des ruines qui se rapprochent de celles que l’on peut trouver dans nos villages français reculés. Mais une fois à l’intérieur de la ville, le spectacle est douloureux. Des impacts d’obus sur tous les murs, sur le bitume. Des squelettes de maisons, avec des murs partiellement détruits, rongés par le feu des armes. La désolation que seule la bruta­lité des hommes peut créer. Et Mostar ne fait pas exception, bien au contraire.

Je flâne autour du vieux pont. Le quartier affiche une teinte orientale, turque. On y vend des bibelots de toutes sortes : sabres, narghilés ou pipes, poupées russes (?)… Tout est vivement coloré. Le vieux pont attire les touristes. Il s’agit du plus bel édifice de tous les Balkans selon l’avis de beau­coup. Son histoire tragique le rend encore plus majestueux. A proximité, une exposition de photos montre l’évolution paysagère de la ville durant la guerre. En 1992, le pont subit les premières dégradations mais resta debout. En revanche, c’est en 1993 que la ville fut le plus violemment attaquée, et le pont fut entièrement détruit en novembre. Il ne sera reconstruit à l’identique que dix ans plus tard.
Avant la guerre, la tradition voulait que tout habitant de Mostar ne soit véritablement un homme que s’il avait au moins une fois dans sa vie sauté du pont dans la rivière, vingt et un mètres plus bas… Un défi pour affirmer sa virilité aux femmes. Cet après-midi, un attroupement se forme autour d’un homme en maillot de bain. Il s’apprête à montrer sa bravoure aux touristes. Il attend une demi-heure, gesticulant sur le parapet, le temps que ses amis, également en maillots de bain, fassent le tour des spectateurs pour amasser un pécule. La tension monte. On veut qu’il plonge. Finalement il descend et un de ses amis prend sa place. Les autres conti­nuent à faire la tournée des touristes. Le plongeur fait des gestes amples, des étirements en tous genres. Il se concentre. Lui aussi, on veut qu’il saute. Vu la préparation, on s’attend tous à voir un plongeon éblouissant. Le saut de l’ange, la tête en avant. Peut être même un ou deux sauts périlleux… Après d’interminables préparatifs, il se jette à l’eau… les pieds en avant. Plouf. De timides applaudissements couronnent ce médiocre saut. Déçus, les touristes se dispersent sans un bruit. On voulait tant qu’il plonge. Certains ont d’ailleurs payé pour cela. Vraiment, les hommes ne sont pas ce qu’ils étaient, du temps où la démonstration attirait les dames plus que les touristes.

Je suis arrivé avec une journée d’avance à Mostar. Pour l’occuper intelligemment, je me rends aux cascades de Kravica, sur la rivière Trebizat. Le village de Medugorje se trouve sur ma route. Sur ma carte, un simple village. Mais sur place… De nombreux commerces m’accueillent au bord de la route. Pourquoi tant d’activité ici, en rase campagne ? En regardant de plus près, je vois quantité de statues à l’effigie d’une dame connue de beaucoup : la Vierge Marie. Je suis dans le Lourdes bosnien ! Intrigué par mon vélo, un homme m’interpelle.
« D’ou viens tu ?
– De France.
– Ah ! Je viens d’Allemagne !
– À vélo aussi ?
– Comment ? Tu es venu à vélo jusqu’ici ?
– Bien sûr que oui ! »

J’en profite pour lui demander ce qui se passe ici. Il me regarde avec des yeux émerveillés et m’explique. Ici, chaque jour, trois Bosniens voient la vierge Marie leur parler. Cela fait plus de vingt ans que ça dure. Eh bien, ils en ont des choses à se dire ! Et depuis cette époque, des messes en toutes langues sont célébrées pour tous les chrétiens qui espè­rent eux aussi voir la vierge Marie. Mon interlocuteur me demande d’attendre une heure, la version française sera prêchée. Athée convaincu, je ne crois pas à ces enfantillages. Une chose est sûre, un tourisme florissant est né. Ce sont des milliers de catholiques qui viennent quotidiennement ici en pèlerinage, espérant eux aussi voir la Vierge. N’ai-je pas moi-même cru entendre un message sur mon beau Cézallier ? Il était clair :
« Va à Medugorje voir si j’y suis ! »
J’y suis allé. Eh bien ma foi, la Vierge, je la vois. Impossible de faire autrement, elle est partout exposée dans les vitrines des Virgin Mary’s shop. En statues – petite, moyenne, grande taille, céramique, bronze, argent ou or –, en tasses – café, thé ou chocolat ? –, en blanc, bleu, jaune ou noir, en médaillons, bracelets, plateaux à fromage ou assiet­tes. En cartes postales pour nos amis les plus chers, en aimants pour notre frigo. En stylos, porte-clefs, fioles à par­fum, casquettes et tee-shirt – grands classiques –, coffrets pour bijoux, parapluies ou cannes – car on ne fait pas de miracles ici… Bref, en tout et n’importe quoi. Telle la poupée Barbie, elle est vendue avec tout un attirail d’ustensiles et gadgets assortis à son teint. Croix en tous genres, crucifix, jésus, anges, CD de musiques, livres « comment voire la vierge en dix leçons ». Le principal étant de faire du chiffre.
Ce genre d’endroit m’attriste. L’Eglise fait des affaires, à l’image de ces curés rendus obèses par l’oisiveté et la paresse dans leur église. Ici, trois illuminés ont vu la Vierge. Depuis, des dizaines de commerces vident les poches des crédules. Sans compter les agences de voyages qui organisent les excursions de touristes venant du monde entier.

Je quitte ce lieu de désolation spirituelle pour un endroit dont je m’accommoderai mieux : les cascades de Kravica. Après m’être égaré sur les petites routes, j’arrive enfin. Les lacs de Plitvice – en Croatie, que je visiterai dans quelques jours –, en miniature. A cet endroit, la rivière est brutalement coupée par un effondrement de terrain de plus de vingt mètres de haut. L’eau dégringole en cascades et se déverse avec fracas dans une cuvette naturelle, laissant échapper une brume insaisissable. Sa température est agréa­ble, on peut s’y baigner. Un lieu reposant car peu connu et peu indiqué – bien moins que Medugorge – où je me détends pendant deux heures. Mais de retour sur la route…

Les quarante kilomètres qui me séparent de Mostar me font prendre conscience de la dangerosité de ces routes. Les gens me doublent n’importe comment et ne semblent pas être satisfaits de ma présence sur la voie. Je me fais le plus petit possible, gardant en permanence un œil sur mon rétrovi­seur. Derrière moi, les voitures arrivent vite, très vite. En face aussi. Va-t-il ralentir ? Non il faut que ça passe comme ça ! C’est passé. Ouf ! Voiture suivante, même refrain. Plus loin, une voiture arrive derrière moi à pleine vitesse. Personne en face, je suis serein. La femme au volant ne fait pas l’effort de se déporter sur la gauche. Elle me double en me frôlant et en me klaxonnant. Grosse frayeur. Là, c’est une auto-école qui fait de même. Je comprends mieux. C’est ainsi qu’on leur apprend à conduire… Cette fois, c’est un jeune homme qui me coupe la route. Je freine des quatre patins. C’est de ma faute, je ne suis qu’un cycliste. Et dans ce pays il n’y en a pas. Ont ils déjà été tous tués ou ne sont ils pas assez intrépides pour s’élancer sur les routes de la mort ? Les Bosniens n’ont pas l’habitude de cohabiter avec les cyclistes. Bérengère m’avait prévenu. En réalité, c’est la loi du plus fort qui règne. Les petits doivent laisser la place aux plus gros, c’est ainsi. Ca ne me plaît pas, mais soit. Alors posons le vélo et observons. Un motard roule en rase campagne à vive allure sur une moto sportive. Son passager n’a pas de casque… Une femme à la place du passager porte sur ses genoux sa petite-fille à peine âgée de dix ans. C’est dommage, elle est pourtant mignonne cette fillette. Aura-t-elle le temps de passer le permis de conduire ? Un autre déboule de la station service juste devant une voiture. Crissements de pneus. C’est passé. Mais la prochaine fois ?

Les Bosniens que je vois là ne respectent rien, comme le montrent les ralentisseurs en résine, démontés par les automobilistes. Pourquoi ralentir dans une zone limitée à 40 km/h ? Vite, vite, se suicider ou tuer son prochain. Vite, vite, donne moi les clefs. Et toi cycliste, dégage de mon chemin, tu n’as rien à faire là ! Je pensais qu’ils avaient assez vu la mort dans ce pays pour ne plus souhaiter en entendre parler. Mais elle se lit sur toutes les routes, avec les plaques commémoratives et les bouquets de fleurs. Ils avaient vingt-trois, soixante-dix, dix-sept ou cinq ans. Ils se sont éteints en 1987, 2003, 1998 ou 2005. Mais alors, ceux là n’ont pas été tués à la guerre ? Non, ils sont morts par irresponsabilité et incivilité, la leur ou celle de leurs concitoyens. Ce pays est en ruine. La guerre a tué près de trois cent mille Bosniens. Aujourd’hui le massacre continue. Ils ne respectent ni leurs amis ni leurs enfants, ni personne d’autre d’ailleurs. Vision très occidentale de cette société il est vrai, mais réalité du terrain qui m’effraie.

Quantité de personnes me demandent si je n’ai pas peur de voyager ainsi. J’affirme que non. Pourquoi avoir peur ? Avoir peur de quoi ? Mais cette fois-ci je réponds le contraire. Oui j’ai peur. Les Bosniens m’effraient. Ils ont l’énorme pouvoir de décider de ma vie ou de ma mort et n’ont pas conscience de ma vulnérabilité, ni de la leur d’ailleurs. Je n’ai qu’une envie maintenant, quitter le pays. Terminés pour moi les grands gestes amicaux aux grands-pères assis dans les cafés. Terminés les sourires aux enfants jouant dans la cour et me regardant avec de grands yeux. Je file profil bas. Je me concentre sur la route et mon rétroviseur. Mes mains se crispent sur le guidon, retenant à la fois du mépris et de la tristesse envers ces personnes que l’on devrait pourtant aimer, après toutes les souffrances qu’elles ont endurées. Mais là c’est moi qui souffre. J’exagère ? Pas sûr. Lorsque Bérengère m’envoie un mail ou SMS, elle le termine en m’annonçant qu’elle a encore failli se faire réduire en miettes par des automobilistes bosniens.

Dans une de nos discussions, Céline me disait qu’elle souhaiterait que la Commission européenne fasse une excep­tion pour la Bosnie en l’intégrant à l’Union européenne, même si ce pays n’a pas encore atteint les critères économiques suffisants. Mon avis est opposé au sien. L’Union européenne, c’est aussi un partage de valeurs communes, et notamment celle du respect de soi et des autres. Et de ce point de vue là, nous n’avons visiblement pas les mêmes référents. Dans la langue bosnienne, le mot respect ne semble pas avoir le même sens que dans notre langue française. Et je n’ai pas envie de me faire tuer par un des leurs sur les routes de France. Nous avons assez de nos mauvais conducteurs pour ne pas avoir à en rajouter de pires.

C’est la première fois que je tiens un tel discours, qui peut paraître violent. Bérengère doit me retrouver demain à Mostar et roulera avec moi pour la plupart des étapes en Bosnie. Si elle ne m’accompagnait pas, j’aurais tourné les talons en direction de la Croatie. Pourquoi rester dans un pays où l’on est si mal accueilli ? Je n’éprouve aucun plaisir à rouler ici. Je ne vois rien de la Bosnie car mon esprit est para­sité par des préoccupations de l’ordre de la survie. J’espère que Bérengère me donnera de l’énergie et saura me faire par­tager l’amour qu’elle a pour ce pays. J’ai encore une semaine pour changer d’avis…

Pour la journée de repos, une collecte de sang est organisée à l’hôpital. Le centre de collecte est de taille réduite, composé de seulement deux lits qui permettent de recevoir une dizaine de donneurs par jour. C’est suffisant pour la ville. Le directeur est enchanté de ma présence car, comme dans tous les pays, le plus gros travail du centre est de faire connaître le don du sang. Beaucoup de personnes ne sont pas informées, ne savent pas ce qu’est le don du sang. Avec les deux télévisions locales ainsi qu’un journal présents, la matinée est importante pour le centre. Le directeur est ravi d’une action qui, nous l’espérons tous, a permis de recruter de nouveaux donneurs de sang.

Je les quitte pour rejoindre sur le pont de Mostar une délégation de Français un peu particulière. Ils sont quatre. Parmi eux, mes deux parents ! Ils sont en Bosnie depuis une semaine. Alors qu’ils sont sur le chemin du retour, nos emplois du temps respectifs nous ont permis de nous ren­contrer sur le plus beau pont des Balkans. Qu’il est agréable de les voir après plus de trois mille kilomètres passés sur mon vélo ! Nous allons déjeuner. Au menu un énorme plat constitué d’un florilège de viandes grillées : vache, agneau, porc ; en pavés, brochettes ou saucisses, le tout agrémenté de quelques frites. Bref, un plat typique des restaurants bosniens.
Nous passons deux heures ensemble avant qu’ils ne reprennent la route. Ils quitteront la Bosnie comme j’y suis rentré, en suant à grosses gouttes. Ils m’ont annoncé que les paysages plus au nord sont verdoyants. Cette nouvelle me réjouit, j’en ai assez de manger du grillé depuis deux semaines !

Je regagne l’appartement de Céline. Sur un des murs est affiché un poster amusant. Dans le cadre de son travail, elle avait organisé en 2004 un voyage à Poitiers pour des enfants de Mostar. Cinq jours à la découverte de notre pays, de notre culture, de nos us et coutumes. Dès leur retour, les enfants bosniens ont écrit sur ce poster intitulé « Ils sont fous ces Français ! » ce qui les avait marqués dans notre pays :
« … – ils mangent à la cantine,
– tout le monde se dit bonjour et se fait la bise,
– les couples d’élèves s’embrassent devant tout le monde,
– la plupart des filles ne se maquillent pas,
– les policiers sont très gentils,
– il n’y a pas beaucoup d’épiceries,
– il y a des Noirs et des Arabes du Maghreb,
– les sacs plastiques sont payants pour protéger l’environnement,
– il n’y a pas de mosquées,
– … »

Après avoir passé cinq heures dans le bus pour venir de Banja Luka, Bérengère me retrouve à 2 heures du matin. Elle affiche une fois de plus une énorme motivation mais elle est néanmoins inquiète à l’idée de parcourir ces étapes. Tant de kilomètres… Tous ses amis, en partie des cyclistes confir­més, lui ont fortement déconseillé de faire cet itinéraire. Trop difficile, trop de montagnes et trop de chaleur. Bref, des rou­tes impossibles à parcourir pour un cycliste non confirmé, féminin de surcroît. De mon côté, je n’ai aucun doute sur ses capacités à me suivre. Elle possède un vélo et une motivation solides, et la montagne ne me paraît pas si terrible…
Nous décollons à 5 heures. Après un court détour dû à une erreur de lecture de carte, nous commençons la montée au-dessus de Mostar. La montagne nous attend. Le test pour Bérengère ! Nous évoluons encore une fois dans un décor désertique, desséché par la chaleur et le sol caillouteux. Nous observons un château perché, tout là-haut. La route s’élève encore. Stupéfaits, nous observons le décor qui défile sous nos yeux. En bas, le même château qui nous dominait il y a quelques minutes apparaît minuscule et vaporeux, perdu dans la brume matinale. Puis le décor change. La forêt envahit peu à peu le terrain. Enfin des arbres plus grands que moi ! Je redécouvre la sensation agréable de l’ombre. Je peux enfin m’arrêter sous un arbre pour me protéger des rayons du soleil. Je peux relever mes lunettes de soleil sans craindre d’être ébloui. Enfin la forêt, après plus de deux semaines passées dans des régions arides.

Nous atteignons un plateau où la bataille est rude entre les rochers et les arbres. Qui l’emportera ? Le deuxième, je le souhaite ! La route s’arrête de monter après vingt-six kilomètres. Nous sommes à plus de mille mètres d’altitude. Une longue descente nous conduit à Nevesinje. Charmante bourgade. Les maisons ne sont pas en ruines – chose exceptionnelle dans ce pays – et plutôt coquettes. Nous nous octroyons une halte, le temps de nous rafraîchir et de nous ravitailler. Il s’agit du dernier endroit où nous pouvons trouver à manger avant Ulog, le point d’arrivée prévu pour cette étape. Fruits, pâtes, sardines. Nous repartons chargés.

La route que nous empruntons depuis ce matin est peu encombrée par les voitures, ce qui me réconcilie avec la Bosnie. Qu’il est bon de circuler dans ce pays lorsqu’il n’y a pas de voitures ! Plus loin, le bitume disparaît, les cailloux et la poussière le remplacent. Nouvelle montée dans un cadre paradisiaque. Le chemin tortueux se faufile dans une gorge de calcaire gris, longeant le lit d’une rivière. Un endroit idéal pour se baigner : rives herbues et ombragées par quelques arbres, collines aux couleurs variées, ciel céruléen rassurant. Il ne manque que de l’eau dans la rivière complètement assé­chée. Plus haut, un plateau karstique. Les dolines succèdent aux avens en ondulations tour à tour douces et abruptes. Je retrouve sur ce plateau l’aridité des Causses de Lozère et la douceur du Cézallier. En arrière plan se dresse une montagne de rochers impériale. Au milieu, le chemin serpente entre les rochers saillants momifiés par l’eau et le gel. Un décor lunaire dans lequel nous tentons d’évoluer avec connivence, de nous confondre avec délicatesse. J’explique à Bérengère que c’est dans ces endroits que je peux facilement pleurer, transporté par la sublimité de la nature qui s’empare de mes sens et de mon corps. C’est là que je prends conscience à la fois de la grandeur des éléments, capables de sculpter et modeler de tels paysages, et de la petitesse du cyclotouriste, qui se trouve là par hasard, et qui ne veut surtout pas déranger. Je ne fais que passer, ne me pétrifiez pas en momie ! Mais je ne pleure pas aujourd’hui… En présence de Bérengère, de quoi aurais-je l’air ?

Plus loin, un troupeau de vaches. Pas de taureau, nous passons sans encombre ! Y aurait-il des paysans ? Cela fait plus de quinze kilomètres que nous n’avons vu personne, ni même une maison. Au détour d’un lacet, nous en voyons deux. Des gens vivent ici… Des enfants sortent de l’une d’elles. Nous les saluons. Ils répondent joyeusement. Certai­nement heureux de voir quelqu’un, même de loin.
Plus bas, le petit village d’Ulog marque la fin de l’étape. Avec quinze habitants seulement, il possède néan­moins deux cafés, un sur chaque rive de la rivière qui nous accueille pour un bain rafraîchissant. Sa berge accueillante nous paraît propice au repos. Mais il n’est que 13 heures. Bérengère veut poursuivre pour raccourcir l’étape de demain. Elle qui pensait souffrir dans cette montagne, se met à en demander encore plus ! Je rechigne. Cette plage est à mon goût. Mais il est tôt et Bérengère a gain de cause. Nous repartons à 16 heures. A titre de revanche, j’appuie fort sur les pédales pour lui faire regretter sa décision.

Le décor est encore une fois remarquable. La monta­gne sous tous ses aspects. Au loin, une paroi rocheuse qui ferait certainement le plaisir des amateurs de treks et d’escalade. Plus près, des gorges profondes rongées par une rivière que nous ne voyons pas. Autour, des versants moins abrupts recouverts d’une forêt de chênes ou conifères. Ici ou là, des éclaircies exploitées par les paysans. Et où nous som­mes, un autre plateau karstique. Bérengère devient spécialiste des avens et des dolines. A l’approche de Kalinovik, elles sont remblayées par les ordures. Les décharges en Bosnie sont commodes : les trous sont déjà faits, il n’y a plus qu’à les remplir !
Des vaches, puis des tracteurs et des paysans, et enfin des fermes et des maisons. J’ai l’étrange sensation de traverser le village d’Anzat-le-Luguet, dans le Cézallier. Seule diffé­rence, l’église orthodoxe au clocher caractéristique, et la Rakija que l’on nous sert au bar. Un alcool maison de plus de cinquante degrés, pour nous encourager à planter la tente.

Nous nous renseignons auprès des enfants du village afin de trouver un endroit sûr où dormir. Ils nous désignent l’église à l’unisson.
« Il est fréquent que des marcheurs ou cyclistes campent ici, nous disent les enfants. »
Bérengère parle un bosnien parfait et c’est donc elle qui satisfait leur curiosité alors que je m’applique aux tâches ménagères – le déclin de l’homme moderne… Elle leur explique ce que l’on fait là, et plus particulièrement mon périple autour des Balkans. L’un d’eux me demande un auto­graphe. Je le fais avec plaisir, c’est si beau un sourire d’enfant. Ils restent en notre compagnie le temps que l’on mange et que l’on plante la tente. Tout les impressionne. Le vélo bien sûr, la tente, le camping gaz, le décolleté de Bérengère – qui en a déjà séduit plus d’un, et pas seulement des enfants –, la façon qu’elle a de manger… Elle s’amuse de ces discussions auxquelles je ne comprends absolument rien. Ils sont sympathiques et tout à fait inoffensifs, communicatifs et attachants.

Attachants, c’est le terme qui convient. Il nous est impossible de nous en débarrasser. Le groupe de curieux grossit alors que nous nous apprêtons à dormir. Ils étaient seulement quatre lors du repas. Ils sont à présent une dizaine à tourner autour de notre tente. Attachants… Je sors brutale­ment une première fois. Ils déguerpissent trop vite, je n’ai pas le temps d’en attraper un. La deuxième tentative est plus fructueuse. J’explique au moins rapide d’entre eux que nous souhaitons dormir dès maintenant. Ils comprennent et déser­tent le terrain sans rechigner. Il s’agissait simplement d’enfants curieux n’ayant pas l’habitude de voir arriver chez eux deux voyageurs à vélo… Je m’endors, enveloppé par le velours du bonheur, ravi de cette journée passée dans la montagne bosnienne.

Perchés à plus de mille mètres d’altitude, la chaleur ne nous prendra pas de bonne heure ce matin. Nous nous offrons donc une grasse matinée : les premiers coups de pédales sont donnés à 6h30. Nous quittons Kalinovik encore somnolents et poursuivons notre route sur le plateau. Je découvre un autre visage de la Bosnie. Des maisons jalonnent la route. Mignonnes, bâties avec des murs en pierre et des toits – oui, des toits ! – en tuile ou en tôle ondulée. Presque aucune n’est détruite. De belles prairies vallonnées nous entourent, au milieu desquelles sont dressés des tas de foin caractéristiques des Balkans. Ce paysage agreste est découpé par une route étroite et sinueuse sur laquelle nous évoluons. Tout est doux au regard. Nous nous éveillons lentement, sans émettre un seul mot pour ne pas perturber l’harmonie du moment. Qu’il est bon de se réveiller ainsi, délicatement bercés par ce matin ensommeillé.
Sportivement parlant, l’étape est terminée après vingt-cinq kilomètres. A présent, nous ne faisons que descendre pour rejoindre Sarajevo. Aux abords de la ville, un automo­biliste nous coupe franchement la route. Retour à la réalité bosnienne. Qu’il était doux de rêver.
Une piste cyclable cabossée nous permet d’échapper à la furie de la circulation. Nous sommes à Sarajevo. Plus de dix kilomètres nous séparent du centre. Arrivés au Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’ambassade de France, Annabelle nous accueille. Cette jeune Française travaille ici depuis peu et s’est proposée de me recevoir chez elle pour mon court séjour.

Je passe le début d’après-midi avec Bérengère à musarder dans les rues de la capitale bosnienne. Quartier turc, mosquées, commerces, cafés. Elle doit me quitter en milieu d’après-midi pour être à Banja Luka en soirée. Annabelle me prend en main. Avec deux de ses amies, nous assistons à un concert donné par Halid Beslic, chanteur de folklore. C’était une vedette il y a vingt ans, du temps de la Yougoslavie. Le succès est toujours au rendez-vous à en croire le nombre de jeunes gens de Sarajevo agglutinés autour de la scène. Hier nous étions sur un plateau au sud de Sarajevo, au milieu des vaches et des brebis. Ici, je me retrouve entouré de milliers de personnes reprenant en choeur les paroles du chanteur. C’est émouvant.

Le lendemain, la chaleur est lourde au réveil. Je n’ai le goût à rien, si ce n’est à flemmarder dans le lit. Je repense aux trois mille kilomètres déjà parcourus. Tant de choses vues et tant de personnes rencontrées. Un périple très riche jusqu’ici. Habituellement, mes voyages se terminent après un mois et demi. Nous y sommes. Je commence donc à ruminer ces premiers milliers de kilomètres, en attendant d’en prendre une deuxième bouchée dès demain. Je suis un peu nostal­gique, un peu à plat, vidé… Le temps y est aussi pour beaucoup. Je suis collé au matelas, il m’est impossible de bouger. Annabelle me propose de la suivre au marché. Depuis le mois de juin, je raffole de ces endroits où couleurs et odeurs riment avec saveurs. Mais aujourd’hui, je n’ai aucune envie de l’accompagner. Il fait trop chaud, je reste ici.
Le courage me revient dans l’après-midi. Je sors de ma torpeur pour me rendre dans un parc excentré d’où jaillit la source de la Bosna, qui donna son nom à la Bosnie. Annabelle s’y rend en tramway, je la suis sur la piste cycla­ble. Au bout de la ligne, de nombreuses calèches font la navette sur une route ombragée conduisant aux sources de la rivière. A l’extrémité est situé un parc où les habitants de Sarajevo viennent se détendre pour échapper à la fureur de la ville. On y vient en famille pour faire un barbecue, boire un verre ou se délecter d’une glace.
L’orage est tout proche et nous retournons en ville. Il pleut. A quelques mètres seulement de l’appartement, je chute dans un trou de la piste dite cyclable – et qui s’avère ne pas l’être. Eraflures bénignes et grosse entorse d’un doigt. La piste cyclable de Sarajevo est déglinguée. Les Bosniens ne m’y verront plus !

Le soir, trois amies d’Annabelle nous retrouvent autour d’une salade qui se veut internationale : une Hollandaise, une Américaine, deux Français et… une Bosnienne – Bosniaque en fait –, quand même ! J’en profite pour demander à cette dernière le temps qu’il lui faut pour se maquiller. Elle ne comprend pas ma question. Je lui explique que les Françaises n’ont pas l’habitude de se badigeonner de la sorte. Surprise, elle me rétorque qu’elle ne cultive pas sa beauté naturelle, car elle n’en a pas. Elle me semble très belle. Mais je ne peux en avoir la certitude ; tout comme les Serbes, elle use trop des cosmétiques…
Je les quitte après le dîner pour rejoindre Ivana et sa cousine, deux Bosniennes rencontrées par hasard. Elles me font visiter Sarajevo by night. Ville surprenante avec la juxtaposition des deux quartiers, turc et croate, très dissem­blables à de nombreux points de vue. Le passage d’un quar­tier à l’autre se fait par une large rue piétonne. Le décor est radicalement différent. Deux mondes distincts à seulement deux pas l’un de l’autre. Transition brutale.
Deux de leurs amies nous rejoignent pour boire un verre. Une d’entre elles me dévore des yeux. Je cherche dans son regard aguichant la beauté naturelle. Elle sort tout juste du travail et n’a pas eu le temps de se « faire belle ». Je la trouve ravissante…

Ayant des fourmis dans les jambes, je décide de consacrer ma journée de repos du lendemain à une étape de montagne. Sarajevo a accueilli les quatorzièmes Jeux olympiques d’hiver en 1984. La compétition se déroula dans trois montagnes environnantes. Je décide de grimper sur celle de Bjelasnica, au sud ouest de la capitale. La montée débute à Hadzici. Elle dure quinze kilomètres. Tous les vingt mètres, un panneau rouge avec une tête de mort est cloué aux arbres. Je n’en ai encore jamais vu autant. A Igman, petit village de montagne, des jeunes disputent un match de football. En fond sonore, ce n’est pas de la musique de pom-pom girls que j’entends, mais des haut-parleurs diffusant des prières musulmanes. Un match commenté par le chant du muezzin, placé sous la bénédiction d’Allah. A proximité, un cimetière flambant neuf. Dix-sept tombes musulmanes. Toutes datent de 1993… Le génocide aurait-il commencé avant le massacre de Srebrenica ?
Cette montagne était sous les feux des projecteurs en 1984. Moins de dix ans plus tard, elle essuyait le feu de l’armée yougoslave, comme en témoigne l’énorme bâtiment construit pour les Jeux olympiques, entièrement brûlé et détruit. Masse de béton noirci et pourri, épave échouée après une tempête meurtrière. Les évènements évoluent rapidement dans les Balkans, à l’image des enfants jouant sereinement au football, sous le regard de leurs parents ou amis enterrés plus loin… Quant aux skieurs, le hors-piste leur est vivement déconseillé, ici plus que nulle part ailleurs. Pourtant, le processus de déminage se poursuit. J’ai aperçu en redescen­dant sur Sarajevo un secteur balisé par une organisation humanitaire en charge de nettoyer le lieu de ces engins mortels. Cela prend du temps. Il resterait environ un million de mines en Bosnie-Herzégovine, répartis sur trois cents ou mille kilomètres carrés – les chiffres varient selon les sources. Des endroits où, d’un simple faux pas, vous pouvez être déchiqueté à cause d’une guerre qui s’est déroulée dix ans auparavant… C’est terrifiant.

Je quitte Sarajevo contrarié. Bérengère n’a pas pu mettre son vélo dans le bus. Elle est restée à Banja Luka. Elle me prévient à 5 heures du matin, juste après avoir vu le bus partir sans elle à bord. Je quitte Annabelle à 6 heures, en la remerciant encore pour son accueil. Mon séjour dans la capi­tale m’a permis de reprendre des forces. Je repars de plus belle à l’assaut des Balkans !

Après Lljas, un cycliste du dimanche me double à toute vitesse sans me saluer ni même daigner me regarder. Ce manque de courtoisie m’est désagréable. Je me réveille et le double dans la foulée, en lui lançant un dobar dan – bonjour – tonique. Il ne sourcille pas et s’éloigne dans mon rétro­viseur. A la faveur d’une montée, il me dépasse à nouveau avec autant d’impolitesse. A l’entrée de Podlugovi, il choisit la piste « cyclable ». Mal lui en a pris. Je reste sur le bitume et reprends l’avantage. J’espère qu’il est arrivé à destination, je ne tiendrai pas ainsi jusqu’à Visoko ! Il disparaît définitive­ment de mon rétroviseur. Je ralentis et replonge dans mes pensées alors que la brume moutonneuse tapisse toujours le ciel. C’est à moitié endormi que j’arrive à Visoko.
Une polémique internationale agite cette ville, et plus précisément cinq des collines environnantes. Des scientifi­ques auraient démontré la présence de pyramides dans les alentours, et n’hésitent pas à faire le rapprochement avec celles d’Egypte. Alors que ce pays a connu une forte présence turque, aurait-il un passé égyptien ? Tout cela n’est qu’au conditionnel car aucune preuve scientifique n’est encore avancée sur l’origine de ces pyramides. Les chercheurs sont sur place et ont mis sur pied un plan de recherche établi sur cinq années, du 1er janvier 2006 au 31 décembre 2010. Selon certains d’entre eux, la colline de Visocica est une pyramide à gradins colossale d’une hauteur de 220 mètres – soit soixante quatorze mètres de plus que la hauteur initiale de la pyramide de Kheops, en Egypte. Elle renfermerait un réseau de tunnels souterrains.
Lorsque j’arrive, la brume ensevelit la ville. Des habitants me conduisent avec fierté sur la plus grande col­line : la « pyramide du soleil ». La pente s’élève brutalement pour y accéder. J’ai toutes les peines du monde à grimper. J’abandonne mon vélo pour continuer à pied. Sur un pan des pyramides, quelques fouilles sont visibles ici ou là. Sous quarante centimètres de terre, les chercheurs ont mis au jour une dalle fragmentée, constituée d’un conglomérat de pierres de toutes sortes. Je redescends. La brume s’est dispersée. Vue d’en bas, cette pyramide n’est qu’une montagne boisée. Mais sa forme est parfaitement géométrique. L’inclinaison est régulière, ne montrant aucune rupture de pente… Sur une deuxième colline, des panneaux expliquent qu’il y aurait cinq pyramides reliées entre elles par des tunnels… Sur une troi­sième, des fouilles ont décelé des gradins tout autour.
Le lieu est étrange. Je suis venu ici sans vraiment y croire. Je repars avec le sentiment qu’il est tout à fait possible que des constructions pyramidales comparables à celles de l’Egypte aient été construites en cet endroit. Si cela était vrai, il s’agirait d’une découverte archéologique de grande impor­tance. Et les experts du monde entier viennent ici depuis que l’annonce a été faite. L’avenir nous dira de quoi il s’agit exactement. Il est possible de suivre l’avancée de ces travaux sur la version française de leur site Internet : http://www.pyramidebosniaque.fr. Le but final étant de classer ce site archéologique au patrimoine mondial de l’Unesco, et d’attirer ainsi des milliers de touristes chaque année. Déjà des vendeurs de pyramides en coquillages proli­fèrent alors que les enfants font payer la place de parking dans les prés situés au pied de ces collines. Rien de bien structuré, le système D étant inévitablement privilégié dans le pays.

Après soixante quinze kilomètres de route quasiment plate, j’arrive à Merdzanici. Le bitume fait place à un chemin de terre ; le plat à une forte pente. Je descends de vélo. Une intersection : devant, le goudron ; à gauche, un chemin ; autour de moi, aucun panneau ; sur la carte, toujours beau­coup d’imprécision. Naturellement, je me dirige tout droit. Ca grimpe encore. J’ai un doute sur l’itinéraire que je suis en train de suivre. Je traverse un village deux kilomètres plus haut. Un vieil homme m’annonce le verdict : il me fallait prendre le chemin qui se trouvait à ma gauche, en bas. Il ajoute que c’est un bon chemin. Moi qui n’ai aucune idée de ce qu’est un « bon chemin » en Bosnie, je vais bientôt être fixé. Je fais demi-tour et l’emprunte. Ca grimpe davantage. Je pousse le vélo sur plus de trois kilomètres…
Une autre intersection. Aucun panneau pour m’aiguiller, évidemment. Je me ravitaille dans les framboi­siers jusqu’à ce qu’une voiture arrive dix minutes plus tard. Je demande aux occupants la route pour rejoindre Pavlovica. Soit ma prononciation est défectueuse, soit ils ne connaissent pas ce nom. Je me répète. Ils ne connaissent pas. C’est ennuyeux. Ils tentent de localiser sur la carte l’endroit où nous nous trouvons. C’est encore plus embêtant que ce que je croyais ! Je suis perché à près de deux mille mètres d’altitude, empêtré dans un réseau de chemins de bûcherons. Ne sachant pas où je me trouve et ne voulant pas retourner sur mes pas, je continue.
Nouvelle intersection, nouveaux framboisiers, nou­velle voiture. Le chauffeur éprouve lui aussi des difficultés à localiser notre emplacement. Fichue carte, d’une imprécision déplorable. Selon lui, je me trouve à un endroit complètement différent de ce que m’ont annoncé les précédents automobi­listes… N’étant pas plus avancé sur ma localisation, je poursuis.
Quelques mètres plus loin, j’aperçois un panneau. Un miracle ! Il m’indique que je me dirige vers le lac de Prokosko. Aïe… Sur ma carte, ce point d’eau est à un endroit très éloigné des deux autres lieux où je pensais être. En réalité, je ne songeais pas y aller. Je n’ai d’ailleurs aucune raison de m’y rendre ! En regroupant toutes les informations récoltées, j’en déduis que je suis précisément… à trois endroits différents. Une chose est sûre : je suis perdu ! Mais, comme tous les chemins mènent quelque part ou ailleurs, je continue ma route. Tant qu’il ne fait pas noir, il y a de l’espoir. J’ai deux heures devant moi pour trouver l’exutoire à ce labyrinthe ombreux…
A défaut d’un lac, j’aperçois une fontaine. Je m’y désaltère. Perdre son orientation donne soif. Là, un autre miracle : une femme parle anglais. Je lui demande le chemin à suivre pour rejoindre Travnik – j’ai élargi ma demande à une ville plus connue. Elle me conseille de faire demi-tour et de prendre la route principale à proximité de Visoko. Non merci, j’y étais ce matin ! Je me renseigne auprès d’un bûche­ron qui m’indique une route opposée. Ma situation s’aggrave. Je m’engage sur un chemin pire que ceux d’avant, le soleil disparaît derrière la cime des arbres. Cela fait trois heures que je suis embourbé dans cette forêt, je n’ai parcouru que vingt kilomètres. C’est donc ça un « bon chemin » en Bosnie ?
Après une longue descente ombragée, la sente débou­che sur une piste plus convenable, puis une route. Pavlovica. Victoire ! Je suis encore incapable de dire comment je suis arrivé là. Chaque intersection s’est jouée à pile ou face. Et à ce jeu de hasard, j’ai réussi à retourner à la civilisation.

Je revois des maisons, toujours aussi grandes, de quoi loger plusieurs générations d’une même famille. Les grands-parents au rez-de-chaussée, les parents au premier étage et les enfants au deuxième. A chaque disparition d’une génération, tout le monde descend d’un étage. Alors que les grands-parents vont sous terre, les parents investissent le rez-de-chaussée et les enfants le premier étage… Si l’espérance de vie tend à augmenter, ils devront prévoir d’autres niveaux, vers le haut évidemment.

Je m’endors à 20h30. C’est alors qu’un bruit retentis­sant me réveille.
« Majstor ! Majstor ! » (Eh mon gars !).
Quelqu’un secoue énergiquement ma tente et me parle avec véhémence. J’ouvre, encore endormi. Dans la pénombre je distingue la silhouette d’un gaillard, une hache à la main.
« Euh… plaît il ? »
Il hurle quelque chose d’incompréhensible. Est-il furieux, ivre ou bienveillant ? Je n’en ai pas la moindre idée. Ne comprenant pas ce qu’il dit, je lui explique placidement que je suis français. Alliant de grands gestes à la parole, il me fait entendre que je suis le bienvenu pour manger un morceau et boire un verre. Je refuse poliment. Il insiste. Je porte davantage attention à sa hache. Argument massue, je me résous à me lever et nous rejoignons son collègue. Ils ont terminé une journée harassante de travail et préparent des grillades. Autour d’un feu, je m’astreins à avaler une bière chaude, imbuvable. Rapidement, la fatigue m’emporte. La forêt bosnienne m’a épuisé, ses bûcherons aussi. Je m’éclipse en plaidant ma cause. Ils n’insistent pas et me remercient de m’être levé pour eux. Je retourne me lover dans les bras de Morphée, plus doux que ceux de ces bûcherons. Eux conti­nuent à s’époumoner chaque fois qu’une voiture passe à proximité. Fermez la route et laissez-moi dormir !

Je quitte mon lieu de camp à 5 heures tandis que, planté à quelques mètres de ma tente, un chien hurle à la mort comme il l’a fait toute la nuit. Décidemment, ceux là ne sont pas les amis des cyclovoyageurs. Je rejoins Travnik et y retrouve Bérengère à 10 heures. Elle a enfin pu mettre son vélo dans un bus et m’accompagnera une dernière fois jusqu’à Banja Luka.
Deux routes pour quitter Travnik. Nous choisissons la plus ardue, celle qui nous conduit à la station de ski de Vlasic, perchée à plus de 1700 mètres d’altitude. Pour Bérengère, rien de tel pour une mise en jambe qu’une montée de quinze kilomètres. Au départ, un imposant cirque glaciaire nous fait face. Nous l’évitons en poursuivant sur la gauche. La route s’élève en lacets. Puis la vue s’élargit vers la vallée en contrebas et vers la suite du parcours, en haut. La route est tracée à la règle. J’estime la déclivité entre 10 et 12 %. Ça tire sur les mollets. Pour tuer le temps nous agrémentons la montée de discussions philosophiques : notre goût respectif pour les tomates, les bienfaits du chocolat, quelques devinet­tes hautement intellectuelles, la magie du référencement Internet, les maisons construites en matériaux biologiques… De phrases en paroles, nous gagnons le sommet. Notre effort est récompensé par le panorama qui nous est offert. La sensation de liberté nous enivre tandis qu’un sentiment d’invincibilité rempli notre cœur et nous redonne toute la force nécessaire pour continuer la route.

Après un parcours encore très exigeant, nous arrivons enfin à Knezevo, petit village perché. Depuis Travnik, Bérengère me parle du Vlasicki Sir, le fromage de brebis de Vlasic. Dans le fond d’un magasin, la patronne en pêche un morceau dans un tonneau en bois. Elle nous demande quand nous pensons le manger. Maintenant. Elle nous explique qu’il nous est impossible de le consommer tout de suite car il est trop salé. Elle le remet où elle l’a pris, dans le baril de sel. C’est leur manière de conserver leur fromage. Nous en ache­tons finalement dans un magasin voisin, vendu sous cello­phane et légèrement dessalé. Il l’est encore beaucoup. Au café, on nous explique qu’il faut le passer sous l’eau pour qu’il perde sa salinité. Les patrons le font pour nous. Ils nous apportent également une nappe en papier, des serviettes, une assiette et un couteau. Bonne gourmandise ! Que d’attentions pour accompagner l’appétit vorace de deux cyclistes épuisés ! Je goûte pour la première fois à ce fromage. Très salé, il est difficile d’en abuser.

Tradition bosnienne. La patronne du café arrose la route. Je n’ai pas encore saisi le sens de ce rituel, qui consiste à gaspiller une quantité important d’eau pour apporter cinq minutes de fraîcheur… Soucieux de rendre ce gaspillage utile, je lui demande de nettoyer mon vélo. Après tous ces kilomè­tres effectués sur des chemins de terre, cela lui fait le plus grand bien. Et à la patronne aussi, heureuse de justifier ainsi un usage excessif mais apparemment jubilatoire de cette denrée rare.
Pour terminer la journée, nous plantons notre tente à proximité d’une source, dans un pré tondu par les brebis. En face de nous, quelques maisons, un berger qui rentre ses brebis, des prairies rasées, un ruisselet et un chien… Espérons que ce dernier soit tranquille. Si c’est le cas, la nuit s’annonce belle.
A deux heures du matin, des éclairs illuminent notre tente. Le ciel gronde, la pluie tombe à verse. Un orage. On ne peut donc jamais passer une nuit calme dans ces montagnes !

Il nous faut effectuer une cinquantaine de kilomètres pour rejoindre Banja Luka. Nous y sommes à 10 heures. Il s’agit de la capitale de la Republika Srpska – partie serbe de la Bosnie. Dès notre arrivée, Bérengère souhaite me présenter à trois habitués du café où elle passe prendre un expresso-chantilly chaque matin. Elle leur tend un prospectus présen­tant mon périple, traduit par ses soins en bosnien. On peut y lire :
« Tour des Balkans à vélo – Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine, Serbie et Monténégro –… »
L’un d’eux n’en lira pas plus. Selon lui, de tous ces pays, seule la Serbie existe. Il nous parle de la période d’après la Première Guerre mondiale, du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, créé en 1918 : la Yougoslavie. Bérengère s’énerve. Elle voulait simplement lui expliquer qu’un Français était en train d’effectuer le tour de ces pays à vélo pour sensibiliser au don du sang, une cause noble et importante. Et lui se moque de tout cela, ne pensant qu’à parler d’un temps passé. Ce discours emphatique et désuet m’attriste. Alors que ces pays souhaitent intégrer l’Union européenne, ce vieux comme beaucoup d’autres pense encore à cette époque révolue, et tient un discours impérialiste rempli de rancœur. Pensivement, je fais le rapprochement avec la France. Je me dis qu’on pourrait se battre pour reconquérir une partie du Benelux, qui appartenait à notre glorieuse et vaste Gaule dans les années 50… avant notre ère. Gaulois, réveillez-vous !

Nous rejoignons le Centre culturel français dont Bérengère est la directrice. Sa collègue Jasna nous y attend. En face se trouve le club cycliste de Banja Luka. J’y fais une halte pour effectuer quelques révisions à mon vélo. Vladimir et Mile s’en occupent. Ils me changent la chaîne et les plaquettes de frein, fixent le garde boue avant et resserrent quelques boulons. Une cure de jouvence pour Teresa qui en ressort resplendissante pour pas un sou !

Cela fait des mois que Jasna et Bérengère préparent mon séjour à Banja Luka. Le jour J est arrivé. Ce projet les a séduites, et toutes deux espèrent vivement que ce soit une réussite. Nous sommes à 9 heures au centre de transfusion. Le Président de l’association des donneurs nous reçoit. Il est on ne peut plus volubile, et exulte à notre vue. Les journa­listes arrivent : deux journaux et trois télévisions – une locale, une nationale couvrant la Republika Srpska et Pink TV, la télévision la plus regardée dans tous les pays balkaniques. Jasna a également dû répondre à une radio. Une journée médiatique exceptionnelle !
Une des journalistes m’assaille de questions en tous genres. Elle me demande entre autres ce qui me semblerait important de faire pour sensibiliser la population au don du sang. Je lui réponds qu’il serait bon d’en parler dès le plus jeune âge pour ancrer ce geste dans les mentalités. Mais il serait urgent de développer en parallèle le thème de la sécu­rité routière. Les accidents de la circulation nécessitent énor­mément de sang. Plus les gens feront attention, plus les besoins de sang seront réduits. Et en Bosnie, ce point semble être un problème majeur, d’après mon expérience de cyclo-praticien en tout cas.

Le discours du président du don du sang m’émeut. Djuro Ozegovic est orthodoxe. Il nous explique que lorsqu’il donne son sang, peu lui importe de savoir qui le recevra. Serbe, Croate ou Bosniaque – sous entendu orthodoxe, catholique ou musulman –, ce sang vecteur de vie doit s’adresser à tout le monde. Et la vie ne doit pas se limiter à l’une ou l’autre des communautés religieuses. Il est source d’amour, de solidarité, de fraternité. En bref, synonyme de paix. Au fond de moi, j’avais besoin d’entendre ce discours. Avant de partir, je voulais que toutes ces personnes rencontrées donnent leur sang dans le seul but de préserver la vie, peu importe leur appartenance communautaire. La mission est partiellement remplie aujourd’hui. Merci à tous ces Bosniens !

Après cette journée médiatique conséquente, Bérengère et moi quittons Banja Luka sous une forte pluie. Elle ne m’accompagne que quelques kilomètres avant de devoir rebrousser chemin. Abrités dans un vieux garage désaffecté, nous nous étreignons. Il pleut, le ciel est bas. On fait mieux pour des séparations… Bérengère a été formidable. Elle a roulé avec moi plus de cinq cents kilomètres, montrant une excellente forme et une grande motivation. Elle a surmonté ses craintes, malgré toutes les personnes qui ont voulu la décourager, lui affirmant qu’il lui serait impossible de vaincre la montagne bosnienne. Enfin, elle m’a accueilli à Banja Luka et a organisé avec l’aide de Jasna la journée la plus médiatique que j’aie connue dans ma vie de cyclovoya­geur au grand coeur. C’est avec un vif pincement au coeur que je la quitte. Nos routes s’éloignent ici, mais l’aventure continue !

Il pleut. Je suis seul. A Sanski Most, plus de la moitié des voitures croisées sont d’origines variées : allemande, hollandaise, slovène ou autrichienne. Pourtant, nous sommes bien en Bosnie, comme l’atteste la présence des deux sym­boles forts de ce pays : les énormes tas de foin et les terrains minés. Les deux n’allant jamais de paire, évidemment… Ces « étrangers » sont en fait les Bosniens qui ont pu quitter le pays durant la guerre pour s’installer en lieux sûrs, en Europe de l’ouest pour la plupart. Ils reviennent là pour leurs vacances.
Terminé la Bosnie coquette, avec ses hautes monta­gnes, ses grandes maisons, ses beaux jardins. Nous sommes en terre musulmane, tout n’est que ruine. Je traverse encore des villages fantômes. Parfois, certains d’entre eux ont béné­ficié d’un programme d’aide européen favorisant la recons­truction des maisons. Ces villages paraissent presque normaux. Mais les autres… Ils sont composés de maisons sans toit ni fenêtre, ni porte, ni rien du tout. Seuls quelques morceaux de carrelage restent accrochés aux murs. La seule vie qui les anime, ce sont les arbres qui poussent à l’intérieur et le lierre qui ronge les murs. Rien d’autre.
Le sentiment de désolation est renforcé par la pluie. Bien sûr, je l’apprécie car elle me rafraîchit enfin. Mais les nuages sont bas et obstruent le panorama. Je ne peux voir que les maisons détruites et les villages désertés. Mon regard ne peut s’évader au-delà. Les pensées s’entrechoquent dans mon esprit lorsque, plongé dans ces paysages désolés, je repense à ma lecture de la veille. « Gorazde : la guerre en Bosnie orientale, 1993-1995 », une bande dessinée écrite en 2004 par Joe Sacco, un journaliste américain. Deux cents pages d’horreur, expliquant en détail les atrocités de cette guerre immonde. Alors que les ruines défilent, tristes et immuables, je replonge dans cette lecture. J’imagine toute la haine qui hante ces villages, la douleur des habitants, la terreur qui les a écrasés durant le conflit, la violence des impacts d’obus, les rafales de mitraillettes arrosant les murs. Je n’aime pas ce visage de la Bosnie. Personne ne l’aime. Les fleurs ont tou­jours été plus belles que les grenades.

Durant les cent trente kilomètres de la journée, mes pensées restent accrochées à ces maisons dévastées. Il m’est impossible de planter ma tente sur ce plateau macabre. Je le quitte le cœur lourd. Dans la descente qui mène à Bosanska Krupa, une voiture me double, ses occupants me sourient. De retour à la vie.
Bosanska Krupa. Des jeunes à vélo m’interpellent. Je leur demande où se trouve le camp international de jeunes Una Regata. J’ai l’intention d’y planter ma tente. Ils m’y conduisent. La traversée du village est un spectacle. Devant chaque bar, ils crient avec excitation :
« Il est français ! Il est français ! »
Ouais bon, ça va, on ne va pas en faire un fromage non plus !

Nous nous arrêtons dans un café tandis que le soleil refait son apparition. Je fais plus ample connaissance avec mes guides. Ils s’appellent Amil, Hari et Amko et ont quinze ans. Hari me fait une démonstration de ses talents de cyclo-acrobate, cambrant son vélo avec adresse et jubilation. Puis ils me conduisent sur les hauteurs de la ville. Hari, encore lui, se recoiffe avec diligence. Je lui ai promis de mettre sa photo sur Internet dès ce soir, il se met donc sur son trente et un pour plaire aux Françaises ! C’est ici aussi qu’ils m’expliquent où se trouvaient les snipers serbes qui tiraient sur les passants. Et puis juste là, derrière ce muret, deux enfants ont été assassinés, une balle dans la tête. La guerre dans toute sa fureur, la guerre dans toute son horreur, qui revient invaria­blement dans chaque discussion, malgré le soleil brillant, les pivos ingurgités, et la fraternité qui peut se lier après deux ou trois sourires. C’est affligeant, mais c’est le quotidien de ces gens, il faut se faire une raison…

Nous allons chercher quelques Cevapi, spécia­lité culinaire de Bosnie qui consiste en saucisses trempées dans l’huile et enveloppées d’un pain rond. Puis je vais planter ma tente au camp de jeunes volontaires. Je suis éreinté, il pleut, les paysages désolants m’ont lacéré le moral et la compagnie de Bérengère me manque. C’était une triste journée en Bosnie, entre Banja Luka et Bosanska Krupa…

Il est 2 heures lorsque j’entends une voix féminine sirupeuse.
« Tu veux danser avec moi ? »
Je rêve ? Tout en réitérant sa demande, une jeune fille secoue ma tente avec insistance. En voilà des façons de réveiller les hommes ! Cédant à son caprice, je m’habille et la rejoins. Une dizaine de jeunes bosniaques font la fête. Ils pensent que je viens moi aussi pour le camp. Je leur explique que non, que je ne reste qu’une nuit ici. J’espérais d’ailleurs qu’elle soit reposante… A défaut de danser – il ne faut tout de même pas exagérer, je n’ai pas d’énergie à perdre dans ces sauteries – nous discutons. Puis ils m’invitent à partager leur tente collective. Il est 3 heures lorsque nous nous couchons. Durant la nuit, je pense à Bérengère qui s’attriste de voir ses amis fumer comme des pompiers. Mes camarades de nuit se lèvent régulièrement pour soigner leur cancer des poumons. Les Bosniens fument même en dormant, c’est désolant…

Tout le monde somnole à 6 heures lorsque je pars. Je reprends la route sous la pluie. Je ne veux pas remonter sur le triste plateau et décide de longer la rivière Una jusqu’à Bihac. Elle est réputée pour la pratique du rafting. Avis aux ama­teurs de sensations fortes. Il pleut, la route est trempée. En traversant une ligne de chemin de fer, ma roue arrière glisse sur un rail. Je m’étale lamentablement sur le bitume. Deuxième chute du tour ! Plus de peur que de mal, je remonte en selle.

Après Bihac, la route s’élève sur un plateau herbager sans intérêt. En face de moi se dressent trois mosquées : c’est Bosanski Petrovac. Je m’arrête quelques kilomètres plus loin, à Drvar. Anciennement industrielle, cette ville est d’une profonde tristesse. Mais d’industrie il n’y a quasiment plus. Les rangées de bâtiments délabrés restent plantées là, formant la haie d’un honneur passé et déchu. Ils subissent depuis longtemps les humeurs du temps et la fureur du vent qui s’engouffre sans obstacle par les fenêtres.

Je trouve néanmoins un peu de vie près de l’école où un groupe d’enfants joue au football et au basket. Je leur demande si je peux poser ma tente sur leur terrain de jeu. Aucun problème, me dit Lazar. Haut comme trois pommes, ce jeune garçon de dix ans a le visage illuminé d’un regard malicieux et d‘un sourire charmeur. Il parle un anglais parfait et sera mon traducteur pour la soirée.
Il est 18 heures et j’ai faim. C’est l’heure du dîner. J’éparpille ma cuisine. Pendant que les pâtes cuisent, j’ouvre une boîte de sardines. Plusieurs enfants s’exclament en bosnien. Je demande la traduction à Lazar.
« Oh rien, n’importe quoi. Ils pensent que tu vas man­ger les sardines avec les pâtes !
– Ah… »
Arrive le moment fatidique. Les pâtes sont prêtes. Je verse les sardines dans la gamelle, comme je le fais depuis bientôt deux mois. Lazar me demande avec dégoût :
« Tu penses sérieusement manger tes sardines avec les pâtes ?
– Bien sûr ! C’est très bon, tu devrais essayer ! »
Tous font la grimace, puis se cachent les yeux de leurs mains au moment où je mélange le tout avec de la sauce tomate. Vraiment, les Français ne savent pas cuisiner…
J’occupe le reste de la soirée en leur agréable compa­gnie, leur faisant essayer mon vélo à tour de rôle. De mon côté, je m’essaye au basket et au football. Peu convaincant. Lorsque je décide d’aller me coucher, ils désertent les lieux avec calme et discipline, respectant le sommeil du cyclovoyageur éreinté.

La route après Drvar s’élève vers un plateau de calcaire perché à environ mille mètres d’altitude. Aride, sec, jaune… sublime ! Les plateaux comme celui-ci me fascinent. J’y trouve invariablement une quiétude et une solitude que je ne ressens nulle part ailleurs. Rien ne bouge, tout est figé. Les buissons sont disséminés dans l’herbe sèche, les courbes sont douces, le moindre rocher dégage un charme particulier, le moindre signe de vie est un spectacle. Un cheval, des papil­lons, un cyclovoyageur, un berger. Je discute deux minutes avec lui. Je ne le comprends pas, lui non plus. Mais on échange, appréciant la rupture dans notre solitude respective. Nous nous quittons avec une poignée de main fraternelle. Je sais seulement que c’est un berger, et lui que je voyage à vélo…

Quelques minutes plus tard, mon pneu arrière est à plat. Décidément, entre les crevaisons et les chutes, la Bosnie ne me réussit pas ! Cela me laisse le temps d’apprécier davantage le caractère de ce plateau. Je retire de mon pneu arrière un morceau de verre. Si les hommes étaient plus respectueux de la nature, cela arrangerait les cyclovoyageurs, entre autres. Je repars… puis crève de nouveau cinq kilomè­tres plus loin. Ce n’est pas ma journée ! Cette fois-ci c’est un pincement du pneu entre deux cailloux : deux trous dans la chambre à air. Mon stock de rustines étant sérieusement entamé, je souhaite en rester là pour aujourd’hui.
Le plateau karstique laisse peu à peu la place à un autre plateau plus vaste encore, plus verdoyant aussi. Il est aplati par l’imposante montagne de Paripovac que j’admire se déployer à ma gauche. Les nuages offrent tous les tons de vert aux prairies. Le paysage change ainsi de couleurs au gré du vent.
Je retrouve le bitume après trente kilomètres de piste. Le décor devient sinistre. La route s’élargit soudainement en une longue ligne droite de deux kilomètres de long, parfaite­ment plate et deux fois trop large. Cela ressemble à s’y méprendre à une piste d’atterrissage. Elle est bordée par des camps militaires et des fils barbelés, puis des bâtiments désaffectés… Glamoc ne me fait pas bonne impression. Glamoc sans « am » devient « gloc ». Lieu sans âme, un peu glauque. C’est là aussi que je revois le drapeau croate flotter au vent, signe du nationalisme particulièrement marqué de cette population. Nous sommes pourtant en Bosnie. Mais ici, les gens se sentent plus Croates que Bosniens. Cela se confirme lorsque j’arrive à Livno. Jour de mariage. Un cortège de voitures quitte la ville, fleurs et drapeaux au vent. Ces derniers sont Croates, évidemment. Cela nous change des mariages vus à Sarajevo, où les mariés exposaient le drapeau turc aux passants…

Au marché, je paye la vendeuse avec des marks, la monnaie bosnienne. Elle me rend des kunas, la monnaie croate. Je lui demande des explications :
« Eh bien oui, vous êtes en Croatie ici.
– Je croyais être encore en Bosnie !
– Oui enfin, vous et moi on se comprend !
– Pas vraiment… »
Je pose la tente à cinq kilomètres de là, à Guber, dans un pré où campent plusieurs Bosniens. C’est après un violent orage que je m’endors. Il s’agit de ma dernière nuit en Bosnie. Demain, je retrouverai la torpeur de la côte croate…

Au réveil, le lac de Busko, le plus grand du pays, annonce la fin de mon voyage en Bosnie-Herzégovine. Il m’offre un avant goût maritime avant la Croatie. J’arrive au poste frontière après trente kilomètres. En analysant mon passeport tamponné depuis la Slovénie, la jeune douanière a du mal à croire que je suis venu jusqu’ici à vélo. Elle me laisse poursuivre ma route l’air médusé et me gratifie d’un agréable sourire. Dès lors, je retrouve les paysages qui m’avaient fait tant peiner lors de mon premier passage sur la côte croate : forêts composées d’arbres de quatre mètres de haut maximum, aucune ombre, quelques toits rouges à peine visibles parsèment le décor. Plus haut, la montagne est à nue. Il fait de nouveau très chaud. Bienvenue en Croatie !

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