Chapitre 8 : De retour sur la côte adriatouristique.


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Le trafic routier augmente à mesure que je me dirige vers le sud. Je l’esquive en suivant des chemins buissonniers. Mais ma carte est vieille, et le réseau routier a évolué avec la création de l’autoroute. Je la traverse là où elle est encore en chantier, puis la longe. Cul de sac, impossible de continuer. Pas question non plus de faire demi-tour. Je longe l’autoroute à pied. Les panneaux autoroutiers m’indiquent que je suis sur la bonne voie. Je sors de ce guet-apens après quelques centai­nes de mètres pour me retrouver au pied de la forteresse de Klis. Split m’apparaît en contrebas. Vue d’en haut, la ville ne m’enchante guère. Il y a bien la mer et la montagne qui forment un cadre resplendissant, mais je me trouve à dix kilomètres et j’entends d’ici la fureur des voitures. La pre­mière chose qui me saute aux yeux, ce sont de grandes tours bétonnées. Bref, d’où je me trouve, Split ressemble plus à une ville industrielle que touristique.

Mais voilà, Split fait partie de mon trajet. Je dirais même plus, j’ai effectué un long détour pour venir la découvrir. Alors allons-y ! L’impression se confirme à Solin. Une « deux fois trois voies » m’accueille avec son cortège de voitures et de camions. Il commence à pleuvoir. Un accident. Petit goût amer de Belgrade… Puis la vieille ville et le Palais de Dioclétien, classé par l’Unesco. Cette fois, il pleut à tor­rent, les pavés sont glissants. Je n’ai pas fait dix mètres que je dérape et me retrouve le cul par terre. Les rues sont désertes, tout le monde s’abrite dans les cafés ou autres lieux sûrs. Alors que je fais de même, un journaliste m’interpelle. Il doit interroger des touristes différents tous les jours, et il a l’impression que j’ai des choses intéressantes à lui dire. C’est fort possible ! Il me quitte quelques minutes plus tard, visiblement satisfait d’avoir rencontré un étranger atypique.
Je poursuis la visite de Split sous la pluie. Je suis seul, la ville m’appartient ! Je la quitte lorsque le soleil apparaît à nouveau, faisant sortir les touristes de leurs abris. Je gagne les hauteurs pour débusquer un endroit tranquille. Je le trouve à quelques kilomètres de là. Un couple y fume de la mari­juana en paix. La jeune femme me présente avec fierté le dernier cadeau offert par son ami. Un coffret de maquillage de marque française. Elle me fait une démonstration de l’utilisation de tous les bâtonnets ou autres boîtes de poudre, affichant une satisfaction qui me dépasse. Attention, l’abus de cosmétique est dangereux pour la santé… Et pour l’environnement aussi. J’ai le désagrément de découvrir à mon réveil tous les emballages éventrés laissés à même le sol…

Je retourne à Klis au matin. Une collecte de sang y est organisée. Anita Cudina et Soeur Mateljan m’y attendent. De nombreux journalistes sont présents, dont ceux de la télévi­sion nationale. En guise de récompense, les donneurs de sang se voient offrir… un verre de cognac ! Anita, la responsable de la Croix rouge, refuse que je photographie la bouteille. Mais Sœur Mateljan n’y voit aucune objection :
« Il faut qu’il montre comment se déroulent les collectes chez nous. Et le cognac en fait partie intégrante ! »
La bouteille va être consommée par les vingt premiers donneurs. Tant pis pour les retardataires. Suivra un déjeuner composé d’agneau grillé en méchoui, la spécialité de Klis dit-on. Pour finir, Mira Despotovic-Benarabi me fait visiter la forteresse de Klis. Elle travaille à la mairie et parle un excel­lent français. Elle prépare son concours de guide touristique et m’explique en détail l’histoire de Klis, ce village perché qui a eu une importance considérable dans la vie du pays. En effet, Klis signifie « passage », « col », et fut continuellement une place vouée à de fortes convoitises, à quelques kilomè­tres seulement de l’importante ville de Split. Coincé entre deux montagnes, le village de Klis est situé sur le seul lieu de passage entre le port de Split et l’arrière pays. L’imposante forteresse le surveille.

Avant Split, les Romains fondent Salona – Solin maintenant –, qui fut la capitale de la province romaine de Dalmatie. Elle comptait soixante mille habitants à l’époque. Les ruines de la ville représentent le site archéologique romain le plus important de Croatie. C’est au VIIe siècle que les Croates prennent la forteresse, qui devient le siège du roi. Au XVIe siècle, les Turcs envahissent le pays, et Petar Kruzic résiste pendant vingt-cinq ans à leurs assauts. Mais il meurt dans le combat en 1537 et la forteresse devient turque pour cent onze années. Elle tombe ensuite aux mains des Vénitiens, puis des Autrichiens pour finalement revenir à la Yougoslavie en 1918. Enfin, elle devient croate en 1990 avec l’indépendance du pays. Depuis, le drapeau à damiers rouges flotte au gré du vent sur les remparts qui ont vu défiler bien des nationalités… Elle a même été occupée par l’armée napoléonienne de 1806 à 1813.

Après avoir fait mes adieux à mes hôtes et guides, je m’arrête un court instant aux ruines de Salona puis continue ma route vers Trogir, également classé par l’Unesco. Ses pierres blanches, ses deux petits ponts, son port de plaisance et son église lui donnent un charme que j’apprécie. Cette dernière est l’édifice le plus remarquable de la ville. Mes convictions m’interdisant de donner de l’argent pour l’Eglise comme pour toute autre religion, je reste dehors à contempler Adam et Eve sculptés sur la porte d’entrée, vêtus de leur plus simple appareil. Dans les rues de la ville, deux petits Français viennent jouer avec moi. Elle a cinq ans et demi, bientôt six, et fait du vélo sans roulettes, me précise-t-elle avec fierté. Lui a trois ans et demi et n’a pas encore trouvé l’équilibre pour réussir cette performance. Nous jouons ensemble. Elle œuvre aux pédales avec ses bras tandis que je passe les vitesses tout en prenant garde que son frère ne se fasse pas happer les mains par les rayons. Le vélo, un jeu d’enfants !

Tomo est mon hôte. C’est un ami d’Anita, la respon­sable du don du sang. Elle a insisté pour qu’il m’héberge. Il possède une maison à quatre kilomètres de Trogir. Il ne parle pas anglais, je ne parle pas croate si ce n’est les banalités d’usage. Il n’est pas bavard, pas intéressé. J’ai l’étrange sensation que je ne vais pas passer la soirée la plus excitante de ce tour… Je prends une douche. Elle est froide. Il me demande si ça allait.
« Dobro (bien), super ! »
Il me sert une bière. Ca passera le temps.
« Dobro, Super ! »
A ma demande, il m’explique où se trouve l’épicerie du coin.
« Dobro, super ! »
Acheter trois bananes est un bon prétexte pour m’éclipser. Je flâne sur le port à contempler le soleil dispa­raître derrière la montagne. J’aurais pu y planter ma tente. Mais voilà, il est difficile voire impoli de refuser une invita­tion. Les gens ne comprennent pas que je me fiche d’avoir un toit et un lit. Ma tente et mon matelas en mousse me suffi­sent. Ce que j’apprécie le plus lorsque je suis reçu, c’est l’échange, la rencontre que cela occasionne. Des paroles, des sourires, des rires, des questions… Mais ce soir rien de tout cela, mon hôte et moi, ça ne passe pas.
Je le retrouve. Il me demande si j’ai trouvé ce que je cherchais.
« Dobro, super… »
Une fois mon dîner avalé – Dobro, super – je le laisse à un match de football et m’en vais me coucher. Zagreb va perdre trois buts à un contre Arsenal. Pour mon hôte, ce résultat n’est ni dobro, ni super…

Je le quitte à 6 heures. Quel soulagement ! La soirée a été pénible pour l’un comme pour l’autre… J’évite la route principale pour une plus petite qui me rassérène. Au milieu des oliviers et des amandiers, je me régale des paysages arides et des amandes fraîchement tombées sur la route. Il est tôt, la chaleur ne me fait pas encore suer et la solitude me fait jubiler.
J’arrive à Primosten après plusieurs kilomètres de piste. La ville est en partie construite sur une butte surplom­bant la mer. Presqu’île citadine et touristique. Je prends mon petit-déjeuner sur la plage de cailloux que les vacanciers envahissent. Le rituel des touristes est invariablement le même. Tapis de sol, serviette, crème solaire. Eux sont nouveaux. Leur peau est encore blanche et le dauphin pneu­matique n’est pas encore gonflé. C’est papa qui s’y colle, un grand classique. Je quitte la plage après avoir satisfait à la curiosité d’une famille slovaque. Il est 10h30.

Sibenik. Véritable labyrinthe, je me perds facilement dans les venelles de la vieille ville. Cela pourrait ne pas être gênant, mais elles sont truffées d’escaliers. Je porte et reporte mon destrier à la recherche de la fameuse cathédrale de Jakova, classée Unesco elle aussi. J’interpelle un jeune couple en anglais. Mon accent me trahit une fois de plus. Lui répartit :
« Tu es français ?
– Euh… oui ! »
Véronique et Jérôme le sont aussi. Nous passons de longues minutes ensemble à parler de tout et de rien, mais surtout de la Croatie, quand même ! Rencontre agréable dans les rues étroites de Sibenik.

Je poursuis mon chemin vers Tribunj. La route pour m’y rendre est encombrée de nombreux bouchons. Vive les vacances sur la côte adriatouristique ! Encore préservée des touristes, Tribunj est une coquette ville. J’y retrouve Jasminka, Philippe, Guy, Frédérique, Yann et d’autres Français, Croates ou Serbes. Jasminka a passé une grande partie de son enfance à Banja Luka mais elle est venue s’installer à Mulhouse pendant la guerre. Elle y vit maintenant depuis quatorze ans. Elle a deux appartements sur la presqu’île de Murter et vient y passer quinze jours. Nous nous y rendons en voiture après avoir laissé le vélo et quelques affaires chez ses parents à Tribunj. Avant de partir, nous nous délectons d’un festin préparé par sa mère. Poivrons farcis, pivo, fromage. Je repars la panse garnie !
Je reste une journée à me reposer, le temps qu’il faut pour reprendre des forces chez Jasminka. Sa mère refuse de me laisser partir sans avoir effectué un vrai repas chez elle. Je me plie à sa volonté et l’honore de mon mieux en dévorant tout ce qui passe à portée de fourchette. Je retrouve ici l’accueil bosnien, qui n’a pas pris une ride malgré les quatorze années passées en France. Je dois rapatrier mon vélo à Murter pour partir tôt le lendemain. Mon estomac étant aussi chargé que mes sacoches, les trente kilomètres s’annoncent laborieux.
Nous passons une dernière soirée ensemble autour d’un dîner. Jasminka explique au patron du restaurant ce que je fais ici. Il revient avec un article paru le jour même. Je ne remplis qu’une colonne. Le reste de la double page est consa­cré à un article de haute importance en cette saison estivale. Après de longues expertises et contre-expertises, analyses minutieuses ou études journalistiques sérieuses, il s’avère que les hommes sont de plus en plus « vêtus » de strings sur les plages croates. Et sur ce journal, c’est donc un grand-père – ou plus précisément son derrière – à la peau flétrie par les années qui me vole la vedette en s’étalant de tout son large. Une idée vestimentaire qu’il me faudrait approfondir pour attirer davantage l’attention sur le don du sang. Mais à en croire le regard dégoûté des jeunes femmes autour de moi, je vais peut-être en rester au traditionnel cuissard. Oui, un peu vieux jeu le voyageur au grand cœur !
Le patron me laisse partir avec l’article et m’offre également une petite fiole d’alcool maison. D’après l’odeur, je pourrai m’en servir pour allumer un feu en cas de pénurie de gaz.

La route reliant Zadar est sans relief. J’effectue quelques détours à travers champs, sur des chemins qui se font de plus en plus étroits, de moins en moins cyclables. Moi qui souhaite éviter la circulation, me voilà servi ! La campa­gne prend alors un air de Bosnie. Quelques terrains sont minés, d’autres sont envahis par des décharges sauvages. Certains disent que ce pays est propre. Le rivage l’est, mais pour ce qui est du reste… La côte croate, fameuse, splendide, touristique, ne ferait-elle que cinq kilomètres de large ? Amis touristes, ne vous éloignez pas de la route principale, vous risqueriez de découvrir la Croatie sous un mauvais jour…
Zadar est une ville plus petite que Split et j’arrive rapidement en son centre. Je déjeune au pied de l’église Saint-Donatus et de la cathédrale de Saint-Anastasia, les deux sites majeurs de la ville dressés côte à côte. De vieilles tisseuses y exposent leurs chefs d’œuvre.

L’étape de demain s’annonçant extrêmement difficile, je décide de l’écourter en rejoignant Obrovac dès ce soir. Chemin faisant, j’aperçois au loin la montagne de Velebit, dont une partie est classée dans le Parc national de Paklenica. Plus je m’approche, plus elle me paraît infranchissable. Un immense mégalithe qui semble avoir été épluché se dresse devant moi. Les morceaux les plus tendres ont été érodés. Seuls restent des rocs durs, puissants, taillés à vif et érigés vers le ciel. Une montagne coupée au couteau. Infranchis­sable disais-je. Elle fait le bonheur des amateurs de trekking, pas forcément celui des cyclistes. Et pourtant, il me faudra la gravir demain.
Après Krusevo, j’atteins un petit col culminant à 208 mètres d’altitude. Je subis une grosse baisse d’énergie. Les jambes ne fonctionnent plus, je ne suis pas motivé, et je digère encore le repas de la mère de Jasminka… Pour ne rien arranger, je me retrouve brutalement nez à nez avec ce monstre de roc qui culmine à 1757 mètres. Malgré plus de quatre mille kilomètres déjà enregistrés au compteur depuis Ljubljana, cette montagne me fait peur. Je m’endors à ses pieds, sur les berges de la rivière Zrmanja, en attendant de l’affronter demain.

Je n’ai donc plus le choix, il me faut traverser la montagne de Velebit. Le début se déroule dans un no man’s land. Nous sommes sur une ancienne ligne de front impor­tante, la montagne est minée. Le bitume laisse place à un chemin là où l’autoroute pénètre dans la montagne. Le décor devient féerique. Les arbres abandonnent peu à peu le terrain. Seuls quelques uns, symboliques mais résistants, se retrou­vent piégés entre deux rochers. Je peux toucher la montagne. Je suis en tête à tête avec le roc, brutal et féroce. Chaque nouveau virage est une surprise et me fait pénétrer davantage dans un univers sauvage. Coup de pédale après coup de pédale, je me sens dévoré par ce monstre immuable.
Le vélo s’élève, les nuages s’abaissent. Rencontre des deux éléments. La pluie est encore fine mais le brouillard est épais. Il est 10 heures du matin, il fait déjà nuit. Moi qui ne veux pédaler que de jour pour profiter pleinement des paysa­ges, me voilà contrarié ! L’orage arrive. Le ciel ténébreux gronde. Les éclairs traversent cette purée à grand-peine. Leur lumière est réfractée à l’horizontale par les nuages, me plongeant dans une atmosphère apocalyptique. La pluie s’intensifie brutalement. Elle me cingle le visage avec violence, me faisant gémir de rage et de douleur. J’aperçois par bonheur un Tulove grede, abri en béton armé utilisé par les soldats durant la dernière guerre. Je consens à m’y réfu­gier. Dehors, c’est le déluge. Les éléments sont démontés, la nature étale toute sa vigueur. La pluie tombe à verse, soufflée par de violentes bourrasques. Le brouillard de déplace à grande vitesse, laissant apparaître un décor mystérieux, voluptueux ou féroce selon. Tout dépend de l’étendue de la vue qui m’est laissée : simplement le chemin, ou bien les pentes douces et herbues, ou encore plus loin les pics aiguisés et nus.
Je reste recroquevillé sous mon abri de fortune plus d’une demi-heure, bénissant le blockhaus et tremblant à chaque grondement… Il pleut encore lorsque je repars sur le chemin transformé en torrent. Je zigzague entre les berges de la piste, mes roues s’enfoncent dans les graviers charriés par les eaux. Opiniâtre, je les extirpe avec peine et pagaie dur pour remonter le courant. Après vingt trois kilomètres de galère, j’atteins le sommet à 1044 mètres d’altitude. La déli­vrance ? Pas vraiment…

La descente est périlleuse. Le froid ronge mes doigts nus. Mon corps entier est paralysé, concentré à conserver le peu de chaleur qu’il produit. Il me faut freiner violemment pour éviter la chute, ou pire la crevaison, une réparation n’étant certainement pas envisageable tant je suis pétrifié par le froid… J’atteins tout de même la vallée et retrouve un hôtel réservé par la Croix rouge à Gospic. J’y prends une douche, la plus appréciée de ce périple. Je reste de longues minutes sous l’eau chaude pour retrouver une chaleur convenable, tel un poulet que l’on décongèle. La chair de poule, je reprends forme peu à peu.

Je rencontre ensuite Vlado, le directeur de la Croix rouge, et Rose, sa traductrice. Deux journalistes se joignent à nous. Rose m’explique qu’aujourd’hui a été la pire journée de l’été. Je la crois sur parole ! Nous passons une brève soirée ensemble alors que dehors le déluge se poursuit. Je ne mets le nez dehors que pour la photo journalistique, avant de m’effondrer dans mon lit, terrassé par la fatigue.

Avant de reprendre la route, Vlado me conduit à Smiljan, hameau situé à cinq kilomètres à l’ouest de Gospic. Là, nous visitons la maison natale de Nikola Tesla transfor­mée en musée. Ce Croate de génie a inventé l’électricité, ou du moins le courant alternatif, ainsi que sept cents autres inventions, comme les lumières fluorescentes, la radio… Un homme de lumière qui éclaire notre quotidien.
Malheureusement cette visite ne me donne pas plus de jus. Dans un climat identique à celui d’hier, je parcours avec lenteur les quarante kilomètres pour rejoindre Korenica. La motivation n’est pas au rendez-vous. Les jambes sont lourdes, l’énergie m’a faussé compagnie. En haut de l’unique col de la journée, plusieurs plaques commémoratives jalon­nent la route. L’une d’entre elle est coiffée par un casque bleu. La plupart datent du 4 ou du 16 août 1995. Cette époque correspond à la fin des combats dans la région. Les lacs de Plitvice ont été convoités par l’armée serbe pendant quatre années, et finalement libérés le 6 août 1995.

J’arrive à Korenica en début d’après-midi. Là encore, la Croix rouge m’a réservé une chambre. Hôtel trois étoiles cette fois-ci. J’apprécie ! Un groupe de Français débarque en même temps que moi. Tous râlent, sont mécontents, se plaignent pour des futilités. J’ai honte. L’hôtesse d’accueil reste de marbre, ne comprenant rien à toutes ces vocifé­rations. Une fois que chacun se disperse dans les chambres en grommelant, je me présente au comptoir pour prendre ma clef. Je lui fait comprendre que je ne suis pas du groupe, et m’excuse pour le comportement de mes concitoyens.
« Ce n’est pas grave. Vous savez, nous sommes habitués avec les Français ! »
Plus tard, je rencontre Anita Ugarkovic, responsable du don du sang et de mon accueil ici. Sa fille Ana l’accompagne. Leurs sourires me réchauffent le cœur. Anita sait que j’ai fait le détour jusqu’ici pour visiter le Parc national des lacs de Plitvice, situé à quelques kilomètres de là. Créé en 1949, il s’agit du plus vieux Parc national de Croatie. Trente ans plus tard, il fut classé au patrimoine mon­dial de l’humanité par l’Unesco. Anita m’offre un billet d’entrée. Un cadeau que j’apprécie au plus haut point et que j’ai plaisir à honorer le lendemain.

Sur place, un bus me conduit au lac supérieur. Je me détache rapidement du groupe de visiteurs qui m’accompagne pour me retrouver seul. Enorme privilège en plein mois d’août, dans un des sites les plus touristiques du pays. Ce parc m’avait déjà fasciné il y a trois ans lors de mon premier passage en Croatie. Le même sentiment m’envahit aujourd’hui. Il est constitué de seize lacs qui se rejoignent par des jeux de cascades ondulants et mélodieux. Le bruit de mes pas sur les pontons de bois est couvert par celui de l’eau courant et chutant d’un étage à un autre. Le chemin s’enfonce parfois dans la forêt. Les hêtres majestueux s’élèvent haut dans le ciel pour puiser la lumière. Ajoutés aux charmes, leurs feuilles me protègent de la pluie et offrent un mélange de jaune et de vert somptueux. Puis les lacs réapparaissent, et la mélodie des cascades me berce de nouveau. Elles chantent à mes oreilles. Je rêve éveillé.
L’eau est d’une limpidité incroyable. Il est aisé de voir le fond des lacs lorsque la profondeur ne transforme pas la transparence de l’eau en un bleu d’une pureté inégalable. Des branches mortes sont prisonnières des eaux cristallines, fossilisées par une fine pellicule de dépôt de calcaire qui formera plus tard le travertin, condamnées à rester là pour la nuit des temps. Autour, les truites se meuvent avec légèreté à la recherche de nourriture, et leur ballet virevoltant exprime toute la liberté du mouvement en trois dimensions, quoique cloisonné par la lisière et la surface des lacs. Je ne croise per­sonne pendant les deux premières heures de la visite. Je déambule seul de cascades en cascades, de lacs en lacs. Un moment de bonheur profond, de quiétude, d’émerveillement solitaire.
Un bateau me fait traverser le plus grand lac. Les tou­ristes sont plus nombreux de l’autre côté. Le soleil les a décidé à venir. La partie basse du parc m’apparaît plus écla­tante encore que celle du haut. Les cascades sont innombra­bles, omniprésentes, de toute taille et de toute forme. Chacune a sa mélodie, sa personnalité propre. Mais la traver­sée de certains pontons devient périlleuse lorsque l’on croise des groupes de touristes italiens. Il est prudent de ne pas jouer des coudes sous peine de tomber sur plus fort que soi. La baignade étant interdite, méfiance ! Après cinq heures de déambulation, ma visite se termine à la cascade de Viliki, la plus grande de Croatie avec ses soixante dix-huit mètres.

Je quitte ce paradis terrestre avec des images et des mélodies plein la tête. Selon moi, ce Parc national est le plus beau site des Balkans, et certainement un des plus beaux d’Europe. Il est hors du commun sur plusieurs points. La forêt mystérieuse, les lacs d’une couleur irréelle, des cascades envoûtantes, l’état de préservation exceptionnel. Les pan­neaux à l’entrée et sur les tickets sont clairs : il est interdit de tout faire, excepté de prendre des photos, de marcher sur les sentiers balisés et de se laisser porter par la magie de la nature. Et une fois ici, vous n’avez envie de transgresser aucune de ces règles, par respect pour ce merveilleux cadeau venu on ne sait d’où… Beaucoup parlent de Dubrovnik ou de Split comme des sites incontournables en Croatie. Oui, ce sont des villes plaisantes. Mais Plitvice c’est autre chose. Un site exceptionnel à ne négliger sous aucun prétexte lors d’un passage dans ce pays. Et même pendant l’hiver, les Croates m’ont affirmé que l’endroit était splendide lorsqu’il était couvert de neige, et lorsque les cascades se transformaient en sculptures de glace.

Le lendemain, Ana m’accompagne sur le premier kilomètre, jusqu’à son lieu de travail. Je continue seul. Après cette journée sans vélo, j’ai retrouvé la forme de mes vingt ans. J’avale les montées sans difficulté. A Otocac, je décide de bifurquer vers l’ouest pour trouver plus de tranquillité sur une route étroite et sinueuse. A ma grande surprise, je constate que le trafic s’est densifié. Que diable font tous ces Croates sur cette route de montagne ?

La réponse me vient quelques kilomètres plus loin lorsque j’arrive à Kresno. Je crois qu’il s’agit d’un mariage ou d’un enterrement. Mais je constate que ce sont des milliers de voitures qui sont ici. Nous sommes le 15 août, jour saint. Les Croates célèbrent la vierge Marie. Et il se trouve que dans la région, c’est la petite église de Kresno, perdue dans la montagne, qui fait office de sanctuaire. La curiosité l’emporte sur la raison, je décide de m’y rendre moi aussi. Au prix d’un terrible effort dans une montée de deux kilomètres, j’arrive au lieu saint. La chapelle avale une quantité phénoménale de chrétiens. Ils sont plus de dix mille à être venus aujourd’hui, preuve de la foi très profonde de ce peuple. La route est bon­dée, il n’y a même pas de place pour que je puisse me faufiler à vélo. Je suis prisonnier du bouchon, un comble pour un cycliste ! Après la chapelle, j’arrive à une piste. Je n’ai jamais vu tant de monde sur un chemin ! Les voitures sont garées le long de la route sur plus de dix kilomètres. Je suis venu cher­cher la tranquillité dans cette montagne, je me retrouve pris dans un bain de foule inimaginable.
Je continue mon chemin et atteins le col d’Oltare, à 1018 mètres d’altitude. Surprise éblouissante : alors que je m’échappe tout juste de la forêt, une montagne dénudée baigne ses racines dans la mer Adriatique. L’île de Prvic, le nu dans toute sa splendeur. J’en reste bouche bée pendant de longues minutes. Le temps de prendre une photo, un jeune m’interpelle pour me vendre de la marijuana. Je lui montre mon vélo en rigolant, lui faisant comprendre que ce n’est pas le moment. Son ami est plié de rire et lui explique que je n’ai pas le profil type du fumeur de ganja ! En voilà un qui a le contact facile !
Après cet intermède amusant, je me régale d’une descente de vingt cinq kilomètres ponctuée par des pentes à 15 %. Je dois descendre les 1018 mètres de dénivelé qui séparent la mer du col. Un délice. Je m’arrête maintes fois pour admirer la côte, et spécialement les îles de Prvic et Krk. Complètement pelées, elles ne sont que rocher. Ici, l’eau et la pierre s’affrontent avec une force sauvage et une tranquillité déconcertante. Ces îles semblent avoir été posées comme des sculptures au milieu d’une mer saphir. Entre elles, la mer se confond avec le ciel ; la ligne d’horizon disparaît dans le néant.
A Senj, je rencontre Zvonka, la directrice du don du sang. Elle ne parle pas un mot d’anglais et est timide. Nous passons plus d’une demi-heure à nous regarder sans pouvoir communiquer. Par chance, un plat de calamars fait diversion en attendant que Daniela nous rejoigne. Une fois arrivée, la jeune femme détend l’atmosphère grâce à son parfait anglais, son sourire charmeur et son décolleté affriolant. Elle travaille à l’office du tourisme de Senj et me fait visiter la ville, spécialement son château, vestige des ancêtres des peuples montagnards d’Herzégovine : les Uskoks. Ces guerriers ont combattu aux côtés de Petar Kruzic pour préserver la forte­resse de Klis des assauts menés par les Turcs. Lors de sa mort le 12 mars 1537, ils durent se regrouper à Senj. Dès lors, ils ne cessèrent d’attaquer les Turcs et les Vénitiens, leur causant d’énormes pertes. Ce n’est qu’en 1624 que la flotte alle­mande réussit à les vaincre, mettant fin à cette civilisation.
Leur bravoure fit de ce peuple hors du commun un mythe, et c’est pourquoi il restera à jamais présent dans le cœur des Croates. Les guerriers Uskoks ont animé la période historique la plus glorieuse du pays, n’ayant pas peur de se battre ni de mourir pour défendre leur peuple. Ils sont aujourd’hui honorés dans de nombreuses chansons folklori­ques, pour que leur épopée perdure. Et lorsque Daniela me parle d’eux, je ressens chez elle une certaine exaltation mêlée à une nostalgie, comme si elle regrettait que ses contempo­rains ne soient plus aussi vaillants ni vigoureux…

En quittant la ville, je passe devant le panneau indi­quant le quarante cinquième parallèle. Je suis à équidistance du Pôle nord et de l’Equateur. Je mets le cap sur le Pôle nord. Après une étape rendue pénible par la circulation dense, j’arrive à Rijeka. Grosse ville portuaire. J’y effectue une brève action médiatique avant de me rendre en ville.
17h24. Le train en provenance de Ljubljana s’arrête sur le quai numéro trois. A son bord, Tina et son vélo ! Je revois mon amie allemande avec grand plaisir. Les cinq cents kilomètres de pluie qu’elle avait fait avec moi aux antipodes ne l’ont pas découragée. Elle revient ici pour découvrir l’Istrie et la Slovénie.

Nous nous rendons à la vieille ville, située à environ cinq cent soixante dix marches d’escalier au-dessus du port. Taillé dans le marbre, Jean-Paul II nous y attend. La statue pontificale se dresse devant l’église, en hommage à sa visite en juin 2003. Le mot « dresse » n’est d’ailleurs pas réelle­ment adapté, il était déjà bien voûté à cette époque…

Nous commençons la journée par une montée de huit kilomètres pour échapper à la circulation côtière harassante. Nous sommes perchés à Kastav. Puis nous redescendons à Opatija. A sa sortie, le village de Icici nous souhaite bonne route. En fait, une longue montée éprouvante. Les douze premiers kilomètres s’effectuent sans trop de souffrance, même si c’est avec peine. Mais ensuite, la pente est trop raide, il nous faut pousser le vélo. Tina est inquiète car elle croit qu’elle me ralentit. J’essaye de lui expliquer que je ne marcherais pas plus vite en étant seul. Elle se rassure lorsque nous constatons que derrière nous deux Autrichiens poussent leurs vélos sur nos traces. Les bras et les reins sont doulou­reux. Nous gravissons des pentes de plus de 20 %. Au som­met, nous culminons à près de mille mètres d’altitude. Nous venons de grimper le dénivelé que j’avais dévalé avec délec­tation deux jours auparavant.

La journée n’est pas terminée pour autant. Après une descente rapide, se présente un parcours exigeant constitué de courtes montées extrêmement pentues. Encore une fois nous devons pousser. Tina a le don de m’accompagner pour les étapes les plus difficiles de mes tours. En Nouvelle-Zélande c’était la pluie ; ici ce sont des murs infranchissables. A chaque pays ses plaisirs ! Finalement nous arrivons rompus à Pazin où nous nous endormons dans un champ de maïs.

Nous arrivons à Porec à 8 heures le lendemain. Le port est encore calme, nous permettant de profiter pleinement de son charme. Peu à peu les quais se remplissent. Nous levons les voiles à 10 heures en direction du nord. La route est plus encombrée qu’il y a deux heures. Ce bout de Croatie subit la forte influence italienne due au fait que l’Istrie appartenait à l’Italie de 1918 à 1947. Ainsi, l’italien est couramment parlé par la plupart des Istriens et tous les panneaux sont écrits dans les deux langues. C’est pourquoi de nombreux Italiens viennent passer leurs vacances ici. Ce dernier point est capital pour notre condition de cyclotouriste. Mettez des Croates et des Italiens sur la même route, et vous obtenez une des voies les plus dangereuses d’Europe. La sortie de Porec est donc périlleuse. Notre souffrance débute alors, et durera jusqu’à Piran, à soixante dix kilomètres de là, en Slovénie. Je prends la tête de notre binôme. Mais Tina n’a pas de rétroviseur, elle est moins large que moi, plus timide et n’a pas de drapeau. Je passe derrière elle : la situation s’améliore nettement. Dès lors, la plupart des automobilistes se voient contraints de ralentir, et même de s’arrêter derrière le convoi exceptionnel que nous formons. Chaque marque supplémentaire d’attention de leur part me fait jubiler. A croire que le mécontentement des uns donne le sourire aux autres !
Nous allons jusqu’à la pointe de l’Istrie, à Savadrija – Sabror en italien. Nous trouvons la tranquillité dans des chemins de pierres, sur des terrains avec vue sur la mer que des promoteurs immobiliers s’arrachent. En face de nous, l’église de Piran nous annonce la Slovénie. Le passage de frontière se fait sans encombre. Nous sommes de retour en Union européenne !

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