Chapitre 9 : Slovénie ma bien aimée !


Chapitre extrait du livre « Ballade cyclobalkanique » relatant mon voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Epuisé

Ballade cyclobalkanique, récit d'un voyage à vélo en ex-Yougoslavie

Après tout ce temps passé, je suis anxieux à l’idée de revenir en Slovénie. Ce pays me plaira-t-il toujours autant ? Je crains que tout ce que j’ai vu et vécu pendant deux mois rende la Slovénie plus fade que lorsque je l’ai quittée. Mais il n’en est rien. La frontière franchie, je retrouve avec joie ce pays. Tina le découvre. Ses collines vertes, ses belles et gran­des maisons blanches et fleuries, ses panneaux solaires, ses femmes séduisantes.
La ville de Lucija est située sur la côte slovène longue de cinquante kilomètres à peine. Exténués, nous posons nos bagages au vaste camping. Exténués car l’étape a été particu­lièrement exigeante. Exténués aussi car nous n’avons pas vraiment récupéré de l’étape d’hier. Mais exténués surtout par les automobilistes croates et italiens qui n’ont aucune éducation à la conduite prudente. Pour couronner le tout, je souffre d’une indigestion depuis ce matin. Je n’ai rien pu avaler de la journée et m’en trouve affaibli. Espérons que le repos de la nuit améliorera mon état…

Justement, parlons-en de cette nuit. Nos voisins de tente, des idiots du pays, prennent plaisir à parler à haute voix jusqu’à une heure du matin. Un agent de la sécurité se trouve à leurs côtés et ne dit rien. En fait si, il parle… avec eux, aussi fort si ce n’est plus. Je sors de la tente pour expliquer à ces jeunes notre désir de dormir. Ils s’en moquent éperdu­ment. Je me tourne vers l’agent de sécurité et lui demande pourquoi il est payé. Il me dit que si je ne suis pas content, je n’ai qu’à partir… Le sans gêne de ces Slovènes est ahurissant. Ils boivent à la santé des étrangers jusqu’à une heure du matin, nous brocardant de sarcasmes en tout genre, avec la bénédiction du gardien des lieux qui finira par aller se coucher loin de cet endroit incommode.
Il m’est impossible de dormir. Exaspéré, je me lève à 5 heures. Je pose comme par hasard mon réveil au pied de la tente de nos voisins. Il n’a jamais tant sonné que ce matin. Nous nous appliquons à faire beaucoup de bruit en empa­quetant nos affaires. Mes fourchettes et couteaux s’entrechoquent avec ma popote, alors que je secoue maintes fois ma toile de tente, la nettoyant de toute l’animosité accu­mulée pendant la nuit… Tina et moi ne nous comprenons pas : nous devons parler très fort pour nous entendre.
Pour les touristes, la nuit n’est pas faite pour dormir ; pour les voyageurs, l’aurore annonce le réveil. Incompatibi­lité des mœurs. Deux mondes séparés par le théorème suivant : quand le Slovène est bruyant à minuit, le Français l’est encore plus à cinq heures.
Alors que nous nous apprêtons à partir, un nouvel agent de sécurité vient remplacer celui qui nous avait dédai­gnés. Déception. J’aurais tant voulu plier nos bruyants voisins dans leur tente. Je leur laisse simplement un mot doux, leur expliquant qu’ils ont gagné le prix des personnes les moins sympathiques que j’ai rencontrées pendant ce tour. Médaille d’or avec une longueur d’avance sur tous les autres imbéciles déjà croisés, peu nombreux il est vrai. Quant au camping de Lucija, il convient à ceux qui ne souhaitent pas dormir.

Nous visitons la ville de Piran au charme certain. Le port est dominé par une église orthodoxe. L’étroitesse des ruelles ne permet pas à deux vélos de se croiser. Les façades aux couleurs vives stimulent les pupilles.
A la sortie, nous nous retrouvons sur une route étroite et dangereuse. Une file continue de voitures nous double, nous comprimant entre leur carrosserie et la barrière de sécu­rité. Un Slovène nous fait signe qu’une piste cyclable se cache à notre droite derrière les roseaux, alors que l’automo­biliste précédent nous avait simplement fait un bras d’honneur en guise de renseignement. Chacun est libre de s’exprimer comme il l’entend…

Quelques mètres plus loin nous sommes en sécurité sur la piste cyclable D-8, reliant Piran à la frontière italienne. Elle est parfaitement bien aménagée. Lorsqu’elle ne longe pas l’autoroute, elle traverse des campagnes silencieuses. Le revêtement est d’excellente qualité, les panneaux d’indication clairs. Un réel bonheur cyclopédique. Ces aménagements cyclables démontrent la volonté de promouvoir ce moyen de locomotion. Je n’en ai pas vu d’aussi bons depuis Maribor… en Slovénie !

Après avoir traversé Koper, nous prenons la direction de Trieste. Pourquoi Trieste ? Tina n’est jamais allée en Italie et se disait que ce serait l’occasion pour elle de s’y rendre. Cette idée ne m’enchante guère. Je connais déjà l’Italie du nord pour l’avoir traversée à vélo durant le tour d’Europe. Il ne s’agit pas du meilleur endroit pour rouler. Et la carte confirme cette appréhension. Je ne peux y lire qu’un enche­vêtrement d’autoroutes. Où sont les petites routes au milieu de tout ce rouge ? J’ignore si c’est dû à mon état de fatigue général ou bien à la faculté de persuasion de Tina, mais j’ai cédé à sa volonté.
Nous nous jetons dans la gueule du loup. La piste cyclable se termine exactement à la frontière. Faites vos jeux ! La pluie nous arrose. Triste Italie. Nous nous engouf­frons dans les bouchons jusqu’à Trieste, puis dans un entrelacs de ponts, viaducs et autoroutes. Je reconnais là l’Italie, le seul pays où je me suis retrouvé à vélo sur une autoroute, à Padoue en 2004 ! La végétation est luxuriante, mais différente de celle de Slovénie. Le vert éclatant est rem­placé par le marron gris. Les troncs d’arbres sont des pylô­nes en béton armé ; les lacs des cuves de raffinerie ; le liber et l’aubier des autoroutes, la sève des voitures ou des camions. Pourquoi ai-je accepté ce détour, sachant pertinemment ce qui nous attendait ? L’obsession est de trouver le chemin pour sortir de là avant de pénétrer au coeur de la jungle urbaine. Non pas là, c’est l’autoroute ! Demi-tour. Finalement nous trouvons une route paisible et longeons la montagne qui sert de frontière. Nous finissons par y monter. En haut, la vue panoramique sur la ville est peu engageante. Après dix-neuf kilomètres passés en Italie, nous retrouvons la Slovénie. On s’en est plutôt bien tiré !

Nous poursuivons notre route en direction du système karstique slovène, un des plus grands au monde. A Divaca, une profonde doline nous offre une mise en bouche de ce qui nous attend pour les prochains jours. Des parois abruptes la délimitent. Des arbres se sont enracinés au fond il y a des centaines d’années… Plus loin nous pouvons voir l’entrée de la grotte de Skocjan, dont une partie est classée à l’Unesco. Elle renferme la salle souterraine la plus grande au monde. Je l’avais visitée il y a trois ans. Impressionnant !

Après une nuit passée en compagnie des limaces, nous nous laissons glisser le long de la rivière Reka. Dix kilomètres de grande tranquillité avant de rejoindre la route numéro 6. La circulation s’intensifie. Curieusement, la majo­rité des automobilistes sont allemands. La route est ainsi plus sécurisante que celle de Porec, composée quasi exclusive­ment d’Italiens et de Croates.
Une montée de dix kilomètres nous conduit à Piva. Tina souffre de son poignet droit. Elle pense que c’est la fati­gue musculaire due à la première étape – où nous avions poussé nos vélos. De mon côté, je pense qu’elle s’est cassé le scaphoïde, le petit os du poignet. Elle passera une radio à la fin de son tour, mais cela est peu encourageant pour la suite.

Postojna nous accueille à 10 heures. Fin de l’étape. Nous attendons une invitée de marque. C’est à 11h30 que notre équipe s’agrandit. En effet, ma mère a trouvé le chemin pour venir jusqu’ici et nous rejoint radieuse ! Elle passera dix jours de vacances en Slovénie et nous partagerons les bivouacs et quelques visites touristiques. Un bonheur de la voir ici, d’autant plus que cela permet à Tina de se délester de ses bagages. De mon côté je garde tout mon chargement sur mon vélo. Mes sacoches et mes vingt kilos font partie de mon identité. Un cyclovoyageur sans bagage, c’est comme un Gaulois sans glaive !

Le trio ainsi formé, nous nous rendons au lac de Cerknika. En voiture la perception est différente, le voyage aussi. Je n’en prends conscience qu’une fois perdu dans la forêt, empêtré une nouvelle fois dans un réseau de chemins, tous semblables les uns aux autres mais conduisant à des lieux différents… Après plusieurs kilomètres, une maison. A la porte, une vieille dame. Que fait-elle ici, perdue dans la forêt ? Drôle d’endroit pour bâtir une demeure. Elle nous indique le chemin à suivre. Plus loin, encore un Slovène. Il est surpris de trouver des touristes ici. Il parle italien, anglais, allemand et slovène, au choix. Nous optons pour la version allemande. Il nous indique le chemin.
Nous dominons enfin le lac qui est une curiosité de Slovénie. Il a la particularité de changer de niveau suivant les saisons. En fait, il s’agit de la partie visible d’un lac souterrain plus conséquent. Vu d’en haut, nous pouvons admirer une vaste plaine inondable, où sont disséminées des flaques épar­ses. Nous distinguons le coeur du lac au pied de la montagne. Une fois en bas, nous faisons le tour de cette vaste zone. En traversant les villages, je reconnais le charme de la campagne slovène avec sa propreté exemplaire, ses granges si particu­lières, sa verdure et les fleurs aux balcons de chaque maison. Tout est là, comme en juin. Campagne immuable malgré le temps qui passe, les saisons qui s’endorment et renaissent.

Nous consacrons notre matinée du lendemain à la visite de la grotte de Postojna. Avec ses vingt kilomètres de galeries souterraines, c’est la plus grande de Slovénie. Cette partie du pays est un gigantesque gruyère. Les galeries for­ment un dense réseau souterrain réparti sur plusieurs étages. Elles ont été créées il y a des millions d’années lorsque la mer recouvrait toute cette surface. La mer s’étant retirée, les rivières l’ont remplacée, affinant ce travail d’orfèvre.
Les galeries s’étendent sur trois niveaux. Environ cinq kilomètres sont ouverts aux visiteurs. Les deux premiers se font à bord d’un train. Nous sommes immédiatement plongés dans un univers étrange de stalactites et de stalagmites. Le train file entre ces vestiges datant de huit à cent mille ans, frôle les rochers de tous les côtés. Attention à la tête, atten­tion aux épaules aussi. Il s’affole dans les virages, ça va vite ! Il nous dépose et une guide nous explique l’histoire géologi­que de ces grottes. Nous la suivons ensuite sur plus d’un kilomètre dans des galeries sublimes. Jamais l’homme ne pourra égaler la nature dans la magnificence et la grandeur. Il ne peut qu’essayer de l’imiter et se contenter de mettre en valeur ce trésor. Après une heure et demie, la visite se termine. Notre guide clôt son commentaire en nous invitant à prendre nos derniers clichés avant l’arrivée du train. Remarque surprenante de sa part puisque, comme indiqué sur de nombreux panneaux, il est strictement interdit de prendre des photos dans la grotte…
Nous retrouvons le grand air. Il fait chaud. Après un long moment passé à huit degrés Celsius, les vingt degrés sont chaleureusement accueillis !

Il est 11 heures. Nous voulons rejoindre Ajdovscina situé à trente kilomètres de là. Sur notre route, le château de Predjama s’agrippe à une falaise abrupte. Encastrée dans le calcaire, la forteresse paraît invulnérable. Le cadre est somptueux. Il rappelle les contes de fées de notre enfance. Nous y laissons ma mère qui nous retrouvera en fin de journée.
La route s’enfonce ensuite dans une forêt. Jolie hêtraie dont les racines sont prises au piège des rochers de calcaires blancs. Il n’y a pas d’étage intermédiaire entre la strate muscinale et la strate supérieure. L’atmosphère est à la fois ouatée et mystérieuse. D’étranges créatures nous surveillent peut-être derrière l’un de ses rochers… Jolie forêt aussi car il m’est enfin possible d’y pénétrer sans craindre de voler en éclats sur une mine. Après les deux mois de voyage en ex-Yougoslavie, le réflexe est encore à la méfiance.

Ajdovscina se situe dans une plaine. Il n’est que 15 heures lorsque nous y arrivons. Nous décidons de pour­suivre notre route jusqu’à Kanal. Nous évoluons dans une plaine viticole tandis qu’une imposante montagne nous domine à droite. A l’entablure des reliefs, d’agréables villa­ges nous saluent. Tina et moi sommes sous le charme de la Slovénie. J’en suis encore plus amoureux qu’au départ.

A Nova Gorica, ville frontalière de l’Italie, nous buvons un verre avec Jure. Je l’ai croisé à Peljesac, près de Dubrovnik. Il était à vélo avec sa compagne tandis que, anéanti par la chaleur, je cherchais un camping. Nous avions échangé deux mots, juste le temps pour lui de me dire qu’il habitait à Nova Goricia, et pour moi de lui dire que j’y serais autour du 20 août. Il nous conduit à la sortie de la ville, près du pont qui enjambe la Soca. Ce monument fut construit en 1905 par des Autrichiens. Un monument dis-je, car il repré­sente le plus grand arc à claveaux en pierre de taille du monde. La voûte ainsi constituée s’étend sur quatre-vingt cinq mètres. Cet ouvrage enjambe la plus belle rivière du pays et affiche avec orgueil l’ingéniosité de ses constructeurs.

Nous longeons la rivière, subjugués par sa couleur émeraude surréaliste. Cela fait la troisième fois que je roule sur cette route, et le même plaisir m’envahit invariablement malgré la circulation dangereuse. Nous arrivons à Kanal après vingt kilomètres. Ma mère est au rendez-vous. Nous nous installons au camping près de la rivière Soca. Le cadre est d’une sérénité séduisante. Un autre pont en pierre d’un seul arc l’enjambe à plus de quinze mètres de haut. De jolies maisons colorées sont agrippées à la falaise de calcaire. Un édifice religieux – une église orthodoxe en l’occurrence – couronne le tout et apporte une harmonie parfaite à ce tableau d’une tranquillité apaisante. Toute l’atmosphère des Balkans est concentrée ici, de part et d’autre de la rivière.

Le lendemain, nous poursuivons notre route le long de la Soca qui a creusé au fil des millénaires une vallée encais­sée. Parfois, quelques trouées nous permettent d’entrevoir notre futur terrain de jeu : les Alpes Juliennes, imposantes, raides, âpres. La vision de cette montagne ne dure que quelques secondes mais reste stupéfiante. Il nous faut y aller…

« La suite s’annonce somptueuse, m’exclamai-je.
– Et difficile », me rétorque Tina, toujours lucide.

Most na Soci est un site paradisiaque. Le village s’est implanté là où la rivière s’élargit en un superbe lac artificiel. Le bleu de l’eau et le vert de la montagne environnante se marient à merveille.
Après Tolmin, nous empruntons un chemin pour échapper à la circulation. Je subis la quatrième crevaison du tour. Evidemment, j’extirpe de mon pneu arrière un morceau de verre ! Je répare au pied de quelques pics alpins, cette fois nettement plus visibles et imposants.
A partir de Zaga, la Soca se dirige brutalement vers l’est. Nous la suivons sur un parcours accidenté. Finalement, nous arrivons à Bovec, au pied du Parc national du Triglav que nous traverserons demain. Nous comptons sur une nuit qu’il nous faut la plus reposante possible. En effet, nous avons plus de mille mètres de dénivelé à avaler dans les trente prochains kilomètres.

Au réveil, nous nous jetons dans la gueule du loup. La route s’encastre entre deux montagnes. Nous sommes littéra­lement engloutis par le Triglav, le seul Parc national du pays. Pendant plus de vingt kilomètres, nous longeons sereinement la rivière Soca, la suivant dans le moindre de ses méandres. C’est après Trenta que la route s’élève brutalement. Nous sommes à environ six cents mètres d’altitude et un panneau annonce l’effort à venir. Nous devons gravir une pente à 14 % sur neuf kilomètres. Ca va être dur, très dur ! Rapide­ment, la mélodie de la Soca n’est plus qu’un souvenir. Après quelques lacets, nous ne la voyons ni ne l’entendons plus. Chaque virage est agrémenté d’un panneau numéroté indi­quant l’altitude. Le premier a le numéro cinquante. Au fil des numéros, les Alpes se dévoilent, la difficulté aussi. Après vingt-cinq virages, le col de Vrsic, enfin. 1611 mètres. Les nuages commencent à se disperser, nous laissant voir une beauté sauvage. Mais ce spectacle n’est rien à comparer de ce qui nous attend de l’autre côté. Nous entamons la descente et ses vingt-cinq autres virages. Nous nous arrêtons plusieurs fois pour profiter du panorama. La montagne est impression­nante, et j’ai du mal à comprendre comment des gens pensent la gravir en sandales. De l’inconscience qui fait du Triglav une montagne meurtrière, comme toutes les montagnes de ce type.

L’aventure se termine à Bled pour Tina. Nous sommes très déçus. Nous n’avons pas réussi à nous entendre réelle­ment sur ce tour, trop de décalage entre ce qu’elle imaginait de cette aventure et la réalité de ce que je vivais… Et puis son poignet n’arrange rien. Difficile de voyager à vélo avec un seul bras fonctionnel. Elle prend donc un train pour l’Allemagne. Après notre expérience encourageante en Nouvelle-Zélande, cette séparation est douloureuse. Ainsi va la vie, chaque voyage est autre, et les personnes évoluent aussi. Je me rends compte que ce tour m’a transformé. Le voyage était différent de celui de l’an passé, avec notamment la découverte du camping sauvage que j’affectionne particu­lièrement maintenant, alors que ma première installation à Kocevje ne s’était pas faite en toute sérénité. Et les Balkans en eux même y sont pour beaucoup. La traversée de la Croatie et de la Bosnie-Herzégovine a changé mon état d’esprit.

Pendant deux jours, j’abandonne mes activités de cyclovoyageur pour prendre celles de touriste. Ma mère, qui me suit toujours de bivouac en bivouac depuis Postojna, m’accompagne pour ces deux journées de repos. Nous allons dans un premier temps visiter les gorges de Vintgar, situées à quelques kilomètres au nord de Bled. Là, la rivière Sava a creusé une profonde gorge et se répand en cascades bruyan­tes. Le site est bien aménagé. On s’offre pour trois euros une balade paisible au-dessus de la rivière torrentueuse. Nous nous trouvons ensuite un endroit isolé dans un pré pour passer la nuit. Elle fut agitée par de fortes pluies. Le Triglav a rugi de la colère de l’orage.
Au matin nous nous rendons au lac de Bohinj. Tout d’abord, une grimpette jusqu’à l’imposante cascade de Savica. Arrivés à l’aurore, nous n’avons pas eu à payer l’accès à la cascade ni le parking. L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt ! Ensuite nous décidons de randonner dans le Triglav. N’étant pas équipés pour la marche en montagne, nous optons pour une boucle aux alentours du lac de Bohinj. La prome­nade dure tout de même cinq heures, et présente un important dénivelé. Cette marche nous a donné un aperçu de la monta­gne qui doit satisfaire l’appétit de marcheurs confirmés.
Nous repartons ensuite à Bled pour la fin d’après-midi. Aux portes du Triglav, la ville la plus touristique du pays offre aux visiteurs un éventail d’activités nature de toute sorte, du vélo au kayak en passant par le rafting, la randonnée et les visites culturelles. Son lac abrite la seule île du pays. Une église s’y dresse, dominant le lac de sa splendeur. Avec le château en arrière plan, le cadre est idyllique.

Je retrouve ma fidèle Teresa le lendemain matin pour la fin de l’aventure. La route jusqu’à Kranj suit une vallée paisible. Je m’évade ensuite en direction de l’Autriche. La montagne se dresse de nouveau devant moi. Je pédale le long de la Kokra dans un décor typique de la Slovénie. En obser­vant ses séchoirs en bois, les Kozolec – un des symboles de la Slovénie –, je constate que ce pays se modernise. Les grandes échelles en bois ont été construites jadis au milieu des prés pour sécher l’herbe en vrac. Alors que les paysans utilisent maintenant les round baller pour faner, leur utilisation a été convertie en support publicitaire. On y promeut un ordinateur portable ou un garage automobile. Reconversion réussie pour ces bâtiments agricoles !

Le long de la Kokra, j’observe à l’entrée de chaque pont des blockhaus manifestant un passé plus mouvementé qu’aujourd’hui… La frontière semblait être très surveillée.
Le premier col me fait grimper à 1218 mètres d’altitude. Aucune difficulté, ni pour grimper, ni pour passer la frontière. Je suis en Autriche. Après cinq kilomètres de descente vertigineuse, j’attaque la deuxième montée pour repasser en Slovénie. La déclivité est nettement plus raide. La Slovénie ne m’a jamais été si difficile à conquérir ! Je dois me mettre en danseuse de nombreuses fois, suant à grosses gouttes, et espérant que la frontière ne soit pas fermée, là haut ! J’ai en effet longuement hésité avant d’emprunter cette route, craignant de ne pas être autorisé à passer. La Slovénie ne faisant pas encore partie de l’espace Schengen, certaines routes ne sont pas ouvertes aux étrangers.
En guise de poste frontière autrichien, une barrière levée. Elle reste ouverte de 7 heures à 22 heures. Plus loin, au poste frontière slovène perché à 1338 mètres d’altitude, l’offi­cier me laisse entrer sans rechigner. Après une excursion de treize kilomètres en Autriche, me revoilà en Slovénie !

Logarska Dolina est une vallée glaciaire taillée en U fermée par un cirque imposant, comme toute la montagne slovène du reste. J’y retrouve ma mère. L’endroit est paisible. Les vélos et piétons sont nombreux, les voitures un peu moins. L’accès par les moyens de locomotion motorisés est payant – cinq euros pour une voiture – alors qu’il est gratuit pour les piétons et cyclistes. La Slovénie se donne les moyens de protéger son environnement. Elle applique à merveille le principe de « pollueur payeur » et offre de nombreuses alter­natives pour préserver ses écosystèmes riches et variés. Il est aisé de louer des vélos, les pistes cyclables abondent et sont en excellent état, les voitures sont surtaxées pour l’accès aux parkings… Bref, un exemple à suivre en matière de politique environnementale.
Lorsque l’on quitte Logarska Dolina, la vallée en U laisse place à une vallée en V creusée par la rivière Savinja. La topographie ne nous facilite pas la tâche pour trouver un endroit où dormir. Finalement, nous le trouvons après quinze kilomètres le long de cette rivière.

Réveil frigorifiant dans la vallée embrumée. Je pour­rais rentrer à Ljubljana aujourd’hui, mais nous sommes dimanche. Je préfère terminer le périple un jour ouvré. Il est 9h30 lorsque j’arrive à Kamniska Bistrica où ma mère m’attend déjà. Fin de l’étape. Nous passons la journée ensemble à vagabonder sur le plateau de Velika Planina où nous croisons pléthore de Slovènes venant de Ljubljana. A quarante kilomètres seulement de la capitale, nombre d’entre eux viennent se promener en famille dans ce décor agreste. C’est l’avantage d’habiter Ljubljana qui se situe à la fois près de la mer, de la montagne, de la campagne, du vignoble et des pays voisins.

Lundi 28 août. Dernière étape, derniers coups de pédales donnés dans les Balkans… Je quitte la vallée froide et embrumée à l’aube. Direction Ljubljana. Ce dernier effort s’effectue dans la brume. Le rideau se ferme aujourd’hui. Fin d’un voyage. Derrière moi, plus de cinq mille kilomètres, cinq pays particulièrement intéressants, des milliers de coups de pédales, une importante communication, des dizaines de ren­contres et de sourires, sincères et chaleureux, des dizaines de litres de bières avalés aussi. Devant moi, le panneau d’arrivée, le vélo au placard, le voyage bien rangé dans la tête et éter­nellement présent à l’esprit.

Le panneau Ljubljana est derrière moi. La fin arrive vite. Trop vite ? Pas nécessairement. Je suis ravi de terminer ce tour. Non pas que je sois rassasié, mais j’ai vécu ce que j’avais à vivre. Voyage riche du début à la fin. C’est une belle fin. Et sans fin il n’y a pas de début. J’arrive donc pour d’autres départs.

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