Le tao du vélo : extrait n°2


Chapitre extrait du livre « Le tao du vélo » publié chez Transboréal dans la collection « Petite philosophie du voyage »

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le tao du vélo - Julien Leblay

Le vélo transporte avec lui le concept même de voyage. Contrairement au marcheur qui est peut-être descendu du dernier bus, le cyclovoyageur vient forcément de loin. C’est d’autant plus vrai à l’étranger, où le plaisir de la rencontre se pimente de l’idée de distance. En effet, un homme qui ne parle pas la langue du pays a forcément dû pédaler longtemps pour arriver jusque-là. On l’imagine traversant des déserts ou des montagnes, sous la pluie et contre le vent, affrontant des dangers multiples, se cachant pour échapper aux bandits de grand chemin. Quel courage ! Combien de fois ne m’a-t-on pas dit que j’étais un « gringo loco » en Amérique du Sud ? Combien de sifflements m’ont encouragé en ex-Yougoslavie ou en Nouvelle-Zélande ? Inévitablement, les distances parcourues impressionnent, même si les interlocuteurs n’ont souvent aucune notion de ce que cela représente en termes de kilomètres, de temps, de dénivelé et d’efforts. Le simple fait d’être venu à vélo suffit à faire son effet, que ce soit de la ville la plus proche ou des confins du pays.
L’admiration, à tout le moins la complaisance, qu’éprouvent les locaux les amène à être bienveillants, voire déférents. Cet homme qui chevauche un vélo, il doit sortir de la cuisse de Jupiter ! En plus, c’est un Occidental : il est sûrement fou pour préférer ce moyen de locomotion à la voiture ! Folie et force habitent ce drôle de voyageur, et cela suffit pour qu’on évite de l’importuner. L’équipage suscite également de la sympathie. Alors la curiosité l’emporte sur la timidité, et les gens s’approchent, les questions fusent, la rumeur se répand comme une onde de choc dans le village. Les conversations sont parfois hasardeuses, composées de gestes et de quiproquos. Par bonheur, le vélo est un excellent dictionnaire. Si le cyclovoyageur reste parfois interdit face aux questions, le vélo, lui, sait y répondre. Est-il bien gonflé ? Il suffit de toucher les pneus. Combien pèse-t-il ? Il suffit de le soupeser. Est-il facile à manœuvrer ? Il faut l’essayer. Il est source de convoitises, de rires, de gloussements, et fait naturellement naître la complicité entre des hommes de culture et d’origine différentes. Lorsque la confiance s’est installée, l’inévitable question arrive. Le cyclovoyageur sait qu’il devra y répondre. Eux l’ont sur le bout des lèvres dès l’instant où ils ont aperçu le vélo. Ils n’ont pas osé la poser d’emblée, mais elle leur brûle la langue : quel est son prix ? Dans le monde entier, cette question s’accompagne du geste de l’index frottant le pouce, d’un clin d’œil complice ou d’une moue malicieuse. Dans n’importe quelle langue, elle est comprise du propriétaire et a le don de l’agacer ou de le mettre mal à l’aise. Pour ne pas révéler ce secret, je réponds qu’il n’a pas de prix puisqu’il s’agit de ma femme. Cette réplique fait généralement sourire, mais elle m’a valu quelques déboires avec certains qui ne comprenaient pas pourquoi je leur demandais le prix de leur épouse alors qu’ils s’obstinaient à connaître celui de Teresa.
Il arrive que des liens plus forts se nouent, et qu’on s’interroge sur la vie de l’étranger. Où dormira-t-il au soir ? Peut-être sera-t-il invité à passer la nuit dans une chaumière. Que mangera-t-il ? Un cevap ou un pachamanca s’il dîne avec une famille. Les invitations sont fréquentes, c’est un cadeau offert au voyageur solitaire : la chaleur d’un foyer, la douceur d’une nuit dans un lit, le plaisir d’une douche. Il en profite pour connaître davantage le pays, sa culture et ses traditions. Le vélo joue un rôle important dans un tel échange. Sans cet outil de communication, le voyageur repartirait tout aussi ignorant. Comme, grâce à sa bécane, il paraît plus singulier aux yeux de ses hôtes, la confiance qui s’installe amène naturellement les confidences. Les langues se délient et la rencontre apporte un velouté de connaissances, transformant l’errance en un voyage cognitif.

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