Le tao du vélo : extrait n°3


Chapitre extrait du livre « Le tao du vélo » publié chez Transboréal dans la collection « Petite philosophie du voyage »

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le tao du vélo - Julien Leblay

Ce sont les bagages – trois sacoches à l’arrière, une au guidon et souvent deux à l’avant – qui marquent l’appartenance à la famille des cyclistes globe-trotters. Ces éléments identitaires en disent long sur la durée du voyage entrepris. Quand les impedimenta sont encore rutilants et sans égratignure, on peut parier que le voyage ne fait que commencer ou qu’il était de courte durée. Au contraire, les sangles cassées, le tissu terni par le soleil et rongé aux angles inférieurs laissent à penser que le voyageur a entrepris un long périple. Certains refusent de porter des sacoches et préfèrent tirer une remorque. Question de goût, qui fait débat et risque de ne jamais être résolue, chacun ayant ses préférences et ses arguments. Personnellement, j’aime orner Teresa de lourdes sacoches. Le risque de crevaison est ainsi réduit et il est moins encombrant de porter tout sur sa monture. Lorsque je fus invité au neuvième étage d’un bâtiment communiste au cœur de Bucarest, j’eus assez de mon vélo à porter dans les escaliers sans avoir à transporter de surcroît une remorque. Enfin, je me sens en pleine communion avec ma bécane lorsqu’elle est ainsi harnachée.
Dans les sacoches se trouve la maison du cyclovoyageur, démontée en kit et rangée dans un espace réduit. Son logis diffère peu de celui du sédentaire. À tout le moins, les pièces en sont similaires. La plus vaste est représentée par la tente, de préférence autoportante, légère et avec une grande abside. La cuisine est composée d’une popote, d’un réchaud, d’une cuillère en bois, d’une fourchette, d’un couteau, de vivres et de condiments. La chambre, qui permet d’inviter un ami rencontré sur la route, comprend un matelas, un duvet et des vêtements ; les toilettes, un rouleau de papier hygiénique et une pelle ; la salle de bains une serviette, un savon, une brosse à dents et un tube de dentifrice. Rares sont ceux qui s’encombrent d’un rasoir et d’un blaireau. Le garage comprend le nécessaire de réparation – rustines, chambre à air, colle, jeu de clés, tournevis, câbles, patins de frein, rayons. Quant au salon, il n’abrite ni Playstation, ni télévision, ni ordinateur. Les manettes de la première sont remplacées par celles des vitesses et ses vibrations par celles de la tôle ondulée. À la deuxième, le cyclovoyageur préfère les paysages traversés et les rencontres humaines, plus instructifs que les informations mensongères que délivre le petit écran. La route en apprend beaucoup sur les pays traversés, et les rencontres sur l’actualité du moment, qu’elle soit régionale, nationale ou même internationale. C’est ainsi que j’ai pu suivre au jour le jour la Coupe du monde de football de 2006 lorsque je pédalais en ex-Yougoslavie. À chaque tournant, les gens me disaient « France, super ! Zinedine Zidane, super ! » Jusqu’au coup de boule final où la réplique fut différente : « France, super ! Par contre, Zinedine Zidane, pas super ! » J’ai suivi mieux que dans Voici les déboires sentimentaux de notre président lorsque j’étais en Patagonie. Enfin, Internet trouve sa place dans les nombreux cybercafés qui jalonnent la route du voyageur, en quête de mots d’affection qui lui rappellent qu’il n’a pas été oublié des siens depuis la dernière connexion. Aux paysages, aux rencontres et aux cybercafés s’ajoutent un peu de lecture – guides de voyage ou littérature locale –, des cartes, un appareil photo, une caméra, un carnet et un stylo. Certains complètent l’équipement par des pinceaux et des feuilles blanches pour brosser des aquarelles ou un enregistreur audio pour capter des ambiances.
Cette demeure ambulante peut paraître sommaire. À bien y regarder, elle est pourtant constituée de tout le nécessaire. Ce dépouillement réjouit le cyclovoyageur en partance qui trouve « l’aisance jusque dans la frugalité », comme l’écrit Yasmina Khadra. Lorsqu’il rend la clé de son appartement, il laisse derrière lui une modernité source de confort mais aussi de tracas. Il se défait des chaînes qui l’ont maintenu jusque-là, s’affranchit des carcans de la société et de ses contraintes. Finis les voisins bruyants, les factures d’électricité ou de téléphone, les crédits à la consommation, les pleins d’essence toujours trop coûteux – pas assez en réalité eu égard à la couche d’ozone ! Le studio de 30 mètres carrés se convertit en une maison d’à peine un mètre carré. La réduction du confort est le premier pas vers la liberté, qui apparaît au moment où les signes extérieurs de richesse, excepté la couleur de peau, disparaissent. « Qui n’est pas capable d’applaudir des deux mains à l’effondrement de son bien n’est pas totalement mûr pour le vagabondage. » Je nuancerais ces propos de l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson. Si le randonneur se réjouit de quitter sa maison ou son appartement, le fait de charger son vélo avec son maigre équipement le transporte dans un état extatique. Tout cela représente son bien et il lui est dès lors difficile de s’en passer. Durant l’année scolaire 2006-2007, j’effectuais à vélo les trajets quotidiens de mon appartement au collège où je travaillais, ce moyen de locomotion étant beaucoup plus rapide que n’importe quel autre en ville. En juin, je m’y rendis avec mes bagages pour rencontrer des journalistes curieux de l’aventure andine en préparation. J’avais effectué ce trajet une centaine de fois depuis le mois de septembre. Ce jour-là pourtant, il fut tout autre. Je jubilais sur mon vélo, saluais les passants, recevais des coups de klaxon amicaux. Je débordais de joie : je renouais avec mon identité de cyclonomade. Je n’étais plus un citadin qui se rendait à son travail à vélo, mais un voyageur empli de désir. Dans mes bagages se trouvait la liberté promise et déjà le bonheur m’envahissait.

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