Le tao du vélo : extrait n°4


Chapitre extrait du livre « Le tao du vélo » publié chez Transboréal dans la collection « Petite philosophie du voyage »

Disponible dans la boutique

le tao du vélo - Julien Leblay

L’entraînement est sommaire pour ne pas dire nul, car c’est après le départ que le voyageur se forge, au contact des éléments et des difficultés. Averti, il anticipe les problèmes ou les obstacles pour mieux les contourner. C’est pourquoi la diversité est grande dans les rangs des vélocipédistes, dont l’âge s’échelonne de 7 à 77 ans, et le poids de 30 à 100 kilos ou plus. N’importe qui peut s’offrir ce plaisir et y trouver son bonheur, du moment qu’il adapte son voyage à ses attentes et à ses capacités. Ceux qui redoutent la solitude choisiront la Serbie ou la Turquie plutôt que la Patagonie ; ceux qui ne peuvent faire plus de 30 kilomètres par jour iront pédaler dans des régions peuplées telles que l’Europe, certaines parties de l’Afrique ou l’île du Nord en Nouvelle-Zélande et laisseront aux adeptes des passages forcés les déserts de Chine ou de Bolivie. Au fil des kilomètres et des situations, le cyclovoyageur apprend à connaître ses limites. Certes, tous rencontrent à leurs débuts des excès de fougue qui les amènent à faire face à des situations délicates, à pédaler de nuit ou à boiter pendant plusieurs jours. Cela permet d’être plus prudent et de se doter d’une motivation robuste. Il s’agit là du meilleur atout dont est pourvu le cyclovoyageur. Plus que sa force physique, c’est son mental qui le fait avancer et lui permet de surmonter des montagnes. Pour Théophile Gautier, « ce qui constitue le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même ». Partant de ce constat, le cyclovoyageur sait qu’il connaîtra des moments parfois difficiles mais jamais impossibles à vaincre. Mieux, il les attend car il sait qu’il tirera beaucoup de satisfaction à les défier. D’ailleurs, a-t-il du moins le choix ? Peut-il baisser les bras alors qu’il mène un combat difficile contre les éléments ? Se dérober pour aller où ? Pour faire quoi ? Abdiquer dans un désert, c’est se priver de l’eau vitale qui l’attend plus loin. Refuser d’affronter le vent, c’est rebrousser chemin et reculer au lieu d’avancer. Ne pas pédaler sous la pluie, c’est prendre froid à attendre l’éclaircie. Ne pas vouloir gravir une montée, c’est être condamné à rester dans la vallée et à suivre les routes les plus encombrées. « S’arrêter lorsqu’on est sur une bicyclette, cela revient à tomber », écrit Louis Mermaz. Le cyclovoyageur se refuse à abandonner la partie qu’il a commencé à jouer. Alors il pédale, coûte que coûte, certain que le bonheur se trouve dans l’accomplissement de la tâche qu’il s’est lui-même imposée. La motivation qu’il déploie pour se déplacer est sa meilleure alliée. Elle l’aide à faire front face aux situations les plus difficiles et à en ressortir grandi.
Les aléas climatiques en font partie. Si le vent peut être un ami, il est surtout connu pour être un redoutable adversaire. Lorsqu’il vient de face, il transforme les plaines en montagnes et agit impitoyablement sur le moral. Il peut arriver tel un murmure bruissant dans les feuillages, venant langoureusement caresser le visage et souffler des douceurs. Leurre fallacieux ! Quiconque a voyagé à vélo est capable de se remémorer un lieu précis à rattacher à une journée ventée. Éole marque les esprits de façon indélébile. Lorsque deux cyclovoyageurs se rencontrent, ils en viennent inévitablement à parler de ce compagnon d’infortune qui, avec le recul, laisse malgré tout de bons souvenirs et offre un sujet de discussion intarissable.
La pluie est un autre ennemi dont on se passerait avec plaisir mais qui alimente lui aussi les récits. Il est vrai qu’elle peut faire souffrir et assombrir une journée. Cependant, la perception que l’on a de la météo est différente en voyage. On doit s’adapter, composer avec les conditions météorologiques offertes par le ciel. Devenu sédentaire, le cyclotouriste qui regarde la pluie tomber derrière sa fenêtre ne souhaite pas s’y jeter à corps perdu. Il préfère rester assis dans son fauteuil avec un café à la main et profiter de la chaleur de son habitation en attendant des jours meilleurs pour se dégourdir les jambes. Mais une fois qu’il est lancé, la pluie ne représente plus à ses yeux qu’un élément parmi d’autres, pas suffisamment contraignant pour le priver de sa liberté et l’enfermer dans sa tente. Bien habillé, il brave le dehors sitôt son petit-déjeuner avalé. Les premières minutes peuvent être désagréables, mais très vite la soif d’avancer prend le dessus, et l’esprit occupé à cette tâche oublie la pluie qui inonde la route.
J’ai connu de nombreuses journées pluvieuses : le canyon de Tara au Monténégro, Wellington, la Forgotten Highway et le mont Taranaki en Nouvelle-Zélande, la route Transfăgărăşan et Agnita en Roumanie, Koprivštica en Bulgarie, la montagne de Velebit en Croatie, la Cappadoce en Turquie, la Sunshine Coast en Australie. Le souvenir le plus vivace dans ma mémoire est celui d’une journée en Nouvelle-Zélande. Le temps s’annonçait radieux lorsque je quittai Taupo. Mais comme souvent dans ce pays, la météo fantasque bascula et je fus pris dans les griffes de la tempête. Le vent me fit tomber de vélo et courber l’échine, la grêle striait mes bras et mon dos. Pour me consoler, je tournais dans mon esprit une phrase chère à des amis kiwis : « La peau est étanche. » La tête enfouie dans les épaules, je m’efforçais de pédaler pour produire et conserver le plus de chaleur possible. À ma grande surprise, je retrouvai ces mêmes amis 20 kilomètres avant Te Kuiti. Inquiets de me savoir à vélo par ce temps, ils avaient quitté Auckland pour venir à ma rencontre. Courageux mais pas téméraire, je terminai l’étape dans leur voiture fouettée par la grêle et brinquebalée par les bourrasques.

    Chapitre précédent     Retour aux chapitres     Chapitre suivant

Commandez « le tao du vélo » dans la boutique

Prix public : 8 euros

le tao du vélo - Julien Leblay