Le tao du vélo : extrait n°5


Chapitre extrait du livre « Le tao du vélo » publié chez Transboréal dans la collection « Petite philosophie du voyage »

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le tao du vélo - Julien Leblay

Il est aussi possible de relever des défis physiques, dans le but de pimenter davantage un voyage ou de mettre une nouvelle fois ses limites à l’épreuve. Pédaler sur la ligne perfide tracée entre le possible et l’impossible est exaltant et amène à vivre des moments de douce folie. Cela permet également une meilleure introspection lorsque l’on est seul face à soi-même. Certains lieux sont particulièrement propices à cette expérience.
Sur les hauteurs de l’Altiplano bolivien s’étend le salar d’Uyuni, une immensité saline immaculée de 150 kilomètres. C’est un lieu sans horizon, où le regard se perd derrière la rotondité de la Terre, où le soleil ardent est la seule boussole et rend le lieu encore plus blanc, où des îles émergent tels des icebergs dont les bases sont rongées par l’effet d’optique. Lorsque le cyclotouriste se lance à l’assaut du salar d’Uyuni, il sait par avance qu’une expérience unique l’attend, tant les récits des voyageurs qui l’ont précédé ont qualifié cet espace de tous les superlatifs. Pourtant, il ne sait pas encore que l’aventure sera au-delà de toute espérance tant elle dépasse l’entendement. Son cerveau n’est pas assez créatif pour imaginer ce qui l’attend. Une grande excitation accompagne généralement les premiers kilomètres. La dureté du sel surprend autant que sa blancheur. Peu à peu, la monotonie et l’inquiétude s’installent. Le cyclonomade en vient à se demander pourquoi il n’a pas avancé d’un mètre alors qu’il pédale depuis des heures. La sensation d’immobilité l’emprisonne dans le salar où tous les grains de sel sont identiques, où tout repère spatio-temporel est balayé par le néant, où l’Isla Pescado et ses consœurs, telles des chimères, reculent à mesure qu’on avance et se détachent du sol pour flotter dans les airs. Seul le sel est omniprésent, immuable, impitoyable, extraordinaire. Sur cet espace sans limite, le bruit des pneus sur les cristaux sonne comme une mélodie lancinante aux oreilles du voyageur dont toutes les forces sont concentrées dans le seul but de progresser. Pour oublier où il se trouve, pour faire abstraction du compteur dont les kilomètres ne défilent pas assez vite, il doit se détacher de son corps pour atteindre l’état de lévitation des îles qu’il souhaite rejoindre. Son âme s’élève et observe son enveloppe charnelle, résolument attachée à la terre, contrainte d’avancer vers un but qui s’éloigne. Le cyclovoyageur entre alors dans une méditation profonde, il ressent son pouls le transporter vers un monde où plus aucune douleur ni aucun poids ne le retient. Son corps évanescent se laisse simplement transporter par le ronronnement de sa bicyclette et se perd dans l’infini.
La même sensation peut être ressentie lorsqu’on décide de rouler de nuit, par nécessité ou par désir de connaître une expérience originale. Le calme des ténèbres met les sens en ébullition. L’ouïe s’affine et guide le voyageur dans ses élucubrations somnambuliques. Lorsqu’il quitte la route pour le bas-côté, lorsque le sable envahit la piste ou que les cahots jalonnent son chemin, c’est son oreille qui l’aide à garder l’équilibre et à maintenir le cap. Comme les paysages environnants sont muets, elle ne perçoit que le souffle de l’air, amplifié par la vitesse du cycliste qui s’enivre de cette seule sensation auditive. À l’inverse, la vue est plutôt délaissée, même si elle contribue de son mieux à la progression. Peu importe : le voyageur ne s’y fie pas. Car une fois son ouïe bien réglée et la cadence trouvée, il s’enferme en lui-même ; son cerveau hypnotisé va chercher au plus profond les idées les plus bizarres, les pensées les plus enfouies. La route défile sans qu’il y prête attention, trop occupé à serpenter dans son labyrinthe intérieur. Dans la nuit, le corps travaille et l’âme s’élève. J’ai connu cette expérience inoubliable en Argentine où j’ai parcouru les 220 kilomètres d’El Chaltén à El Calafate simplement bercé par le silence des ténèbres et envoûté par la rondeur de la lune.
Albert Einstein percevait une similitude entre la vie et la bicyclette : « Il faut avancer pour ne pas perdre l’équilibre. » Cet objectif essentiel de progresser coûte que coûte fait partie intégrante de la vie du cyclovoyageur. « Je pédale donc je suis », dit aussi Marc Augé dans Éloge de la bicyclette. Avancer pour poursuivre sa quête de découverte ; avancer pour vivre, tout simplement. Bien plus que les mollets, c’est la tête qui fait pédaler. De même que la liberté fait avancer, c’est parce qu’on avance qu’on est libre.

Certes, le voyage à bicyclette s’accompagne de désagréments physiques. Le mal aux fesses est l’un des plus persistants, surtout en début de voyage, lorsque la peau n’est pas encore tannée par la selle. Il y a aussi les courbatures, le mal de genou ou de coude, les fringales ou les insolations. En définitive, le corps s’habitue toujours aux épreuves auxquelles il est soumis. Rompu à l’effort renouvelé, le cyclonomade ne le perçoit pas de la même manière que le villageois qui l’encourage. Alors qu’il souffrait à pédaler les premiers jours, il recherche peu à peu la sollicitation physique ressentie la veille, car elle seule lui permet de s’enrichir de mille surprises à venir.
Les déserts comptent parmi les endroits qui procurent le plus profond sentiment d’exister. Lorsque la vie ne se trouve nulle part alentour, l’aventure se transforme en progression vitale. Le cyclovoyageur, seul être vivant à des kilomètres à la ronde, savoure à leur juste mesure le caractère précieux de l’eau sur ses lèvres et l’apport de calories dans ses muscles. Loin de l’asphalte, qu’est-ce qui le pousse à peiner dans le sable ? Sans abri, qu’est-ce qui le fait tenir debout face au vent déchaîné ? Juché sur une machine dérisoire, qu’est-ce qui lui évite de s’engouffrer dans le premier 4×4 venu ? Le désir. Le désir de vivre, de se tenir là, vivant, face à la nature dont il connaît la force comme la douceur. La force, parce qu’elle engloutit les hommes non aguerris ou égarés ; la douceur, parce qu’elle berce le voyageur de ses cantilènes de vent.
J’ai connu cette confrontation ambiguë avec la nature dans le Sud-Lipez, extension du désert d’Atacama en Bolivie, où je vécus un moment marquant de ma vie de cyclovoyageur. Quittant la petite ville d’Uyuni avec un vélo pesant 75 kilos, lesté de quoi vivre en autonomie quasi complète pendant une dizaine de jours, je n’eus comme ravitaillement, sur les 500 kilomètres de sable qui suivirent, que quatre points d’eau. Il n’y avait pas de route, pas de piste non plus, simplement des traces de 4×4 dans le sable ou la pouzzolane. Cette région perchée entre 4 000 et 5 000 mètres d’altitude est constamment battue par des vents violents. Je sortis du désert amaigri de 6 kilos et les tempes, le nez, les lèvres, les mains et les oreilles brûlés par le soleil et l’aridité. Il me fallut plus d’un mois pour me rétablir et retrouver mon poids normal. Pourtant je ne regrettais pas cette traversée. Évoluer dans un lieu où le dépouillement des paysages est si total fait naître la sensation de vivre en intimité avec la mort. Tutoyer la mort, contempler l’absence de vie permet de prendre conscience que l’on respire. À la dérive sur des langues de pouzzolane de 30 kilomètres de long dégueulées par des volcans éteints depuis peu, j’avais quatre préoccupations vitales : manger, boire, respirer et avancer. De ce combat mené avec soi-même, la vie ressort grandie, rayonnante, comme le soleil brûlant de l’Altiplano.

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