Le tao du vélo : extrait n°7


Chapitre extrait du livre « Le tao du vélo » publié chez Transboréal dans la collection « Petite philosophie du voyage »

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le tao du vélo - Julien Leblay

Le cyclonomade aime profondément les cartes, bouts de papier maintes fois retournés, chiffonnés, décryptés. Lorsqu’il entre dans une cartothèque, il sait qu’il peut rester de longues minutes devant l’étalage, à étudier les détails de chacune. Les pentes sont-elles marquées ? Les chemins sont-ils mieux représentés sur l’une que sur l’autre ? Les reliefs sont-ils suffisamment dessinés ? Quelle échelle est la plus adaptée ? Lorsque la carte devient sienne, une fusion intime entre le voyageur et le document commence. La carte est le début du périple. Dès lors, on prépare son parcours, on le modifie en fonction des avis recueillis, de l’évolution de la situation géopolitique. Certains choisissent d’y tracer leur itinéraire ; d’autres préfèrent ne rien y écrire, pour commencer le voyage vierge de tout projet, qui se précisera ensuite. À mesure que le départ approche, le cycliste accorde plus d’attention à son trajet, aux sommets qu’il souhaite gravir, aux déserts qu’il veut traverser, aux obstacles qu’il espère pouvoir contourner. Il repère les doubles ou triples flèches qui accompagnent les lacets d’une route qui mènent à un col. Il évite les traits rouges et privilégie les jaunes ou les blancs, si possible bordés de vert, présage de routes pittoresques. Il s’efforce de comprendre l’hydrologie, tente de suivre les rivières jusqu’à leur source, persuadé que la route y sera quasiment plate même si cela peut être trompeur. Il tente de deviner les pentes en évaluant la proximité de la route avec les cours d’eau, l’aspect rectiligne ou sinueux des chemins.
La carte, d’apparence plate et muette, devient une estampe qui inspire le voyageur en partance. Il y accole des photos, ou bien seulement des images mentales qui viennent tout droit de ses rêves. Comment sera la réalité ? Aussi belle qu’espérée ? Meilleure peut-être ? Paul Morand se plaisait à dire qu’« aucun voyage n’est aussi beau que ceux dont on rêve » ; avec les espoirs oniriques viennent aussi les doutes. Le cyclonomade possède la capacité, acquise avec l’expérience, de connaître suffisamment ses limites pour ne pas se mettre en danger. Il sait aussi qu’il lui faut les approcher au plus près pour en retirer le bonheur attendu. Mais à ce jeu lui vient la crainte de ne pouvoir y parvenir. L’excitation monte en même temps que l’angoisse. La carte ne quitte plus la table de chevet. Elle est déjà froissée le jour du départ et ressemble à un palimpseste. Car le voyage a débuté avant même le premier tour de roue et chaque trait, chaque relief n’a plus sa signification première, scientifique ou géographique, mais revêt un caractère imaginaire, mystique et personnel. On la glisse dans l’étui transparent de la sacoche du guidon, de telle sorte que l’étape de la journée apparaisse dans sa globalité. Lorsqu’il effectue une pause à un croisement de route ou près d’une rivière, le voyageur devient géographe. Il analyse les courbes du relief, de la route et des rivières. Il observe les sommets environnants pour les transposer sur le papier. Il cherche du regard, entre les traits de toutes couleurs, un lieu de bivouac propice à une belle nuit et évalue la distance qui l’en sépare.
La carte se déploie aussi lors de la rencontre avec un congénère. Il ne faut pas longtemps pour que la discussion nécessite qu’on la sorte, afin d’échanger quelques conseils utiles, lieux de campement remarquables, routes tranquilles et points d’eau. Cela permet d’éclairer l’autre de conseils sûrs et d’en savoir plus sur la route à venir. Ainsi, même si l’itinéraire a été tracé avec précision avant le départ, il évolue inévitablement au fil des jours pour finalement ne plus guère ressembler à celui qui a été initialement prévu.
Une fois le voyage terminé, les cartes finissent entassées dans un carton avec toutes les autres, déchirées, annotées, lessivées que le voyageur ingrat a abandonnées. Il se tourne alors vers d’autres chemins de rêve, remplis d’inconnu, de mystère ou de peur. Il les contemple jusqu’à ce qu’ils soient à leur tour usés et déchirés…

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